Table des matières
La même en pire
Madison a disparu, Madison a été assassinée, Madison s’est suicidée. Huit femmes se retrouvent pour revenir sur ce qui les avait rassemblés des années auparavant : une maison délabrée que Madison louait dans laquelle elle avait installé des caméras pour streamer et monétiser son existence. Elles avaient toutes vécu dans cette maison, avaient toutes fini par la déserter. Sophie la poète mariée au terroriste, Cécile la détective privée, Hilary la bourgeoise militante, Lola l’adolescente tiktokeuse muette, Alexandra l’entrepreneuse, Eva la mauvaise mère, Kamila la mère aimante, et la narratrice.
Texte intégral
Ce PDF a été mis à jour le 16/03/26 à 10 h 29.
- Préface ―
- Chapitre 1 ― Tu es comme moi si j’étais toi
- Chapitre 2 ― Où nous sommes (qui)
- Chapitre 3 ― Si tu te mets à me chercher, je vais te trouver
- Chapitre 4 ― Est-ce que tu crois les voix ? Je veux les croire (Madison a disparu)
- Chapitre 5 ― L’enterrement de Madison
- Chapitre 6 ― Madison s’est suicidée
- Chapitre 7 ― Toutes les narratrices sont des fantômes
- Chapitre 8 ― Sophie et son petit mariage moyen qui termina dans un bain de sang
- Chapitre 9 ― Et ainsi, le meurtre
- Remerciements
Préface ―
Un jour, sur l’île, c’était l’été, et tandis que le soleil déclinait sur la mer, j’ai ressenti le désir de te lire. Encore mouillée par l’eau salée, je regagnais l’appartement que j’habite depuis peu, assombri par les volets fermés pour garder la fraîcheur dans cette chaleur. Un goût de fer tapissait ma langue. Mes yeux humides parcouraient le lieu vide et obscur. Ce n’est que plus tard, cette nuit-là, que j’ai repensé à la mer, au soleil et à toi. D’une voix impérieuse, presque étrangère, je me suis ordonnée de t’écrire.
Concomitant à ma volonté — de t’écrire —, j’apprends ton décès. Partout, on raconte l’histoire de ta mort. Tu es un fait divers, pas un accident. Et les faits divers ont cette délicieuse saveur de l’horreur qui s’immisce brusquement dans le familier, dans le vide de ces vies à combler. Déjà, il y a littérature. Celle qui dit à la fois le réel, l’enquête, l’intimité, de la vie inoffensive qui bascule dans le monstrueux.
Le hasard des synchronicités — le désir de toi et ta disparition — porte toujours en lui de la destinée : « Le destin n’est jamais qu’un autre nom pour la mort. »
Je mâche sans cesse une colère inconsolable contre cette fin/faim qui n’en finit pas.
La fiction peut s’aventurer dans le territoire de l’indicible, dit Neige Sinno, alors je me regarde en toi.
Je cherche à comprendre d’où vient notre colère commune. Une colère heureuse, contre cette vie. Seul cet oxymore peut permettre de comprendre ton départ voulu parce qu’ôté. De quelle matière est tissée ta mort ? Je n’en sais rien, je la sais mienne.
J’admire la solidité avec laquelle tu avais choisi d’être de ton vivant et encore maintenant par écho.
Tu étais impérieuse Madison, radieuse.
Aujourd’hui, je suis si stupéfaite par la ténacité que tu avais de toutes les lier. Tu étais si courageuse. Si croyante. Conne.
Certaines personnes opèrent un basculement chez celles et ceux qui les rencontrent. C’est l’effet que tu exerces sur moi, Madison.
Penchée sur ma flamme éteinte, sur les cendres grises de mon foyer sans feu, je comprends que ma vie est ponctuée de ces apparitions de fantômes, hérités, choisis, imposés.
Je dispose donc de toi pour m’adresser à eux Madison, parce que « toutes les histoires du monde passaient au travers de ton corps ». Pour raconter les mensonges, les secrets, pour pleurer, pour se rassurer, pour se soulager, pour jouir, même pour exister, respirer, on t’a utilisée. Et si ton meurtre est un « meurtre idéologique », un meurtre qui porte le discours d’un combat, alors laisse-moi t’utiliser aussi pour prolonger le dialogue, pour qu’« on recommence à parler » autrement.
Je te rencontre alors que tu as disparu.
Soustraite au réel, crevée parmi les chats, a émergé de l’ombre une autre potentialité de toi. Celle du silence et de l’abstraction. J’en parle depuis l’obscurité parce qu’il ne s’agit finalement ici de rien d’autre qu’une descente vers le monde souterrain dont tu es l’héroïne. À présent, tu te déploies dans des considérations et non dans des perceptions. Mais que peux-tu encore ?
Ta mort est une impasse et un commencement. Elle coupe le temps, entre un avant et un après. Chaque fin engage un renouveau : ce renouveau est la seule promesse qu’une fin ne puisse jamais donner.
Ne dis à personne ce qui se passe vraiment. On n’est pas en sécurité. Il y a des gens dans ce monde qui le sont, mais ils ne sont pas nous. Ne montre ta peur à personne. Il arriverait des choses trop terribles pour être nommées.Dorothy Allison, Trash. Vilaines histoires & filles coriaces, trad. Noémie Grunenwald, éditions Cambourakis, 2022.
« Je n’ai jamais aimé que moi et j’ai voulu voir cet amour dans tes yeux », voilà la phrase qu’elle tournait et retournait à l’intérieur de sa tête alors qu’elle nourrissait la chatte, se servait un café, remarquait qu’il faisait 28 degrés et qu’on se trouvait être en février. C’était le jour où elle avait croisé sa mère au supermarché, sa mère avait dit « Madison a disparu ». Elle pensait à autre chose. Elle était pleine de ses désirs parfaitement assouvis et la vie ensemble dans la maison aux caméras lui paraissait lointaine. Elle savait que cette paix ne durerait pas, s’était quand même attendue à ce que ce soit un peu plus long, avait décidé de rester sur le seuil autant que possible. Elle avait croisé Madison une année auparavant, elle lui téléphonait de temps en temps et Madison était ce qu’elle avait toujours été pour elle et les autres filles : aimante et miséricordieuse, c’est comme ça qu’on pourrait le dire. Madison savait et pardonnait avant même qu’une erreur ne soit commise. Elles commettaient toutes sortes d’erreurs, de mystérieuses petites fautes, qu’elles n’auraient jamais comprises comme telles si Madison ne les avait pas décrites. C’était difficile de vivre avec Madison, elle leur donnait un sens et une forme, mais ce sens et cette forme avaient un prix qu’aucune n’avait consenti à continuer de payer. Madison récitait à qui partageait sa vie, ne serait-ce qu’un court moment, qu’est-ce que c’était déjà ? Elle l’avait aussi affiché dans les toilettes, comme une sorte de vœu, elles l’avaient lu tellement de fois pendant qu’elles pissaient ce portrait « Isolée et solitaire, je choisirais les images contre la lecture. Je ne sais plus lire, je suis pour une vie intense, pour une vie décrite et parlée. Comment est-ce que je pourrais vous montrer que je vous touche en vous parlant ? Que décrire et parler sont des émotions transitives. Je me détruis, je cherche à me détruire. Je ne suis ni affreusement malheureuse, ni incroyablement heureuse, je suis à côté de ces sentiments et je n’ai pas de rêves. Je cherche des solutions et je les applique. D’une solution à une autre. Je sais parfaitement ce que je veux faire. Je sais que ma destruction a un objectif. Vous vous sentirez parfois menacées par l’orchestration de cette chute disons structurelle. Nous pourrions continuer mais vous vous arrêtez et je dois vivre avec ça. Vous êtes pour le silence et moi je ne fais que parler. Vous êtes pour le silence comme si éviter de dire, c’était ça le silence. Le crime visite le criminel, opère à sa place et s’en va de lui-même. » Quand elles vivaient toutes dans la maison aux caméras, Madison, elle et les autres, elles se moquaient de Madison à cause de ça. Elles étaient là pour ça et contre ça. Qu’est-ce qu’elles auraient pu faire de cette tragédie théorique à part se foutre de sa gueule, et le soir dans le secret de leurs chambres y rêvasser ? C’était des filles pauvres qui vendaient leur vie commune à un site de streaming en ligne. Une pensée en entraînant une autre, elle s’accrocha à sa mère, elle aperçut ses mains sur le caddie, ses doigts tapotant son bord, exprimant l’inquiétude mêlée d’excitation que lui inspirait la situation et elle déplia ses destins désarticulés de mère morte et vivante.
« Ma mère est morte, il y a longtemps qu’elle l’est et je ne suis pas certaine de l’avoir connue, le dire autrement ce serait : qui elle était avant. Avant quoi, marque l’écart entre ce qu’elle était et ce qu’elle aurait pu devenir. Maintenant que tant de temps est passé. Ce qu’elle est devenue compte moins que ce qu’elle aurait pu devenir et je sens ce qui est mort en elle. C’est ce que j’ai considéré comme : ma mère. Tout ce temps, cette morte. Quand j’étais enfant, le fait qu’elle soit en morceaux et impossible à réunir, me faisait la haïr, maintenant ça me déprime. Presque, ça me dégoûte. Pour le dire autrement, je pourrais vomir et pleurer de la même substance à sortir de ma bouche et de mes yeux. La dernière fois que je suis passée la voir ça sentait le pain chaud, j’ai cru qu’elle avait cuisiné un gâteau parce que je venais boire le café, évidemment non, elle a même ri, je crois que j’ai trouvé ce rire charmant, je commence à m’attacher à ces détails parce que je suis étrangère à elle, je n’imagine pas que mon corps entier soit passé au travers d’elle. Je ne me reconnais nulle part. Est-ce que tu me vois passer à travers toi maman quand tu me regardes ? Ces derniers temps, quand je regarde mes mains je vois les siennes, ai-je pris les mains de ma mère enfant pour me rassurer ? Ce geste ne me rappelle rien mais j’imagine qu’on oublie tout. Donc ses mains de femme de 40 ans, elle n’allait pas très bien mais elle était très belle, à voir les images, personne ne devait se douter qu’elle était suicidaire, elle non plus. Ceci explique cela. J’ai 30 ans et ma peau se tache comme celle de ma mère et de mes tantes, des femmes seules qui s’ennuient épuisées tant par la pauvreté que par la violence des autres autour, enfin bon, on ne va quand même pas se plaindre, parce que le fait marquant de mon enfance est de n’avoir été aimée par aucune femme et de n’en avoir aimé aucune. Ma mère est vivante, ça donne : je la regarde, inconnue et j’espère qu’elle est heureuse. Je ne comprends ni ce bonheur ni son agencement. Comment les nerfs à vif, torturée (littéralement) elle supporte la vie, elle sait le faire, avancer avec ça : elle fait la vaisselle, ramasse une tasse, un jour après l’autre les viols et la tendresse, les hurlements et le poulet frites, un coup de pied pour le chien, une caresse dix minutes plus tard entre ses deux oreilles, on lui coupe la parole, tout va bien. Elle est vivante comme ça depuis toujours et toute sa vie consiste à m’ôter la mienne. Mes larmes coulent de ses yeux, mon sang de ses plaies. La plupart des obstacles matériels et symboliques qu’elle contrôle, elle s’occupe de les placer sur mon chemin et souffre à ma place. Quand je finis, asséchée, par les dépasser, de sa parole magique, elle les reforme et ainsi passe la vie. Je ne tiens pas du tout à la maternité ni reçue ni donnée. »
Ainsi, elle commença à déplier le fil. Un certain nombre d’années sépare donc les faits de la fiction, les personnes des personnages. Elle voulait rendre compte de ce temps qui traînait sur elles, avait défini la forme de leurs corps et de leurs phrases. Un beau jour, longtemps après ce qui était arrivé à Madison, elles se réunirent toutes dans un appartement. Elles surent de quoi elles étaient coupables, ce qui manquait et ne serait jamais réparé du fait de leur indifférence. Elle avait donc croisé sa mère, pensé à Madison, pensé à leur petit groupe. Elle roulait ses pensées comme entre deux doigts « Je t’adresse une parole que tu ne sauras pas recevoir, tu ne sauras rien en retenir et ta réponse se dissoudra dans ton crime et quel crime, un crime prévu, déjà décrit, tu es pardonnée d’avance. » Elle avait appris ça de Madison, anticiper et pardonner. L’une après l’autre, elles entrèrent dans l’appartement, le ciel était bleu, la lumière éblouissante. Elles s’enfermèrent là tandis que le soleil traçait les contours de leurs visages et racontèrent leurs souvenirs.
Chapitre 1 ― Tu es comme moi si j’étais toi
La lumière des néons contre ses yeux sur le carrelage, elle tombait alors qu’elle ne tombait pas. Sa vision était inconsistante, prise dans une chute très lente causée par une sorte de paresse soudaine. Elle savait que ça ne durerait que le temps de traverser le hall du supermarché, de la porte battante à l’accueil, que c’était ces carreaux sur lesquels se reflétait cette lumière et la hauteur du plafond qui lui donnaient du mal à rester debout. Elle repensait à sa mère en train de lui annoncer la disparition de Madison, elle repensait à Madison, elle pensait à sa mère en train de ne pas remarquer que Madison préparait son départ sûrement depuis des semaines, il avait dû y avoir des évènements, une attitude, des informations que sa mère n’avait pas saisis. Il avait toujours fallu que Madison coure, qu’elle se cache, et c’était finalement arrivé, beaucoup plus loin et secrètement que d’habitude. Elle n’était pas surprise que ce soit spectaculaire, tout le village la cherchait, il y avait des battues, elle repoussait l’idée de la mort de Madison parce qu’il fallait qu’elle ait enfin réussi à partir d’ici. On entendrait plus parler d’elle, mais Hilary, Sophie, Alexandra, Kamila, Lola, Eva, Cécile et elle-même la sauraient loin. S’il avait suffi de notre amour pour la sauver. Madison déclinait son corps au gré des regards posés sur elle, ça pourrait être littéral mais c’est une métaphore, Madison est un miroir. Le pire lui était toujours réservé alors elle regardait, tout le temps, elle observait les autres, aspirait leurs vies. C’est comme ça qu’elle l’avait remarquée. C’est ce qui lui avait rendu Madison si aimable, si adorable. Madison disait comme ça « Je suis une voyeuse, ce que je veux ce sont les pensées, les souvenirs, les sentiments des autres, sans médiation. »
Une voyeuse est une personne qui aime observer. Ce n’est pas un voyeur, non que Madison n’ait jamais tiré de plaisir à la vue de la nudité, d’un rapport sexuel ou d’une personne en train de chier, pisser, mais ce qu’elle voulait voir c’était le secret de l’âme de toutes les personnes qu’elle croisait. Si cette lecture avait été concrètement possible, si des mots s’étaient trouvés à l’intérieur de leurs corps, elle les aurait ouverts, tranchés en deux pour fouiller, lire et se souvenir. Mais non, il fallait se contenter de leur faire dire ce qu’ils étaient. Alors que Madison lui manquait, des tomates concassées, des œufs, du lait, des pâtes, un mercredi de leurs 14 ans « Un mercredi qu’on aurait dû passer à se promener en fumant des clopes à calculer comment acheter un maximum de choses avec les 20 balles soutirés à sa mère. Un paquet de cigarettes, 4,50, un gloss 5, une écharpe 9. On se les partagerait. Une semaine sur deux pour l’écharpe, le gloss on passe notre vie ensemble, les clopes, je suis celle qui fume le plus, c’est surtout pour moi. Mais ce mercredi j’arrivais à peine à parler tellement je chialais parce que je venais de me faire larguer par un mec que j’aimais c’est-à-dire avec qui je ne faisais que rire et baiser. Sa mère était alcoolique, chez eux c’était immonde, tout traînait, était empilé, l’espace était saturé d’objets merdiques, de courriers pas ouverts, de canettes de coca parce qu’il ne buvait que ça, de canettes de bière parce qu’elle ne buvait que ça. À ce moment-là, je m’imaginais pouvoir m’offrir une vie qui avait le format d’espoirs démesurés, sûrement dû au contexte, soit tu rêves, soit tu crèves. Il m’avait quittée, pour ça, au cas où mes espoirs ne soient pas de la bêtise, lui savait qu’il n’y avait rien à croire alors il m’avait tout simplement quittée. Peut-être qu’il me détestait, peut-être qu’il m’aimait. J’avais dit ” Tu me quittes” il avait dit « Oui » et c’était tout. J’étais partie et la douleur ne m’avait jamais fait me retourner. C’est dire comme l’amour n’abolira jamais aucune logique de classe, j’étais pauvre mais lui c’était la misère, c’était une vie qui n’avait pas la décence de mériter d’être vécue, c’est-à-dire que ses conditions ne répondaient à aucun critère de ce que pourrait être une vie bonne : du confort au plaisir ; et je le savais et je ne faisais que chialer parce que j’aimais ce mec et que je me détestais dans ma confusion adolescente.
Donc ce mercredi-là, je n’arrêtais pas de pleurer alors que Madison était partie seule me prendre des cigarettes et qu’un homme l’avait abordée. En rentrant, elle avait dit « Il doit être riche, peut-être la quarantaine, costume ajusté sur son corps sec et fin, pas si grand, visage doux, juvénile je dirais, la peau comme du yaourt. J’ai tellement envie qu’il me raconte sa vie. » J’avais répondu, fumant ma cigarette trempée de larmes « Et tu n’as pas peur qu’il te viole ? Si vous vous revoyez, je veux dire. » Elle avait dit non « J’ai peur qu’il ne me parle pas. » Et bien entendu j’ai séché mes larmes, on a remis du gloss, elle l’a revu et il lui a parlé. Je ne vais pas le décrire. Son histoire n’était pas spécifique et ils n’ont pas baisé. Elle lui a demandé de se branler devant elle après qu’il lui a parlé de son goût pour le pouvoir (un pouvoir qu’il avait effectivement, mais qui est toujours assez pathétique comparativement à ce que serait le pouvoir de changer quelque chose), elle l’a regardé faire. Elle me l’a ensuite raconté. Elle m’a regardée écouter. Elle a dit « Il avait un petit côté voyeur et c’était un réactionnaire, et tu vois, je crois que c’est pareil. Les réactionnaires sont voyeurs. Je crois même que ce qui a tiré les réactionnaires vers le libéralisme c’est la conjonction du plaisir de financer la mort et d’en être témoin. Il a cru que son pouvoir me l’avait rendu désirable, que j’avais cédé à une sorte d’anéantissement de moi-même, irrésistiblement attirée. Sauf que je suis une enfant, je voulais lui rappeler alors tu sais ce que j’ai fait quand il a joui ? J’ai pris une photo, tiré la langue et je suis partie en courant en riant très bruyamment. Ah oui, je lui avais donné un faux nom, tu me connais. » »
La chute aurait pu être plus lente, elle avait 30 ans, dans le rayon lessive et Madison n’était pas là. Pendant un moment de son adolescence, elle avait été amoureuse de Madison, elle avait surtout voulu que Madison la désire. Et ce jour précis, le jour où la disparition de Madison avait été annoncée, entre les rayonnages, elle marmonnait sa peine usée, les raisons de sa lassitude « Tu semblais n’avoir toi jamais envie d’être prise et je voulais te prendre donc tu m’as préféré, c’était quoi son nom déjà ? Bien plus belle que moi, bien plus conne aussi. Elle prenait un profond plaisir à être scrutée et tous ses gestes s’organisaient autour de la possibilité d’être perçue. Ton désir de voir, son désir d’être vue. Assez conservatrice comme organisation relationnelle, l’histoire c’est que là où la destruction devait s’opérer selon un ordre moral que vous ne pouviez définir vous-mêmes, à ce moment-là c’était réglé, vous vous payiez l’ordre, le prix c’était moi, c’était toi avec moi, amies plutôt qu’amantes, témoins plutôt que victimes. Et je ne voulais que ça, être ta proie. »
Madison avait disparu, c’était écrit dans le journal local, à côté de l’information selon laquelle les micros et caméras des téléphones et ordinateurs privés pourraient être activés à distance si suspicion d’un délit passible de plus de cinq ans d’emprisonnement. Rien n’avait l’air vrai. Madison se plaisait à découvrir des choses intimes. C’était une curiosité vécue et perçue comme malsaine, et maman répétait sans cesse que la curiosité est un vilain défaut. Ce que maman voulait dire c’était que les bonnes questions doivent être posées au bon moment. Le vilain défaut étant l’indélicatesse. Elle ne faisait que ça rouler les images, les phrases et le temps à l’intérieur de sa tête, de ses longs doigts, effleurer les papiers-toilette, aux serviettes hygiéniques revenir en arrière, prendre un paquet au hasard et décrire les images de son passé avec Madison, arrêter ses images, des raisins, du liquide vaisselle, est-ce que Madison l’avait aimée au moins, parfois oui parfois non, la douleur c’était de ne pas se laisser penser que oui mais trouver insupportable que non « Par des trous dissimulés dans les cloisons, dans tous les recoins de toutes les vies, ici je te regarde avec ta compagne. Là je regarde une enfant, qui semble-t-il est la mienne, mourir dans un accident de voiture. Je suis dans cette voiture, je suis dans cette cuisine. Et je suis en dehors. » Un melon, du dentifrice, 18 euros 70 s’il vous plaît. « Tu souris à ta compagne en remuant l’eau qui bout. J’attends de te traverser l’esprit. Vous parlez des vacances à venir, des semaines où vous avez les enfants. Le temps passe, l’eau des pâtes bout, derrière mon trou je sens l’air chaud, je sens l’odeur du sang de l’enfant éparpillé sur le pare-brise. Il y a une odeur que toutes les maisons pavillonnaires, tous les appartements refaits à neuf sentent, sûrement l’odeur des alliages de bois, de plastiques, de la peinture de l’ameublement de masse. Je ne suis jamais entrée chez une personne riche, je n’ai aucune idée de l’odeur de leurs maisons. Toutes les classes moyennes baignent dans la même odeur que je n’ai jamais réussi à reproduire chez moi. À partir de 2 000 euros net mensuels jusqu’à 7 000 net mensuels cette odeur je dirais. Quant à l’odeur du sang de mon enfant, elle me monte au nez quand je veux tuer son père pour me réparer de la perte. J’ai cessé d’avoir de la consistance avec sa mort. Tout ce à quoi je pense, c’est que quelqu’un paye pour ce moment où nous sommes tous les trois dans la voiture, je demande à mon mari comment il se sent. Il répond que ça va. Il veut me répondre dans les yeux. La trajectoire de la voiture dévie légèrement, une voiture arrive en face. Nous la percutons. Précisément, des barres de fer transpercent le corps de mon enfant à cause du choc. Est-ce que j’aurais pu prédire que ses yeux quitteraient la route, le rapport entre la route quittée et la culpabilité. Nous semblons toujours beaucoup nous en vouloir. Je pense que tu t’en veux de vouloir me parler alors qu’elle touche distraitement les épices de ses jolis doigts, alors que tu pourrais te concentrer sur elle, ses cheveux qui sentent bon le romarin qu’elle applique minutieusement sur ses racines avant chaque shampoing. Elle t’aime tellement. Moi j’aime te regarder être aimée par elle et l’aimer bien que. De quoi la culpabilité est-elle le fruit ? Du désir de faire quelque chose dont au moins une des conséquences nuit, au moins en potentiel à au moins une personne. Pas besoin d’éprouver de l’amour. »
Payer, trouver la voiture, charger les courses, rentrer. Elle eut sommeil, soudainement, s’écrasa sur elle-même. Elle ne se dissolvait jamais tout à fait, revenait à elle, cessait d’être cette mère en deuil, cette amante, ou quoi que ce soit d’autre, parfois c’était des animaux, tout y passait, mais elle revenait. La conversation avec sa mère, elle l’avait parfaitement en tête, c’était un poids qui méritait compensation.
Madison avait disparu, est-ce qu’elle éprouva de l’angoisse ou de l’agacement, son sang ne se glaça pas vraiment, elle regardait le visage de sa mère et tentait de déceler si elle avait affaire à une description ou à une interprétation. Elle était heureuse, elle ne voulait pas que Madison soit morte. Elle voulait qu’elle vive, elle balaya d’un revers de sa main le visage de sa mère, ce visage tendu et fermé, un visage qui s’attendait toujours à ce que ça tourne mal, et s’épanouissait dans l’accomplissement de la prophétie qu’il traînait. « Madison a dégagé de ce pavillon dégueulasse qui puait le chien et les chips, c’est tout maman. »
Elle pensait à elle et Madison, à 17 ans, les mains huileuses, l’immense chienne, Princesse, entrant dans la chambre, elles, la caressant. Cette chienne la dégoûtait ou lui faisait pitié, au choix. « Je mange des chips. Les poils de la chienne graisseux. Madison me dit qu’elle veut aller tirer des pigeons dans le bois, personne ne nous verra. Je dis d’accord. Je l’aime. Elle veut me regarder la voir tuer. Je le sais. Pas la peine de faire semblant de résister. Je sais aussi qu’il n’y a que moi qui puisse le supporter. Elle prend le 22 long rifle dans la chambre, on se casse avec Princesse, des chips et du soda. » Maman répondit que non, que c’était grave, que tout le monde la cherchait, que la gendarmerie avait été prévenue et que si ça n’avait pas été grave c’est Kamila qui aurait été prévenue, pas les flics. Intonation plus forte, tandis que ses yeux à elle roulent, elle ne voulait pas s’inquiéter, elle refusait de sentir la fracture dans ce quotidien, sa mère était si à l’aise à l’intérieur de cette fracture, ses phrases, ses gestes, tout s’accommodait si bien de la disparition de Madison et elle continuait « Je suis sûre qu’elle va bien quelque part, je sais qu’elle avait continué à être cam girl, peut-être qu’elle a mis de côté, tu penses quoi ? Qu’elle est morte ? La police dit quoi ? » La dernière question, l’été, une saga télévisuelle, sa mère se tut, elle se tut, perte d’intérêt, fin du langage, trop de questions énoncées pour tirer quoi que ce soit de plus de sa mère et elles errent dans la séquence publicitaire du téléfilm de l’après-midi.
Maman comme à son habitude s’échappa dans un rayon quelconque sans dire au revoir, comme si elles vivaient encore ensemble, et elle, resta plantée à comparer les prix du café en grain et du café moulu, manipulant mollement des phrases au sujet de la culpabilité « Ce n’est pas seulement ce désir de transgression qui nourrit Madison, ce n’est même probablement pas nuire, au contraire. C’est avant, c’est la décision et le plaisir de la prendre, c’est après, l’absence de regret. La culpabilité naît de la netteté du geste et de ce qui l’a motivé. Ce désir, le laisser venir, s’étendre et changer le monde. Non Madison n’aurait rien dit à sa mère. La structure de ses échanges avec Kamila, ça maman n’en savait rien. Savoir, ou vouloir voir, elle ne se voit pas être pour moi ce que Kamila est pour Madison. Les mères. Disons moins savoir que voir. De toute façon, elle excuserait Kamila de tout par paresse. Le format de l’échange est devenu anxiogène, quoi nous obligeait (moi et Madison) dans l’amour ? Avons-nous été rendues rigides par le contexte, quels contours ont été heurtés, quelles infractions commises ? C’est moi qu’elle aurait prévenue, moi qui aurait su, si. Elle a disparu, s’est suicidée, a été assassinée. Tout à la fois sauf sa présence. Quand l’amour devient le format d’un échange, et l’échange se caractérise, le format se nomme : c’est la fin de l’amour et ce n’est pas la haine, c’est le début du procès (plus personne ne te voit, tout le monde te décrit). Aimer est-ce autre chose qu’une aperception ? S’aimer est-ce autre chose que se raconter cette expérience, lui donner une consistance de fiction, percluses d’angoisse, chaque fois que la parole se déployant, le pouvoir se met à circuler ? L’histoire va-t-elle ne plus me convenir tout à coup ? Et cette autre que j’aime, saura-t-elle répondre et continuer ces mondes que j’imagine pour qu’elle les voit ? Consentir et maintenir le regard, malgré tout, le soutenir. Maman ne supporte pas le format de l’échange de la parentalité, moi celui de la filiation (forcément). Kamila son format de prédilection c’est l’amour inconditionnel (évidemment). Sauf que Madison pouvait décrire précisément pourquoi il fallait a minima que ce soit inconditionnel pour que la vie dans ce pavillon soit supportable. Nos mères n’en finissent jamais de mourir de peur d’être décrites comme de mauvais objets. Sûrement la maladie qu’elles invoquent tous les soirs de venir les frapper, c’est la démence.
Mais ne vous inquiétez pas les mamans, on aime trop parler de vous pour qu’un jour vous soyez des objets, mauvais qui plus est. Il a fallu vous toutes, pour nous toutes. Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? Il fallait que vous vous y mettiez comme ça sur des générations de mères pour nous faire venir, tout votre malheur, pour notre bonheur. « Maman je prends ta main. Madison, ne sois pas morte. Je t’en supplie. »
Cette force-là reprise et rendue. La fin du livre ce serait que toute cette violence c’était de l’amour. Une manière de baiser le système on dirait.
De derrière mon trou, tu m’embrasses j’ai 30 ans. Madison tire sur un pigeon. J’ai 17 ans. Nous faisons l’amour. Le pigeon tombe. Ma mère adore vivre la disparition de Madison. Elle a 52 ans. Madison saute sur le pigeon, ses organes sortent par ses yeux, son bec, son cul. Madison me regarde (je peux presque sentir la chaleur du néon au rayon fruits et légumes, dans la forêt, sur mon lit, sur la place de l’église, tous tes regards posés sur moi). Je lui prends la main et je dis « Viens, on rentre. » Princesse mange le pigeon et nous rejoint. »
Chapitre 2 ― Où nous sommes (qui)
Nous avons été d’une lâcheté mais ça n’est plus si douloureux. Madison nous a regardées, elle nous a écoutées et elle a voulu mettre fin à nos jours à peu près autant qu’elle nous a aimées. Ce n’était pas l’expression d’une douleur et d’un attachement métaphorique, c’était ce avec quoi les filles comme elles, vivaient. Elle a voulu effacer nos existences de toutes les mémoires pour nous garder pour elle et nous sommes quand même parties. Madison nous hante, nous la constituons en fantôme : le fruit de nos souffles quand nous parlons d’elle. Le temps pour parvenir au bout de nos phrases, la finesse de nos mains, nous les frottons les unes contre les autres, combien de mains passent sur ces mots-là, une main contre un jean, contre une tasse, contre le velours tissé du canapé. Nous entendons tous les bruissements de tous les évènements qui nous ont ramenées ici. Nous allons montrer ce que chacune a voulu faire de Madison, qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qui s’est véritablement passé. Ce que chacune a voulu se faire croire et propager, le temps qu’il a fallu pour déplier ces histoires. Dire, redire, éroder tous les mots de toutes les sensations, de toutes les descriptions, les versions, et si toutes les bonnes choses ont une fin, au sentiment de probité je préfère la variété des mensonges, remâcher les horreurs nous fatigue, nous nous diluons autant que l’odeur de vanille qui traînait derrière elle s’évapore, nous échappe. Madison n’est plus qu’une histoire dans nos têtes, à mesure que nous parlons, elle s’efface dans notre langue. Chacune avec sa vie construira le récit de la perte de Madison. Que s’est-il passé ? Qu’a-t-elle représenté pour nous ? Nous faisons rouler son corps entier entre nos doigts, c’est une prière, pour son retour.
Toutes leurs vies tendues vers ce moment de réunion. Quelque chose de spectaculaire se produisit. Elles se mirent à s’expliquer, à s’entendre, elles trouvèrent une manière de se répéter.
Nous arrivions au point où l’intensité des sensations nous privait de toute réaction ostensible, la peur, tous les étés, se recollait à nous. Les cheveux pris dans le gloss, nous avancions les unes contre les autres. Cette réunion était une consolation, nos vies articulées autour d’un vide que nous pensions définitif, trouvaient une sorte de sens, nous cessions temporairement d’avoir faim et nous nous concentrions pour tenter de résoudre un crime, le résoudre et le qualifier. Ça commença par une longue conversation, des souvenirs au présent, un présent dans un passé sans lieu, la confusion entre passé et présent qui tendait à soutenir que le contexte nous avait définies plus que nous l’avions cru. Tout était vrai, tout s’était produit à un moment, le temps : un gâteau mille-crêpes. Madison, nous, ensemble et seules, un parlement, une personne, des personnages. Toute la vie de Madison dans une petite pochette surprise qui avait la forme d’un appartement situé au dernier étage d’un immeuble, en haut d’une colline, dans une ville quelconque d’un pays fasciste. Nous allions déployer sa vie pour trouver comment nous l’avions perdue. De la maison aux caméras dans laquelle nous avions toutes habité ensemble, à cet appartement qui était le dernier endroit connu où elle avait vécu. Nous nous apprêtions à vivre un procès, le nôtre (il vous impliquait également). Restait à définir sa forme qui avait quelque chose à voir avec la justice quand elle se présentait au format d’un désir. La communication non violente nous dégoûtait justement parce qu’un certain type de violence nous réparait. La violence quand elle était une relation chérie, du vœu au don. Comme dans la proposition suivante « Elle serra son cou de ses mains et la regarda adorer ça, elle la mordit au point de la traverser et éprouva son plaisir en goûtant ses larmes » à laquelle nous souscrivions. Nous étions toutes elle.
« Nous aimons les récits de haine, parce que contre qui la violence s’abat et la haine se nourrit définit la qualité de ces sentiments. »
« En quoi consiste le pardon ? Qui devrions-nous pardonner et de quoi ? Qui d’autre est engagé dans le pardon ? Les victimes sont des coupables dans ce procès. Les coupables sont juges. Le crime visite le criminel, victime et coupable visitent les protagonistes, les possèdent et parlent pour eux. Tout le monde est aimable. C’est le dépaysement dû au ménage d’autorité effectué par la narratrice, elle offre des réponses autoritaires empruntes de respectabilité morale, elle produit les images d’un monde alternatif qui nous convient à merveille et produisant ces traces, elle force le destin. Nous restons là, divisées en huit parts, Hilary, Lola, Sophie, Eva, Kamila, Alexandra, Cécile et la narratrice. Il n’y a que dans cet espace liminal que nous nous ressentons comme part, autrement nous mimons d’être une et entière. La vie de Madison, ce qui lui est arrivé, le rapport avec nos vies, le rapport avec le contexte, sur l’inox brûlant des toboggans d’un parc à jeux quelconque, les petites mains des enfants fondent, c’est la vie à la campagne. L’herbe est verte, le ciel est bleu, pourquoi ne pas simplement dire ce que l’on veut dire et en rester là ? Oui pourquoi faudrait-il le dire comme ça ? En passer par toutes sortes de subterfuges, la tension, l’attente, la torture. »
Hilary scrollait, Kim Kardashian sourire en coin hashtag boulangerie citation un moine et un boucher se bagarrent dans chaque désir qui lui rappelait elle-même. « Je m’ennuie tout le temps. Les gens parlent et je veux qu’ils se taisent. La vie est longue jusqu’à ce que je sente que c’est la mienne et j’ai lu dans un bestseller que la vie qui est la nôtre on aime la vivre. Difficile de trouver plus débile comme phrase. J’ai peur de tout. Je cherche à qualifier les autres, les qualifier de quelque chose sur lequel je peux me renseigner, le format d’une personne, dans un premier temps est une recherche Google. Je veux voir se déployer leurs comportements et leurs émotions devant mes yeux. Je veux pouvoir les décrire et les contrôler. Je suis rencontrée, on se met à essayer d’être honnête avec moi, en général, parce que je le demande. Je demande que les gens disent la vérité, à propos de leur situation. Et finalement, c’est moi qui me mets à mentir. Je ne sais pas me voir. Et j’oublie que je pourrais ne pas savoir me voir. Plus c’est violent, plus c’est vulgaire, plus j’adhère. Je me déploie dans la violence. Je vous regarde et tout est neuf, rien n’est nouveau et nous devons nous faire croire que nous ne nous aimons pas tant que ça, ne surtout pas ressentir l’espèce d’adoration que nous éprouvons toutes à la seconde où nous nous apercevons. Vous vous demandez quel est mon sentiment au sujet de Madison ? Ses cheveux blonds qui sentaient la vanille. »
Lola était définie à partir d’une relation, elle se développait dans la dialectique. Sa description rendait compte de ce type de constitution. Lola avait le temps puis elle ne l’a plus eu. « Un soir, elle me donne un bâton phosphorescent à mettre dans mon cocktail. Lola me le fait payer le prix d’une bière. Je ne sais pas comment décrire que je l’ai aimée tout de suite, intensément. Je nous trouvais symétriques. Ça va chérie ça va ? Je nous projetais. Voilà la forme de cette relation pourtant Lola est là et ne dit rien. J’avais à peine plus d’argent et de stabilité, la pauvreté, c’était ça notre personnalité. La sienne surtout, j’étais la plus privilégiée, la preuve est que je suis celle qui vous parle. Je vois son visage si vivement. Lola n’ouvre jamais mes messages, je continue à les envoyer. C’est quoi au juste ? Ce comportement ? Ce sont mes yeux trempés qui ne coulent pas, quand ils passent sur le bâton phosphorescent. Un avenir pour Lola et moi. C’est une supplication. Je ne l’oublie jamais alors que rien de ce que Lola fait n’a de rapport avec nous. Son sentiment à propos de Madison c’est ce qu’elle peut montrer : le mouchoir plein de sang dilué dans les pleurs. La chambre, le lit une place et l’odeur de cette chambre, Princesse qui jappe dans le vide. »
Lola se sentit accusée par sa description et posa sa main sur l’épaule d’Alexandra. Elle ne parlait toujours pas. Alexandra déclara « J’éprouve la certitude et la bienveillance. Je ne veux que des interactions calmes et éclairées. Je ne ressens rien de singulièrement intense, mais je peux les feindre pour créer des structures de communication dépassionnées me permettant d’accéder à mes désirs. Je suis si sensible et empathique que je fuis toute relation qui m’impliquerait au-delà de mes certitudes. Des huit, je suis la seule à avoir refusé tout de suite les fusions, mais je parviens à lever leurs angoisses. Je suis entrepreneuse. Je sais ma valeur, je sais le pouvoir de la distance. Je ne tiens pas à être touchée par les autres. De toute façon je suis pratiquement certaine de tout. Je suis divine avant d’être, mon âme en laisse à mon corps, quel cauchemar. Parfois, je me mets à croire ce qu’elles me disent, en totalité, sans reformulation. Elles parlent, j’entends, je crois. Je veux pouvoir raconter l’histoire de ces personnes en train de se décrire puis je suis déçue, parce qu’elles se mentent et ça me laisse loin. Quel est mon sentiment à propos de Madison ? La foi. »
Alexandra leva ses yeux vers Eva et de sa personnalité plutôt déclarative Eva dit « Voilà ce que je sais, je peux le répéter. Je ne peux pas m’en empêcher, et pourquoi je voudrais changer ça ? La meilleure défense c’est l’attaque. Personne ne me cogne, je ne saigne pas encore contre le sol de la maison, je pleure, d’abus je ne vis rien de plus que la peur constante. Ça ne va pas de soi de se méfier constamment. Personne ne me touche, tout le monde se moque. Et la haine viendra de là où tu te crois en sécurité. Quand tu te penseras à l’abri je viendrai broyer tes os. Je me vengerai. Mais de quoi ? Tu n’avais qu’à ne pas avoir lieu. Une fois poussée dans l’eau faillie être noyée plutôt très jeune, peut-être qu’à 3 ans j’ai compris que je devais faire attention à ma vie toute seule parce qu’après je me rappelle avoir fait bien attention à ne pas mourir et je me rappelle n’avoir jamais compté que sur moi pour ça et avoir eu peur de choses inoffensives et être brave et courageuse un couteau sous la gorge, à 15 ans, un fusil devant les yeux, à 17 ans.
j’ai commencé à développer des maladies mentales, qui me venaient et me passaient comme la grippe. Parce que j’avais dépassé l’enfance, je pouvais profiter des privilèges des classes moyennes. Il y a quelques semaines, on m’a dit que je n’existais pas. Vous ne savez pas ce que ça veut dire ? Que je suis mal élevée. C’est-à-dire : pas clivée. C’est-à-dire que j’aurais laissé de petits mots désagréables. Délibérément pas clairs. C’est-à-dire : je suis très problématique, malveillante, perverse, toxique : c’est ce qu’on dit. Le même sentiment à propos de Madison. »
« Elle est une mère, d’une façon ou d’une autre nous manquons de ça. Tu as du mal à te souvenir de la première fois que tu nous vois. Tu te rappelles nous quitter sur le trottoir, tu te rappelles ton émotion. Tu es surprise de ressentir ça mais c’est surtout de la réciprocité dont tu es surprise. Tu passes ton temps à t’émouvoir, à rougir de l’intérêt que nous te portons. Tu ne dis jamais rien sur toi-même, mais tu es tellement lisible que nous savons que nous ne nous trompons pas. Tu détestes te souvenir, que nous revenions sur les choses de cette façon constitue une agression. Trop perfectionniste pour partager la description de tes ressentiments (jamais assez précis le langage). Tu peux donner l’image. Les tulipes jaunes derrière nous, au moment de se dire au revoir, nos yeux embués de larmes prématurées, mais partagées. Les tulipes blanches, soit disant qui ne meurent jamais, sur la table du salon où nous sommes toutes assises. C’est une variété spéciale, paraît-il. Pas du tout issue de l’élevage intensif. Un lapin, violet et blanc, qui est aussi une marionnette, posé près du bouquet, très usé le lapin. Tu penses savoir t’y prendre, tu penses savoir construire une image suffisante. Le petit lapin usé, ce qui nous lie. Tu penses que ça ne finira jamais. Il y a quelques années nous t’aurions émue, maintenant nous te rendons amère. Entre-temps, tu nous aimes. Tu nous aimes tout le temps. Seulement, tu nous as induites en erreur sur la nature de cet amour. À partir de quels énoncés pouvions-nous percevoir l’amour dont nous faisions l’objet ? Il y a quelques années, tu décrivais l’amour que tu ressentais pour tes enfants biologiques, qui sont laids et idiots et ne t’apportent rien de ce que nous t’apportons, le fait que nous le sachions trop bien, que tu sembles l’avoir oublié, que tu nous expliques l’inconditionnalité de ton amour à partir de la gestation et de la séparation avec la mère qui suit la naissance. Tu dis : inconditionnel, ce mot nous termine. »
Elles s’excusèrent auprès de Kamila d’être si vindicatives, elle dirent « Tu sais que nous t’aimons et nous savons que ton sentiment au sujet de Madison c’est de l’amour. »
Ensuite Sophie s’expliqua « Comme Madison je passe mon temps à vous pardonner. Ça me dilue. Je vous arrache de l’attention. Comme j’apparais devient mon petit cachot. Vous venez me donner un peu à manger de temps en temps pour ne pas me laisser crever. Quand je me mets à parler, parce que je parle fort, que je suis colérique, on me dit oui j’entends non. Plutôt je sais que l’acquiescement, je l’arrache aussi. Personne n’est assez convaincante. Je veux être aimée, mais pas au prix de m’abandonner. Ça me rend plus disponible. Ça me rend plus aimante. Je n’aime pas à partir de moi, j’aime à partir de qui s’adresse à moi. Mes déceptions ne résultent pas des attentes que j’ai fondées sur la base de mes besoins. Je construis mon amour à partir de vos paroles, de vos gestes et de qui manifeste le désir d’avoir une relation avec moi. Quand ces paroles et ces gestes changent et s’amenuisent, c’est le moment où je m’écrie, c’est là que vous me jetez dans ma petite prison. Ce n’est pas une chose que vous me faites à moi particulièrement. C’est une chose qui est faite. Comme une nature. Ça semble arriver de partout en écho. Quand la demande est inférieure à l’offre, les prix baissent. Quand la demande est supérieure à l’offre, les prix augmentent (cela dit l’inflation actuelle n’est pas basée sur le manque, mais sur sa spéculation). Une demande et une offre de sentiments, de gestes et de paroles. Je spécule sur ma faim. Donc mon offre : la disponibilité, vient combler votre demande de temps. Quand la demande se tarit. Je reste avec ma disponibilité que je fais payer plus cher (symboliquement). La demande se tarit parce que cette disponibilité (interchangeable avec tout besoin d’ordre relationnel) est trouvée ailleurs. Reste l’idée que le produit n’était pas assez bon. En l’occurrence moi. Je me sens bête. Je parle et vous me dites que je suis stupide, ennuyeuse ou anxiogène. Et à force je ne vois plus personne, le monde se réduit. Les vitres sont dégueulasses, je peine à voir à travers et je ne les nettoie pas. Que faire du temps qu’il reste maintenant qu’il a cessé d’être infini ? Ah oui, mon sentiment à propos de Madison, c’est le manque. C’est un trou. Que même mes filles ne comblent pas. »
« Je me demande ce que je fais là, vous me dites « Cécile il faut revenir sur Madison », mais pourquoi ensemble ? »
Cécile songea « Elles m’aiment tellement qu’elles voudraient que toutes les autres personnes qui m’aiment les préfèrent elles pour que je n’ai plus qu’elles à aimer. Elles se déshabillaient pour moi. Ce n’était pas directement pour moi. Tout le monde voulait faire l’amour avec moi. Elles non. Mais il s’agissait bien de sexe, confusément. Je ne crois pas qu’elles étaient capables à ce moment d’éprouver un désir qui aurait eu à voir avec toucher et jouir. La frustration produisait en elles une tension interne telle qu’elle devait être soulagée par tous les moyens. Le plus efficace était la douleur et je savais leur faire mal. On dormait ensemble, je les réveillais, je les nourrissais. Elles voulaient qu’on reste toute notre vie ensemble. Et moi je les aimais, enfin j’aimais deux choses. Qu’elles semblent avoir besoin de moi pour arriver à exécuter des gestes élémentaires du quotidien et leurs intelligences. J’aimais qu’elles veuillent être punies si elles se dérobaient à la rigueur. J’accordais du crédit à leurs façons de réfléchir et qu’elles m’aiment à ce point c’est-à-dire qu’elle se rendent, me donnait un foyer, les dominer donnait une forme et un sens à ma puissance. J’étais harnachée à leur amour, leur besoin de discipline épousait mon besoin d’exercer mon pouvoir c’est-à-dire de sentir la densité de mon existence. On était ensemble. Membres d’une unité qui n’aurait pas survécu sans les autres. Elles devaient passer le temps en attendant la mort de Madison. Je devais me croire réelle. Et pour me croire, qu’elles me croient. Nous avions besoin d’être chéries, pas choisies. Nous aurions pu être plus nombreuses ou moins nombreuses. Simplement nous étions là, capables de nous nommer les unes par rapport aux autres. Puis, Madison est morte et je suis partie, parce qu’elles voulaient me boire, me laisser vide, elles voulaient soudainement être préférées et je ne pouvais pas en choisir une. Ce qui s’est terminé, c’était l’unité. Peut-être que ça les a laissées béantes ou mieux, lovées dans la béance : conséquence des inflammations antérieures. Il semblerait que ça m’ait laissée fantômatique. »
Chapitre 3 ― Si tu te mets à me chercher, je vais te trouver
« Je fais semblant d’avoir des choses à faire pour propager la nouvelle de la disparition de Madison.
Je me promène avec l’information. Cette information a baigné longtemps sur les horreurs et les flamboyances de plusieurs générations de plusieurs personnes qui je vous assure n’ont en commun que la vie sur ce territoire, quelques désirs révolutionnaires réprimés dans le sang non non le manque d’argent ça suffit. Tu arrêtes de marcher et tu te mets à prier. Vous êtes tous consanguins ici, non non ne le dis pas, qu’il ne ressemble pas du tout à son père et beaucoup au mari de la sœur de sa mère et de toute façon c’est l’État qui tient à la diversité génétique. Mais ce n’est pas le sujet, où j’en suis ? Regardez mon visage j’ai souffert. Les tragédies me réconfortent. Il n’y a que dans ces moments-là que je ne me retourne pas désespérée de ne pas trouver ce qui me menace. Je croise ma fille, je lui dis que Madison a disparu. Elle me pose tout un tas de questions, je peux la voir s’affaisser dans son refus du drame. Je n’ai rien envie de lui répondre. De toute façon je n’ai jamais trop su la prendre et elle se débrouillera très bien toute seule ou avec une de ses foutues copines.
Je téléphone à Kamila « Eva ? » « Oui c’est moi. Oui je l’ai croisée, elle pense que Madison va rentrer. Elle a parlé de travail du sexe, tu le savais ? Évidemment, oui. Vous vous aimiez tellement toutes les deux, vous étiez si proches. »
Moi et ma fille on ne s’aime pas tant que ça. Elle ne m’aime pas. Je le vois. Je lui en veux. Je voudrais qu’elle s’occupe de moi. Qu’elle fasse à ma place tout ce qui est dur, me fatigue et m’ennuie. Je voudrais qu’elle me tienne compagnie, qu’elle recueille ma haine, ma tristesse, qu’elle referme ma plaie béante, mais je suis extrêmement stupide de vouloir ça. Plus le temps passe plus je touche les émotions de mon enfance. Parfois, ma vision se brouille et je me revois à 6 ans à traîner vers la grange et mon cousin au loin qui s’avance, je me mets à courir, je pleure, je voulais donner à manger aux agneaux, mes cheveux se collent à mes yeux trempés, il m’attrape et je ne vois plus que le museau de l’agneau que je préfère, que je nourris tous les jours depuis presque sa naissance, l’abattoir, non son museau sur le biberon, mon cousin collé à moi son odeur de terre et de sueur, non l’odeur du feu, l’odeur âcre chaude de la cuisinière, l’odeur des œufs de ma mère, elle les fait griller dans du beurre, le blanc cramé dessous presque cru dessus. »
La fiction permet de faire cohabiter plusieurs temps, et là où nous sommes, le fait que nous traversions le temps (de petites traversées anecdotiques, des vies individuelles que d’autres que moi s’évertuent à séparer, et patiemment je replace ces temps non comme ils sont vécus, mais à partir de ce avec quoi ils sont reliés), essayer de le faire, hésiter entre métanarrations, science-fiction et fantastique, opter pour un sous-genre : policier, décider que ce soit difficile ou décider que ce soit confortable. Voilà ce que nous avons à proposer, le mieux que nous puissions donner : les structures narratologiques et les figures de style, des éléments de fiction et non des éléments d’analyse, des composantes du crime, des composantes du rêve, du cauchemar, actives dans le pacte narratif. Donnez-nous la main, votre main, nous l’embrassons, synecdotique, nous vous dévorons. Est-ce que c’est du sexe, de l’amour ou un meurtre ? À un moment nous avons cru que la littérature de genre n’avait de raison que le divertissement, nous avons compris, à force, que presque rien ne se dit bien, qu’il faut entourlouper, que l’autofiction, pire encore l’autobiographie et le témoignage ont moins de rapports avec la vérité que maman qui n’existe pas et qui a quelque chose à vous dire.
Maman dans un souffle désespéré, maman fantasmée, aimée « Je m’appelle Eva, je n’ai pas toujours été une mère et je n’ai clairement jamais aspiré à cette vie. D’ailleurs, je n’aime qu’à moitié ma fille et ayant été brisée par ma propre mère, j’aimerais autant qu’elle s’occupe de moi que m’occuper d’elle. Je ne parle pas des pères, rien à dire. Le mien est mort jeune, le sien est en perpétuelle dissociation. Parfois aimant, parfois violent. Au petit bonheur la chance comme on dit ! Ahaha. »
Lola filmait un TikTok pendant que maman disait ça, elle avait trouvé le temps de se faire une full face. Caméra avant juste derrière Eva qui allait se mettre à pleurer. Glissement vers le temps présent. Comment pourrait-il en être autrement ?
Alexandra demande à Lola d’arrêter, Lola s’en fout, elle ne parle pas, elle est tellement belle, ça l’excite de se voir comme ça, elle se demande quand elle va pouvoir quitter la pièce pour se branler discrètement. Eva se sent toujours victime et peut-être bien qu’elle l’est. Quelque chose d’assez remarquable bien que ce soit sûrement banal (pas dans cette pièce, la plupart d’entre elles entretiennent avec la culpabilité et la responsabilité des relations difficiles) est qu’elle est définitivement persuadée de n’être coupable de rien. Parfois elle évoque telle ou telle responsabilité dans une situation, mais due soit à une mauvaise compréhension de la situation décrite soit à un effet de manipulation mal élaboré, il est très facile de se rendre compte à quel point le sentiment d’injustice qui l’accable la rend incapable de la moindre empathie. Elle est isolée avec sa douleur. Lola si elle parlait, dirait que c’est générationnel. Hilary est en colère, nous n’avons même pas encore ouvert une bouteille, servi un café, mangé rien.
Notre vision pourrait se brouiller et nous pourrions déjà retourner dans la vie de l’une ou de l’autre, c’est si facile de se détourner d’Eva, nous n’avons aucune envie de l’entendre. Démêler dans ses plaintes ce qui pourrait bien exister de vérité, pourquoi faire, rien ne saurait vraiment la soulager, et ses paroles nous dégradent. Elle dit que là d’où nous venons nous donnons naissance à des bébés sans bras parce qu’on les porte trop près des vignes ou alors qu’on se tire une balle dans la tête avant 25 ans, dans une clairière, dans ce qui reste de forêt. Elle demande si nous avons eu des enfances violentes ? Est-ce que c’est ce qui est arrivé à Madison ? On dirait que non, la violence chez nous serait se donner la mort un après-midi de juillet avec le fusil de chasse de son père et le reste : c’est la vie. Ou alors ce serait disparaître, ou ce serait être assassinée. Quoi qu’il en soit, on en est là, Madison a disparu, Madison s’est suicidée, Madison a été assassinée. Tous les énoncés sont vrais. À chacune de choisir celui qu’elle préfère, celui qui s’arrange le mieux avec le récit de son existence. Le reste de ce récit, des petites conversations à l’apéritif, un pastis, des Belin, comment tel oncle a violé telle nièce, comment tel père dit à telle fille combien il la méprise cette pute, comment telle mère regrette la naissance de tel enfant, d’autres choses, tel enfant secoué par telle nourrice. Ça dit je. Parfois, ça pleure. On se recoiffe, on danse, on joue aux dames. En rouge et noir j’exhiberai ma peur j’irai plus haut que ces montagnes de douleurs. On finit toujours par participer à la violence, d’un côté, de l’autre, le plus souvent au milieu. Mais surtout on y survit et on le transmet. Est-ce la voix d’Eva que nous venons d’entendre ? Eva ne pleure jamais, elle pleurniche beaucoup, nous pensons qu’elle a de la peine. Maman a de la peine, elle voudrait qu’on s’occupe d’elle, que ses plaintes soient entendues.
« Maman est mon rocher ou plutôt ses plaintes le sont, je suis Sisyphe, punie pour avoir construit un bien trop grand palais pour une fille comme moi. Quand j’arrive au bout de ses raisons, elle en trouve de nouvelles et je meurs d’épuisement. Plutôt je souhaite sa mort. Je souhaite que Sophie ou Kamila n’importe laquelle, une assez gentille pour supporter ça, la récupère. Et dans un coin je me moque d’elle avec Hilary, personne ne nous entend, Hilary lèche mes plaies avec son indifférence dégueulasse au sort d’Eva. Je souris, je sirote, je suis reconnaissante. On dirait qu’Eva va prendre un couteau et nous égorger une par une, mais elle va finir par se murer dans le silence et l’alcool pour passer le temps. Elle s’en va faire des toasts, tandis que Lola soupire, Hilary hilare embrasse ma joue, Kamila prise de remords va l’aider. »
Au loin, les marmonnements d’Eva, nous saisissons qu’elle ne vit pas sa vie, elle se la raconte à elle-même, ensuite, relève les yeux et s’aperçoit que rien ne correspond. Ce qu’elle dit n’est pas ce qui se passe alors elle s’en va dépenser de l’argent. C’est arrivé vers 55 ans quand son fils a quitté la maison parce qu’il avait grandi. Cet enfant-là, elle l’aimait et il lui a manqué. Tant aimé, qu’il n’a pas été transformé en plainte récurrente. Elle s’est juste mise à acheter des choses. D’abord de petites choses au supermarché, en plus des courses, un vernis, un aprèsshampoing, un pot à brosse à dents. C’était sa petite récompense pour le moment écoulé. Sa pension de retraite s’élève à 890 euros mensuels et les petits achats du supermarché ne lui suffisaient plus, alors elle a arrêté de fumer, s’est mise à manger beaucoup moins, dans un premier temps ça a suffi. Elle a commencé à s’acheter des paires de chaussures, des draps en lin, des crèmes, rarement des achats à moins de 40 euros, rarement à plus de 150 euros. Elle se récompensait de rester vivante dans une vie qu’elle n’avait aucun désir de vivre. À un certain moment, elle a compris qu’il fallait qu’elle s’endette pour continuer, alors elle a beaucoup lu à ce sujet et elle a emprunté. Quand la banque a commencé à lui envoyer des courriers pour la prévenir du risque de surendettement, elle a pris rendez-vous et a dit « Vous voulez que je vous rembourse et je n’ai pas l’argent, alors trouvez une solution, après tout, c’est vous qui voulez votre argent, moi je m’en fous ? » Et le banquier a trouvé une solution. Ce n’est pas une vie possible longtemps et le danger se rapproche, mais pour l’instant ça va. Le rapport avec Madison, c’est qu’elles partageaient ça. Madison n’avait jamais beaucoup aimé maman jusqu’à ce qu’un jour, alors que Madison pleurait parce qu’elle avait passé une audition pour un second rôle dans un film sur une femme de 30 ans qui ne fait pas la différence entre réalité et fiction et ressasse à voix haute toutes les histoires qu’elle a entendues ou lues depuis sa naissance au point de ne plus rien pouvoir faire d’autre. Ce jour où Madison auditionnait pour le rôle de l’aide à domicile qui tombait amoureuse de cette femme qui ne la voyait même pas alors même qu’elle se retrouvait à devoir nettoyer sa merde et sa pisse parce que la pauvre femme maigre, à deux doigts de mourir, ne pouvait que raconter, elle s’arrêtait à peine pour manger, ne se lavait pas, et regardait un mur blanc fixement. Elle voyait sûrement quelque chose. Et l’aide à domicile après l’avoir nettoyée, après avoir rendu l’appartement charmant, finissait par perdre son travail parce qu’elle restait là à faire en sorte que l’autre reste vivante et continue de lui raconter. Ce fameux jour donc Madison n’avait pas eu le rôle et elle était venue pleurer chez moi, on avait 17 ans, je pense, Madison avec ses longs cheveux blonds, son allure, rendait difficile de lui donner un âge, ça arrangeait les hommes. Et alors maman, qui se reconnaissait en Madison plus qu’en moi, Madison avec sa mère qui l’aimait pourtant si complètement et que moi j’adorais, Kamila c’était l’eau qui me maintenait hydratée. Je crois d’ailleurs que Madison voulait être préférée et que Kamila si aimante ne lui offrait pas la sensation de sa spécificité contrairement à ma mère qui lui faisait le cadeau ultime de la préférer à moi. Donc Eva avait dit à Madison ce jour-là « Sèche tes larmes je vais te payer des ongles, tu vas voir ça ira beaucoup mieux. » Eva pouvait avoir des moments où elle sortait d’elle-même et se mettait à vous voir, à voir tout ce dont vous pourriez avoir besoin et à le donner. Parce qu’Eva n’aime que la détresse, ne comprend que le désespoir, la mort, la honte, la peine. C’est là qu’elle se déploie. C’est sa rosée, son souffle. Les larmes lui donnent le teint radieux et dans ces moments-là bien sûr, tout le monde l’aime. Je ne peux pas dire que j’étais jalouse de Madison. C’était comme ça. J’avais trouvé d’autres personnes pour m’aimer et je sais que Madison serait morte pour moi. Son absence est une chose que je ne sais pas décrire. Je pense tellement à elle que je ne considère pas avoir commencé à vivre avant qu’elle ne fasse partie de cette dite vie. Le trou autour de son absence est rempli de tous les énoncés à son sujet.
Deux femmes discutent sur le quai d’une gare quelconque, l’une d’entre elles parle très fort, elle raconte comme elle est efficace au travail quand on lui dit exactement quoi faire et comment et elle explique que tout le monde l’aime pour ça, surtout le manageur même si des fois il lui crie dessus, car on a les défauts de ses qualités et je ne sais pas prendre d’initiative tu comprends et son amie s’enthousiasme à propos de cette interprétation, elle acquiesce brutalement, bruyamment, dans une joie excessive et le train arrive, elles montent dans le train. La victime efficace n’a pas de billet et alors que la contrôleuse monte dans le train, elle s’adresse à elle, vivement, elle souhaite acheter un ticket, mais tient vraiment à son honnêteté alors au lieu d’acheter un billet pour le TER suivant dans l’application, elle vient la voir vous comprenez, 17 euros le prix de la vérité. La victime efficace et son amie rient ensemble de ce délicieux imprévu.
Lola adore regarder ce genre de TikTok, des femmes blanches des classes moyennes vivent des vies moyennes agrippées à des certitudes moyennes. Tout est mou, tout est doux. Celles qu’elle préfère ont toujours tendance à aller un peu plus loin, un jour une mère a dit qu’elle avait aspiré avec sa bouche la morve de son enfant parce qu’il faisait nuit et qu’elle ne trouvait pas le mouche-bébé. Lola a pleuré. Elle ne parvenait pas à choisir entre le dégoût et la jalousie, elle aurait voulu que cette femme cesse d’exister immédiatement, son petit air satisfait et fatigué, sa peau pliée, le plaisir qu’elle semblait éprouver à être broyée pour de l’amour inconditionnel non dirigé vers elle, mais nourri par elle.
Lola refuse de parler depuis déjà quelques années, on se raconte qu’elle parlait avec Madison, on se raconte qu’elle sait où est Madison, qui l’a tuée, pourquoi elle s’est tuée. On se raconte que Lola sortie de tout énoncé ne peut vraisemblablement que dire la vérité.
Sophie et Alexandra discutent sur la terrasse en fumant une cigarette de la façon dont elles pourraient s’y prendre pour lui extirper des informations. Elles vont loin, c’est-à-dire qu’elles envisagent toutes sortes de sévices physiques et psychologiques. Lola sort sur la terrasse, tire quelques bouffées de vape pastèque qu’elle crache dans leur direction en souriant. Elle est excitée.
Chapitre 4 ― Est-ce que tu crois les voix ? Je veux les croire (Madison a disparu)
Elle ferme les yeux, je les rouvre. Je prends une de mes mains avec l’autre. Nous sommes deux. Elle referme les yeux. Je les ouvre. + ― Pourquoi le chat est dans cet état ? + ― Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? + ― Il passe son temps à se gratter. Il n’a quasiment plus de poils, qu’est-ce qui a pris de ne pas l’emmener chez le vétérinaire ? + ― Il n’en avait pas besoin. + ― Tu vois bien que si, on ne peut pas le caresser tellement il a de croûtes sur eau. + ― Je ne supporte pas le bruit de ses cris.
― Fais un effort on ne comprend pas ce qu’il se passe. + ― On est ensemble. + ― Pourquoi tu nous as ramenées ici ? + ― Pour revenir sur les évènements.
Il y a quelques années nous vivions toutes ensemble dans une maison insalubre dans laquelle Madison avait installé des caméras, elle streamait en permanence, c’est comme ça qu’elle payait pour sa vie. De ce moment il reste le chat et les archives vidéo sur un serveur en ligne. Elles sont privées maintenant, mais tout y est. Chacune des interactions entre nous pendant l’année ensemble, chaque geste, sauvés. Nous sommes rassurées par l’idée de pouvoir nous revoir comme ça. Nous pouvons nous asseoir et laisser tomber, juste nous regarder vivre. Nous comprenons maintenant pourquoi les gens payaient pour ça. À l’époque à part Madison qui s’occupait de la maintenance et qui avait eu l’idée de ce modèle économique, aucune d’entre nous ne pensait vraiment aux caméras. On avait eu désespérément besoin d’un endroit où vivre et elle nous avait comme recueillies. Personne ne se doutait dans le village, que la maison était filmée. L’idée nous avait traversé l’esprit et excitées quelques fois, d’être reconnues, nous nous étions masturbées, en nous demandant combien de personnes avaient partagé notre sentiment à ce moment-là, à combien de personnes ça avait fait cet effet, que nous étions peut-être une de leur voisine, qu’elles nous croisaient peut-être au supermarché, et combien ça nous avait rapporté d’avoir cette délicieuse petite idée. Mais nous savions que Madison faisait plus, faisait mieux, le faisait vraiment quoi. Elle nous garantissait de n’avoir pas trop à nous en soucier. Elle discutait deux heures par jour ou plus, avec les clients, elle s’occupait de catégoriser correctement nos corps pour que nous soyons bien référencées. Toutes travailleuses du sexe plus ou moins. Le nombre et la composition de ce groupe nous ont garanti une vie confortable, le prix c’était de savoir que Lola mineure était filmée, que les enfants de Sophie étaient filmés. Sophie disait que des milliards de parents postent des photos de leurs bébés nus qui barbotent, ça constitue 50 % du contenu pédocriminel, alors qu’est-ce que ça change ? Pour le bain des enfants, une de nous se mettait devant la caméra, et il y avait une sorte de dressing qu’on avait réaménagé en salle de jeux pour que les enfants soient filmés le moins possible. Et ils savaient. La plus grande comprenait très bien que nous gagnions de l’argent, des fois quand elle avait imaginé un spectacle, elle mettait une musique en nous faisant toutes nous installer, nous son public, pour nous montrer son spectacle. Elle se mettait toujours face à une des caméras. Ça faisait pleurer Sophie. Et on posait toutes nos mains sur elle. Il n’y a aucune archive qui contient les enfants, Madison, tous les soirs, effaçait les morceaux où ils apparaissaient avant de rendre disponible l’archive du jour au streaming. La maison aux caméras est devenue une légende sur internet, et les archives des lost medias. On se faisait jusqu’à 10 000 euros dans un mois. C’était la revanche, à 1 000 euros chacune, on pouvait monter le chauffage, on pouvait acheter de nouvelles parures de lit, on s’est même payées des matelas à mémoire de forme. Certaines d’entre nous dorment encore sur le leur aujourd’hui. Et on achetait du canard, des cœurs, des foies, des magrets, toutes ses parties, avec des frites et de la sauce barbecue. On était si heureuses. Ça faisait quelque chose comme : tout a changé, si tu ne veux pas qu’on monte il va falloir nous descendre. On veut tout, on est venues sans rien. 1 000 euros chacune c’était pas tant, Madison s’est fait à titre personnel beaucoup moins d’argent quand on vivait chez elle que seule où elle montait à 4 000, 5 000 euros le mois. Elle disait que le secret c’était le plaisir d’être vue et que le meilleur, toujours pareil, c’était que les clients lui parlent. Elle adorait les faire parler. On lui avait dit que pour commencer il fallait des tenues sexys, au moins un toy connecté et une bonne webcam, elle avait opté pour ses sous-vêtements habituels, des culottes Super U en élasthanne, des brassières assorties noires. Pour les caméras, elle avait décidé d’en mettre dans toutes les pièces et de diffuser en continu et de rendre disponible le contenu au revisionnage. Assez vite, c’était devenu viral parce que ça renouait avec les origines du métier de cam girl, surtout l’esthétique, image sale, peu précise, ce que ça leur faisait d’avoir du mal à distinguer une vie qui se laissait intégralement percevoir. De toute façon une dizaine de types étaient accros au scénario toujours le même, elle arrivait chez elle, dans sa cuisine elle descendait son pantalon pour se branler, jouissait une première fois rapidement, comme si elle était seule, puis regard caméra et elle allait chercher le toy pour l’installer. Il était connecté au site hébergeur de contenu, plus les viewers payaient, plus ils pouvaient activer le toy. Parfois, elle s’agaçait, si l’activation ne la faisait pas jouir ou s’il était activé de manière trop compulsive, c’est là qu’elle obtenait d’eux le plus de confidences. Ça l’excitait sincèrement. Elle avait une sorte de talent pour les faire baiser les uns avec les autres via l’interface de chat. Ils finissaient toujours par développer un narratif érotique entre eux, c’est souvent ce qui la faisait jouir, son petit porno textuel. Les mecs entre eux, parlant de leurs queues, de leur goût pour le voyeurisme, parlant d’elle aussi, elle dans la cuisine en train de danser, elle en train d’écrire, de prendre sa douche ou de réfléchir les yeux dans le vide. Ils décrivaient précisément l’aspect de leur sexe en train de bander. Une chose cependant, est qu’elle empêchait tout le contenu image de lui parvenir. Elle ne recevait pas les photos qu’ils envoyaient et bloquait leurs webcams. Elle ne voulait surtout pas voir ni entendre, au début elle perdait de l’argent avec ce choix, puis elle a trouvé ses cibles et elle en a gagné beaucoup plus. Il n’y avait pas de shows sur sa page. Il y avait juste Madison en train de vivre sa vie, qui avait trouvé un moyen que ça la rémunère. Mon métier c’est d’être moi etc. C’était comme ça qu’elle aimait jouir. Elle avait compris ça assez tôt. Être désirée, être décrite désirée, les énoncés. Ensuite ce qui a intrigué et produit le trafic sur sa page, ce qui excitait les viewers c’était nos arrivées. Les histoires. Madison continuait de produire du contenu sexuel, certaines d’entre nous par hasard ou volontairement le faisaient aussi. Mais les histoires, les jours d’arrivée et de départ des unes et des autres, ça les excitait, ça les faisait payer toujours plus. Sophie a eu comme ça l’idée de son livre. Parce que son histoire à elle était spectaculaire. Un mari en prison pour meurtre. Pour le meurtre de cadres supérieurs d’entreprises moyennes et d’employés de Pôle emploi, ça les excitait par-dessus tout parce qu’ils étaient les cibles. Alors Sophie se branlait sans conviction avec un toy en forme de flingue. Je ne crois pas qu’elle ait joui une seule fois. Mais ces cadres minables adoraient être humiliés (du fait de son désengagement) par cette femme moyenne, mère de deux enfants, obligée de se filmer pour vivre.
Ils venaient pour la forcer. C’était son viol et c’était leur humiliation, paroxysme du plaisir de l’agresseur puni pour sa faute, jouissant de sa faute. Sophie était la seule à avoir véritablement produit des shows.
Sophie avait ses raisons et si elle n’en avait pas, elle les inventait, elle y croyait et elle avançait comme ça « Parfois je crois que je me traîne avec une foi désespérée. Alors que je courais hier, je pensais qu’à si l’horizon de mes 17 ans avait été l’agonie de la nature (ça l’était, mais ça n’était pas l’histoire qui se racontait), si j’avais su ou si je l’avais cru. L’avenir écrit avec le sang laissé couler, fait couler par ; je suis très jeune tombée amoureuse d’un homme, il est le père de mes enfants et c’est un assassin et personne n’accorde à cet assassin la qualité de terroriste ; cet homme qui nous aimait. Mon avenir déjà décrit par le doigt sur la gâchette d’un dieu vengeur. Si je m’étais connue menacée je n’aurais pas fait deux enfants, je serais devenue terroriste à sa place, construite avec résilience autour de ma destinée particulière, qui ne m’appartiendrait pas tout à fait, aurait été déjà écrite par les anarchistes, les marxistes, Dieu, ou les capitalistes. Soutenue de plus haut, d’un plus haut qui n’est pas de l’amour mais une responsabilité. Qui me tiendrait responsable d’actes commis pour la cause ? Visitée par l’action, possédée par elle, ma petite folie personnelle. Le temps passe et passe et tous les amours se transforment en obligations, une série de choses à faire. Aimer nous oblige, à moins que ce ne soit la réciprocité qui nous contraint. Je me serais donc rêvée terroriste plutôt que mère, à ce stade ma trajectoire complète est à revoir. Mes moments d’éveils théorique et formel donnent : pourquoi préférer le terrorisme ? C’est-à-dire ajouter une dimension politique et idéologique au meurtre et ne pas se contenter d’être une petite tueuse en série, ça fait de meilleures histoires qui commencent par des méchantes mères, alors que les histoires de terroristes commencent par des histoires de mères aimantes. Pourquoi préférer le terrorisme ? Parce qu’il s’agit du reflet du poème. Le meurtre politique obéit à une nécessité qui dépasse la violence du geste, la psychologie défaillante. Les victimes sont déjà témoins, dans l’anticipation même du crime, elles sont là et regardent la terroriste qui sait ce qu’elle inflige, qui l’inflige en dépit d’elle-même et des autres, au nom d’une espèce d’idée qu’un évènement pourrait modifier le mode de saisie de la réalité pour le plus grand nombre. C’est une chose appelée révolution qui est désirée. Des révoltes arrivent tout le temps de nos jours, on les appelle émeutes ainsi elles échouent. Mon mari, le père de mes enfants, ce garçon dont je suis tombée amoureuse il y a longtemps, est en prison pour meurtre, c’était un révolutionnaire il a été écrit, décrit, donc lu comme un fou. Bon. Ce à quoi nous expose tout le temps l’empire c’est à de bonnes raisons de tuer et à une liste de noms de personnes à abattre. Quel intérêt alors de tuer des inconnu·es ? Le fait que je pense souvent qu’un fait divers peut se transformer en point limite. Le début du cours des choses. La proximité induit une infinité de possibilités alors que de loin tout se ressemble. Qu’est-ce que c’est long. Le fait que j’essaie de penser que la disparition ou la mort ou le suicide de Madison changerait quelque chose. J’ai une dizaine d’années de plus que Madison. Quand je cours je pense que je m’enfuis. Je m’entraîne à m’enfuir au cas où les choses tournent mal. Elles sont en train de mal tourner. Elles ont déjà mal tourné. Mon mari est en prison et il a déjà tué. Madison n’est plus là. Quand est-ce que je suis tombée amoureuse de lui ? Vers 10 ans, c’est le hasard, le destin, la fiction, les multivers, il était mon correspondant, il venait d’une école dans l’Est, les autres enfants le frappaient parce que c’était le seul noir, moi on me frappait parce que j’étais grosse et chiante. J’ai été assez gentille avec lui, mais il m’a quand même envoyée me faire foutre, je lui ai répondu que c’était qu’une merde, il a dit que j’étais raciste. Ça m’a complètement perturbée, j’ai réfléchi jusqu’au lendemain, raciste pas raciste, je ne savais même pas que j’étais blanche. J’étais grosse et chiante, ça je le savais, personne ne s’intéressait à ce que j’avais à dire qui était pourtant très intéressant, ça je le savais aussi. J’ai fini par lui dire « Nan, je suis pas raciste, je te file un maxiboulet pour te le prouver. J’aimais bien les lettres qu’on échangeait mais tu me traites mal depuis qu’on s’est vu en vrai alors que j’ai aucun ami et que j’étais impatiente de te rencontrer » il m’a répondu « Dégage. » Je suis partie amoureuse. Je savais qu’il savait que c’est quand tu te sens en sécurité, que tu penses être tirée d’affaire, que la vie te reprend tout et pour ça je l’aimais déjà.
Des années plus tard, nos enfants, lui en prison, je l’attends et toutes mes fictions sont des déclarations d’amour. »
Cécile disait que nous avions été membres d’une unité qui n’aurait pas survécu sans les autres, nous vivons avec ce trou.
― Ce chat c’est la seule chose que nous avions encore toutes en commun, comment tu as pu le laisser décrépir. + ― Il va très bien. + ― Il ne va pas très bien, on ne peut pas le toucher tu imagines ce que c’est de ne jamais être touchée ? + ― Oui je sais très bien ce que c’est.
Madison s’était trouvé une maison à louer, pas si chère, c’était un taudis, immense, au fond d’un village, au fond d’une allée bétonnée depuis les années 80, si reculée des premiers commerces, personne n’en voulait. La maison était humide. Elle était grande, elle était impossible à chauffer.
Une autre façon de le dire. + ― Vous vous souvenez de la maison ? La voix de Lola gutturale tellement elle ne l’ouvre jamais. + ― Pourquoi est-ce qu’on s’est retrouvées toutes ensemble ? Madison était là pour le nombre de pièces, le prix et le fait qu’elle pouvait se filmer à longueur de temps, personne ne la voyait faire. Combien elle gagnait par mois avec ça ? Est-ce que ça payait vraiment le loyer ? Elle ne m’a jamais rien demandé. Sophie, tu es arrivée après le procès, une fois que ton mari était en prison mais comment tu as rencontré Madison ? + ― Elle était émue par mon histoire sur laquelle elle était tombée parce qu’elle aimait bien feuilleter les rubriques nécrologiques. Elle avait jeté un œil aux faits divers et celui-ci l’avait interpellée. Elle s’était dit que je devais me sentir très seule et m’avait invitée à boire un café en me prévenant pour les caméras. + ― Le sachet de thé indiquait la question est simple, êtes-vous heureuse ou non ? J’étais si heureuse quand j’ai appris que Madison avait disparu que je m’accrochais à sa survie comme si la mienne en dépendait. Et d’une certaine façon, elle en dépendait. Je voulais qu’elle soit vivante, non parce que sa vie m’importait, à ce moment-là, ce à quoi je pensais c’était à la continuité de la mienne. Des génocides se produisaient pendant que des millions d’autres personnes qui ne sont pas en train de mourir détournaient les yeux pour cette même raison que leur petit bonheur personnel se trouverait inquiété si elles considéraient que ça se produisait effectivement. Un génocide se produit pendant que tu n’as vraiment pas envie de t’y intéresser, vraiment pas envie du tout d’avoir du sang sur les mains, moins tu as envie plus il y a de sang, tu essuies et le sang suinte du miroir. Laisse, ça ira, tu vas t’habituer. C’est vrai, c’est bon, c’est comme avoir tout le temps du blush ce sang dans le reflet. + ― Tout le monde a une bonne histoire. + ― Personne ne sait exactement la raconter. + ― Tout le monde a des désirs. + ― Peu de gens veulent exactement les vivre. + ― Pour qui nous prenons-nous ? Pour des personnes qui savent saisir les opportunités. Si nous sommes le produit les unes des autres, cet aspect de nous est dû à Sophie, elle multiplie notre valeur, nous croissons exponentiellement. + ― Je dis mon mépris si bien motivé, si bien nourri, par ma haine. + ― Mon dégoût motivé par à quel point c’est difficile. + ― L’idée que ce soit une vie dure et pas une vie normale que nous vivons. + Le ton change. + ― Je deviens toxique et perverse, je parle. + ― Tu essaies de reconstruire avec nous ce à quoi tu croyais avoir affaire quand tu vivais avec nous. + ― Nous essayons toutes de reconstituer ce moment. + ― Pourquoi est-ce que tu laisses mourir le chat ? + ― Le chat n’est pas mourant. + ― Si c’était notre perversion de dire exactement qui nous sommes. + ― D’agir exactement de la façon dont on désire agir. + ― De toujours décrire exactement qui nous sommes. + ― Au point où nous en sommes. + ― Et ce qui nous relie à vous. + ― Je ne suis fidèle à personne si ce n’est à moi-même, je raconterai tous les secrets qui m’ont été confiés, tous ceux que j’ai formulés, à peine formulés aussitôt donnés. J’adore dire les choses telles qu’elles sont et te regarder devoir faire avec. + ― Les réponses ne conviennent jamais. + ― Je pense que c’est pour ça que nous sommes toutes parties. + ― Madison a disparu et nous parlons de tout sauf de ça. + ― Nous manipulons les autres et nous-mêmes, nous tentons, nous nous obstinons à la récupération par l’énonciation des conséquences du manque, du trou, du vide, de la mort. + ― Ça ne l’a pas empêchée de partir. + ― Elle a disparu, elle n’est pas partie, qu’est-ce que tu imagines ? Elle n’aurait jamais pu mettre d’argent de côté et elle ne serait de toute façon pas partie sans laisser quelque chose à l’une d’entre nous. + ― Donc elle laisse un trou avec rien. + ― On doit imaginer ce qui lui est arrivé. + ― Peut-être que c’est ça son cadeau ? + ― Nous laisser l’espace à chacune pour lui refaire un destin. + ― Elle aurait adoré ça. + ― Le chat est en mauvais état.
Nous commencions à crier à cause du chat. Cécile avait envie de prendre le petit cou d’Eva dans ses mains et de serrer. Elle aurait bien aimé la voir, les yeux humides, suffocante, suppliante. Cécile pensait qu’Eva aimerait ça.
Des années avant que ce soit la maison aux caméras, des années avant même qu’un parpaing de cette maison ait été posé, avant qu’un promoteur minable ait l’idée stupide de construire des maisons merdiques sur ce morceau de terre, sur lequel il y avait des fleurs sauvages, et de l’espace pour nous. Goudronnée et grise, l’allée des blés d’or. Aucun blé. Il y avait une sorte de vue, puisqu’au bout de l’allée il n’y avait rien que des champs, des vignes, un horizon vertigineux, je crois. Madison et moi avions arpenté cette rue enfants, avant que ce soit une rue, un lotissement, quand c’était une bande de béton avec des champs autour, un salon de coiffure et un magasin de poêles à bois. On se racontait que les deux patronnes étaient amantes. On se racontait qu’elles vivaient ensemble sous terre. Toujours reliées à leur commerce. Oui on avait cette rêverie bizarre avec Madison, qui nous rendait cet endroit si charmant et accueillant.
On s’ennuyait, on arpentait, on a vu les premières maisons se construire, Madison s’est déboîté le genou en tombant sur le trottoir tout neuf. On avait dû faire au moins deux kilomètres, elle sur moi à cloche-pied pour rentrer chez elle. La première rue à être sortie de terre, l’allée des blés d’or était pour les pauvres, c’était des logements sociaux. C’est au fond de cette allée qu’allait être construite l’immense maison, jamais habitée, devenue la maison aux caméras parce que c’était Madison, parce que c’était moi, parce que c’était nous à cet endroit pendant ce laps de temps où la contingence s’est imposée sur la nécessité. La patronne du magasin de cheminées et poêles va allumer un feu dans son magasin qui sera, de ce fait, réduit en cendre. S’exécutant elle songera « J’aurai la texture particulière de visages générés et ratés + Je regarde ces visages qui ne sont pas tout à fait amputés + Clairement incomplets + Quand même + Je les aime + J’aime particulièrement leurs textures + La texture de désirs (sexuels) spécifiques + Allez-y faites le rapprochement + Rapprochez-vous + De moi + Je suis dans cette texture + La crème de mon visage, dissoute + Ma bouche + Je me retrouve dans cette texture + Qui est avant + La multiplicité. »
― Notre façon de pleurer la mort de Madison. + ― Elle n’est pas morte. + ― Qu’est-ce que ça change ? + ― Le chat n’a plus de poils. + ― C’est un chat tellement gentil.
Cécile avait une chatte qu’elle adorait qu’elle avait amenée quand elles ont toutes emménagé dans la maison aux caméras et ce chat devenu adulte est un de ses descendants.
― Et si on regardait les images ? + ― Pas encore. + ― Vous savez ce qui se passe à chaque fois, il y a beaucoup trop de sexe, et on ne se rappelle pas de cette période comme sexuelle. + ― Elle a raison, chaque fois ça nous brise. + ― On se retrouve obligées de réaliser ce qu’on faisait pour survivre. + ― On se souvient qu’on était heureuses. + ― Qu’on ne se serait pas décrites comme contraintes de faire ça. + ― Et maintenant que ça va mieux. + ― On ne voit que des filles désespérées qui s’adorent, vivent dans le froid et les moisissures, tentent de protéger leurs enfants de ce qu’elles font pour garantir une forme de vie en dehors du salariat et des allocations, en dehors de l’État, en dehors des hommes.
Lola leur montrait un TikTok, c’était une archive d’un média en ligne, une interview d’Alexandra qui comme une bonne petite entrepreneuse, avait raconté ce qu’elles faisaient toutes dans la maison aux caméras. « Je ne vais pas vous donner ma véritable identité. Je suis là pour parler de notre métier, mais je dois nous protéger et le storytelling doit être parfait pour que les clients continuent de payer. En dehors de ça, je suis entrepreneuse, ça m’occupe à plein temps, mais étant donné le contexte je ne peux pas me loger et manger correctement alors quand j’ai rencontré M. et qu’elle m’a parlé de son modèle de survie, j’y ai vu une opportunité à moyen terme. Le métier de cam girl ne tourne pas autour du sexe contrairement à ce qu’on croit. Il y a une dimension humaine qu’on ne réalise pas bien. En fait, on crée des liens avec ceux qui nous regardent. Comme nous sommes tout le temps là, 24 h/24 et en streaming, les gens s’attachent à nous. C’est une sorte de téléréalité avec plus de sexe, plus d’interactions, et plus d’enjeux (notre survie quoi). Les personnes qui nous regardent vous diraient qu’elles viennent pour l’ambiance, plus que pour le sexe. Elles finissent par jouir, il ne faut pas se méprendre. C’est une sexualité à part entière et comme toutes les sexualités elle commence avant le sexe, c’est un agencement. On effectue des actions en fonction de ce pour quoi on est payées, mais M. avait commencé avant qu’on soit toutes là et la teinte de la chaîne reste la domination psychologique et notre voyeurisme. Donc en quelque sorte, nous avons du pouvoir. Oui c’est une activité légale. La plateforme prend une commission de 45 %. Autant voleurs que l’État. D’autant qu’on doit déclarer ces revenus, à la Caf, aux impôts. On ne touche ni allocation ni chômage, mais on est indépendantes. On se fait 10 000 euros par mois, à neuf. Ça a l’air d’une somme, mais ce n’est pas tant, il y a trois mineures avec nous. Douze bouches à nourrir, le loyer même s’il est misérable. Au fond c’est l’électricité et le fuel le plus cher. Enfin vous devez le savoir. »
Chapitre 5 ― L’enterrement de Madison
Nous y étions toutes et pourtant aucune de nous ne tenait à se souvenir de ce moment, difficile de faire avec le temps, l’enterrement de Madison est un moment qui devait se produire, à la fin d’une certaine durée, une fois que nous nous étions toutes passées d’elle, que son suicide, son meurtre, sa disparition, le cercueil était-il vide ou plein ? Une fois que chacune des possibilités avait généré chacune des pensées imaginables, de toute façon, ça finissait mal. Chercher à comprendre quoi dans la succession des évènements avait amené Madison à ce point précis où elle nous manque, ne changeait pas ce manque, et la nature de son absence ne la rendait pas plus facile, nous parlions pour ne pas le sentir, comme nous l’aimions et de quelle nature avait été notre trahison envers cet amour. Mais nous n’étions pas composées de notre seule attention envers elle, Madison aurait adoré ça, que nous soyons à chaque instant de nos vies ce que nous étions quand nous vivions avec elle. Sauf que personne ne peut ni promettre une telle chose, ni l’exécuter. C’est un destin de personnage et nous existions.
La même image, nous entrons dans la fiction, ou peut-être entrons-nous dans le témoignage ? Nous circulons et Madison à travers nous : de victimes à coupables à témoins.
C’était un matin des années 10, je n’avais pas encore 25 ans, Madison non plus. Combien de temps s’était-il écoulé depuis que maman avait annoncé sa disparition partout ? Nous l’ignorions. C’est-à-dire, nous savions qu’il passait et nous feignions de ne pas le sentir. Nous le contraignions à passer selon la perception que nous en avions, nos visages se tournaient vers des horloges qui ne donnaient jamais les mêmes heures, personne ne maîtrisait ce temps mais je pouvais dire que nous devions accepter que chacune des chronologies et leurs issues avaient quelque chose à voir avec la vérité et que nous avions infléchi son cours en infléchissant le cours du temps. Quel était donc le prix de la vérité ?
Ce matin de juillet des années 10, Alexandra se brossait les dents, elle portait un tricot de peau à manches longues dans lequel elle pouvait passer ses pouces, qu’elle passait, ça lui donnait cet air insupportable d’être négligée. Alors qu’elle se brossait les dents elle inspectait ses cheveux qu’elle avait lavés sept heures auparavant (c’est-à-dire autour de 2 h du matin) parce que ces cheveux-là n’étaient bien qu’au milieu du deuxième jour après le shampoing et hier elle avait un rendez-vous de travail donc ils devaient être impeccables hier et pour la cérémonie, alors elle avait mis un réveil à 2 h pour les laver et qu’ils aient le temps d’avoir pris l’air suffisamment pour être bien en place au moment du discours. C’est ce qu’elle croyait du moins. Elle apportait toujours toutes sortes d’attentions à ce dont elle avait l’air et à ce qu’elle disait, elle voulait contrôler ce qu’on pouvait déduire de son apparence et de ses paroles et ce que ça poussait les autres à rapporter d’elle à d’autres encore. Elle était prête à tout. Elle cracha l’eau et le dentifrice une première fois, se rinça la bouche une seconde fois et parti.
La vie dans la maison aux caméras lui avait appris quoi, le plaisir immense qu’elle prenait à gagner de l’argent en s’incarnant. Elle était insignifiante mais se pensait particulière et elle comprenait parfaitement bien comment tirer profit d’une situation, d’une personne, d’un agencement entre une situation et des personnes, comment accumuler des informations, comment ces informations pouvaient être transformées en pouvoir. Selon les circonstances, elle était militante ou entrepreneuse, pour elle c’était pareil. Parfois, elle disait qu’elle aimait les femmes, parfois les hommes, parfois tout le monde, parfois personne, elle oscillait selon l’opportunité produite par sa réponse. Elle se bricolait des ascendances. On ne pouvait pas dire que c’était des mensonges. Elle tenait juste à être identifiée par chaque sous-groupe qu’elle intégrait comme : résiliente face à ses multiples traumatismes dont elle assurait la médiatisation. Efficace dans le système et à l’extérieur. Rien n’émouvait Alexandra tant qu’elle-même victime de toutes. Madison s’était entichée d’elle parce qu’elle s’était sentie vue et comprise mieux que jamais, plus rapidement que jamais, et Alexandra semblait avoir besoin d’un endroit où vivre. C’était la dernière à avoir intégré la maison. Madison adorait manger dans sa voiture en regardant le soleil se coucher sur la zone industrielle, ce qui l’avait séduite chez Alexandra, c’est qu’elle l’accompagnait et la regardait comme si elle n’avait jamais rien vu de plus beau, de plus authentique, Madison se sentait à travers ses yeux appartenir au contexte qui la contenait et dont habituellement elle ne percevait que la distance avec elle-même, Madison petit fétiche vivant dédoublait son plaisir en laissant Alexandra la décrire. Alexandra lui répétait sans cesse à quel point elle était intelligente à quel point elle était belle à quel point la manière dont elle organisait sa vie était juste, belle et sincère et Madison se faisait avoir encore et encore et éprouvait tellement de plaisir à se faire avoir. Alexandra avait dix ans de plus qu’elle, elle savait des choses et avait eu accès à des mondes dont Madison ne pouvait que rêver et elle savait déjà que c’était trop tard pour elle. Alexandra enfila un grand sweat-shirt par-dessus son tricot de peau Decathlon, cheveux détachés pas de boucles d’oreilles, un collier, une clef en argent et un petit cœur inscrit bff. Elle s’était acheté ce collier qui venait bien entendu avec un second, elle n’avait personne avec qui le partager, mais ça n’était pas tellement le sujet. Alexandra vérifia à nouveau ses cheveux et réalisa qu’elle avait 40 ans, elle avait pris la cérémonie d’adieu à Madison en main pour soulager Kamila, c’est ce qu’elle se racontait. Kamila l’avait laissée, à cause du chagrin et de la flemme, et parce qu’elle savait bien qu’Alexandra organiserait ça comme le reste : de sorte que ça ait l’air de ce que c’était. La douleur ou le deuil et tout le reste n’étaient pas vraiment des critères, ceux-là viendraient plus tard.
La chose la plus horrible à laquelle Alexandra avait assisté s’était produite lorsqu’elle était adolescente. Elle était tombée amoureuse, sur internet. Alors qu’elle avait 15 ans, elle tenait un blog sur une plateforme assez peu connue, elle avait évité Skyblog pour empêcher que des gens qu’elle connaissait tombent sur ce qu’elle postait. Elle écrivait des textes sur sa vie, elle racontait sa vie, est-ce qu’elle racontait sa vie ?
« Je racontais ma vie oui. Je disais des choses et je montrais des choses, des fois je me montrais nue alors que j’étais mineure. Je savais bien que ça existait la pédopornographie, mais je ne crois pas que ça me dérangeait tellement, à l’époque c’était gratuit, regarder les statistiques de visites de son blog, le chien aboie, c’est l’après-midi, les insectes font beaucoup de bruit, ils sont très nombreux. Le noisetier est extrêmement feuillu. La personne que je déteste le plus au monde est ma mère, je la déteste surtout parce que je ne la connais pas, je crois la connaître. Ce que je crois connaître me révulse. »
Alexandra se dirigeait vers la salle polyvalente où se tiendrait la cérémonie d’adieu à Madison et, grosse fleur jaune vif « Ma mère est morte et je n’en saurai jamais plus. Elle était secrétaire, elle aimait son travail, elle aimait ses copines, elle avait une copine bizarre qui la vouvoyait et qui nous gardait tout le temps ma sœur et moi quand elle sortait. Ma mère était lesbienne, tant mieux pour elle. Ce n’était pas très facile à ce moment donc c’était une conclusion que j’avais dû composer à partir d’éléments divers de sa vie dont j’avais été témoin. J’ai compris comme ça que moi et ma sœur étions le fruit de viols. Dommage. Ça n’a pas aidé probablement à ce que j’aime ma mère. Tant mieux pour elle, pourquoi je dis ça, ça devait être difficile. Sa copine bizarre, je la haïssais profondément, elle adorait ma sœur, qui était petite et mignonne, joufflue et bouclée. D’ailleurs cette femme-là, je dis que je ne l’aimais pas, mais je pense qu’elle me faisait surtout peur. Elle sentait l’eau de Cologne, elle avait une sorte de coupe en brosse, elle portait toujours le même affreux pull bleu crème en polyester. Bleu crème, ça veut dire du bleu et du blanc mélangés et terne. Et ces horribles slim en faux jean sur son énorme cul, ses petites mains douces, comment je savais qu’elles étaient douces, je pense qu’elle devait faire semblant d’être gentille avec moi devant maman. Elle pensait toujours devoir protéger ma sœur de moi, ma mère de moi. Qui déteste qui. Si ma mère vivait encore, elle dirait que j’étais une sale petite égoïste impossible à aimer. Bien sûr qu’elle ne le dirait pas, elle dirait des conneries sur l’amour inconditionnel, elle dirait « Ma fille est la chose la plus aimante, la plus altruiste, la plus douce et merveilleuse, que j’ai faite de ma vie. Élever ces deux petites, qu’elles ne manquent de rien. Je leur souhaite le meilleur. » Et elle dirait encore « Qui j’aime le plus au monde ? Ces deux petites, je les aime maladivement, je voudrais qu’elles ne soient pas là tellement je les aime. Ce serait bien d’arriver à le dire de façon plus complexe, mais c’est difficile. La petite joufflue rose, adorable qui passerait tout son temps collée à moi, qui boirait mon sang jusqu’à se confondre en moi et Alexandra mal dégrossie, assez laide en fait, en qui je me reconnais, pas à cause de la laideur, à cause de la défiance qu’elle inspire. Je le vois bien, elle inspire des sentiments violents. Les gens ont envie de lui faire du mal, de se moquer d’elle, de la frapper même. Et je les comprends. J’espère que ça passera cette antipathie qu’elle inspire. Elle doit penser que je ne l’aime pas alors que je donnerais ma vie pour elle. Je donne ma vie. On est en 2004, personne ne sait que je suis lesbienne dans le village où nous vivons, d’ailleurs je n’ai que très rarement des amantes, souvent rencontrées au travail, et il est plutôt rare que j’ai l’espace pour faire plus que rêvasser à une relation. C’est la vie à la campagne. Sûrement qu’il y a des femmes plus courageuses que moi. Déjà, j’ai compris que j’étais lesbienne, il y a des femmes ici, qui ne le savent pas, que tout le problème de leur vie ce n’est pas l’absence de désir, c’est son ardeur qui tellement étouffée confine leurs corps dans le mutisme. Elles sont mariées à de pauvres types et si elles savaient avec qui je couche, elles feraient des messes basses à ce sujet et leurs maris commenceraient à essayer de me violer quand elles auraient le dos tourné, pour me remettre dans le droit chemin, le droit chemin sans la pratique de la foi chrétienne ça n’a pas de sens, peut-être que le viol est un acte de foi quand il est perpétré par des corps d’hommes blancs, quand ce sont les autres, moins. Alexandra a un petit ami, elle est partie le voir, il habite à Aubagne avec sa mère, il a 21 ans, elle a 16 ans. Elle l’a rencontré sur internet. Apparemment il est handicapé. Quand elle m’a annoncé qu’elle avait rencontré quelqu’un sur internet et qu’elle parlait sur MSN avec lui tous les jours depuis un an et demi et qu’il était handicapé, j’ai demandé si le handicap était mental. Je crois qu’elle était vraiment en colère que je lui demande ça. Je pense qu’elle se croyait particulièrement intelligente. » Maman m’avait demandé si c’était un handicap mental, j’avais répondu « Non ce serait comme coucher avec un mineur. » Elle avait dit « Vous couchez ensemble ? » J’avais répondu « Non. » Je pensais « Tous les jours sur internet, mais ça ne compte sûrement pas. » « Est-ce que je peux aller à Aubagne ? » « Oui tu peux. » Le TGV est payé par je ne sais plus vraiment qui, maman sûrement. Je prenais le train, on pouvait encore éteindre la lumière, ça ne devait pas être si cher parce que je ne me rappelle pas que ça ait été tellement discuté. C’est là qu’on arrivait à la chose la plus horrible que j’ai vue de ma vie, comment décrire le temps passé chez lui. C’était sale, c’était mal rangé et c’était pauvre. Je n’avais jamais vu ça, j’avais l’habitude des mères de mes copines, au RSA, qui passaient leur temps à ranger et nettoyer, pour s’occuper, parce que la pauvreté c’est beaucoup s’ennuyer à mourir et être séparé des autres à qui on fait pitié. Sa mère à lui cherchait sans cesse à se caser, complètement fracassée, elle cherchait à se marier pour améliorer sa situation, souvent elle hurlait et pleurait, buvait de la bière au petit-déjeuner au milieu du désordre, dans l’indifférence de ce désordre dans lequel par moment il lui venait l’idée de chercher quelque chose à me donner, un magazine féminin « Quelle petite amie êtes-vous ? » « Oui s’il te plaît Alexandra fait ce test avec moi » et je faisais semblant de trouver tout : normal. Je me suis crue riche à cause de cette rencontre. On faisait l’amour tout le temps, j’étais assez surprise que ce ne soit que ça, c’est-à-dire pas si bien, je pense que j’ai commencé à jouir au bout de deux ou trois fois. Là on arrive à cette image. Une chambre d’un garçon de 21 ans avec un lit une place et des draps bleus délavés imprimés camion de pompier, à côté du lit, un petit matelas, les draps sentent l’humidité et un mélange de Febreze et de tabac. Il m’arrive de sentir cette odeur sur des gens que je croise. Je ne sais pas si je sens l’argent à l’heure actuelle, mais je sais que je sens le bon goût des riches. Ma crème de jour à 50 euros aux fleurs fermentées, mon parfum sucré, mes vêtements beiges, bleus, blancs, c’est encore plus difficile à imaginer que j’ai été à cet endroit. Nous venons de faire l’amour. Je suis habillée je crois, je me sépare de moi-même, ce garçon que j’aime, sa mère arrive, elle lui réclame, il est assis, nu sur sa chaise roulante, sa mère ivre, lui réclame qu’il lui pose une couleur rouge sur les cheveux, je crois qu’elle mentionne le sexe, je veux partir, je ne peux pas partir. Plus tard, sa sœur me dit « La sodomie c’est comme chier à l’envers. » Sa nudité, la couleur et l’alcool. Le fait que la dernière fois que je lui ai parlé, il était interné. Le fait qu’un jour il était simplement sorti de chez lui, sous la neige, en t-shirt et avait erré en fauteuil roulant jusqu’à épuisement. Le fait qu’il avait attendu qu’on le trouve et qu’on l’arrête, le fait qu’il ne s’était pas arrêté de lui-même. Le fait que ses mains soient rougies par le froid. Le fait que j’aurais voulu embrasser ses mains. Le fait que la dernière fois que je lui ai parlé il ait été trop défoncé pour dire quoi que ce soit d’autre que ça : la neige, la défonce, le fait qu’il trouvait regrettable de ne pas être mort. »
Alexandra revint à elle, c’était l’enterrement de Madison, elle avait préparé un discours qu’elle allait lire devant la foule enchantée ou ébahie ou dévastée, quelle était la fonction de cette cérémonie, Kamila et Eva s’étaient occupées de certaines choses mais c’était globalement elle qui avait orchestré tout ce moment. Les autres ne s’occupaient jamais de ce genre de choses. Cécile venait de rentrer, Lola était trop jeune, Hilary trop cynique et l’autre n’aime rien de plus que regarder décrire, de toute façon à cause de sa relation avec Eva ça aurait été trop compliqué et Madison y était comme appareillée. Sophie avait un peu aidé, mais surtout elle était avec les enfants, ça la rendait de fait indispensable et pardonnée, elle le savait. Quand les filles étaient là nous ne pouvions plus vraiment parler de nous, être nous, nous devions leur donner quelque chose, nous devions nous contenir dans un mensonge. Un mensonge en échange de leur odeur, leur peau rebondie, un échange qui revient sucer leur sang, si frais. Kamila avait besoin de voir des personnes qui allaient grandir et vivre une autre vie que les nôtres, une autre vie que celle de Madison à qui on ne pouvait plus que se contenter de fabriquer trois destins.
La cérémonie se tenait dans la salle polyvalente du village, comme tout le reste des évènements de la vie des gens qui habitaient là. Carrelage beige, rideaux verts fondus à cause des chauffages, ils prenaient feu de temps en temps, quand quelqu’un omettait de lire la feuille A4 passée à la plastifieuse qui notifiait le risque d’incendie. Si les rideaux étaient fermés alors que le chauffage était allumé, ça flambait, la salle n’avait pourtant jamais été réduite en cendres, la quantité de départs en retraite, mariages, kermesses, lotos, anniversaires, bals des pompiers, soirées théâtre, élections, concentrés dans ce tas de cendres éventuel. Accrochée aux rideaux de la salle polyvalente une menace contre l’emmêlement de nos destinées. Alexandra pensait à tous les âges de sa vie, j’ai compris toutes les images, j’ai bien compris merci. Elle se parlait à elle-même, clignait nerveusement des yeux, personne ne la voyait alors qu’elle se figurait derrière le congélateur à 10 ans, le fils du boulanger qui en avait 15, tripotant ses seins naissants de ses petites mains moites, sous la table du bar à 4 ans dormant avec la veste en cuir de son père déposée sur elle pour lui tenir chaud, à 14 ans le premier baiser du premier amour de sa vie, à 12 ans les yeux si ouverts qu’elle voulait avaler cette fille qui chantait ce rêve bleu je n’y crois pas c’est merveilleux, c’est un voyage fabuleux, je suis montée trop haut, allée trop loin, je ne peux plus retourner d’où je viens, cette fille dont Alexandra comprendrait des années plus tard que c’était Madison, Madison et la fille d’Eva, chantant ensemble, s’aimant à 12 ans comme elles s’aimeraient pour toujours, et Alexandra portait la solitude de cette vision et c’était à elle que revenait, sur cette même scène, à 35 ans, la responsabilité de l’enterrement de Madison. À défaut d’avoir eu sa vie, elle aurait sa mort.
Alexandra attendait dans les cuisines de la salle polyvalente, il y faisait frais alors que dehors il faisait déjà trop chaud, le soleil était brûlant et moite, si agaçant. L’estrade de la kermesse n’avait pas été retirée. Elle pensait à son enfance, le temps qu’il faisait pendant cette enfance, les yeux mi-clos, le coton frais, le soleil et l’air qui se brisaient contre sa peau. Elle se revoyait vomir d’angoisse près de l’énorme pierre à côté de la clôture. Elle ne pensait pas que tout meurt, à un certain point elle désirait franchement que les insectes meurent et ne pensait jamais qu’elle se soucierait de leur nombre, qu’elle remarquerait que les sons, les odeurs, et les couleurs changeaient. Elle était émue profondément et la manifestation de cette émotion si ostentatoire : elle en faisait toute une histoire et la médiatisait à longueur de temps, elle allait comme ça, parler partout de cette fois où elle avait vu cette vache, croisé son regard et pensé au steak haché, cette fois où elle avait fondu en larmes. Elle s’était mise à pleurer à cause de la cruauté d’une vie privée de ses possibilités. D’une vie qui n’avait lieu que pour être extraite et ingérée. Elle n’éprouvait pas l’angoisse de la fin mais éprouvait la fin en train de se produire et cette sensation dégueulasse la rendait bavarde. La disparition d’espèces qu’elle n’avait jamais vues de ses yeux, elle se sentait une parenté avec l’air et l’eau, sentait leur altération, éprouvait le manque de ce qui disparaissait et avait disparu. Elle arpentait cette campagne depuis vingt ans, les lotissements recouvraient les terres arables, les terres arables recouvraient les terres sauvages. Il n’y avait absolument rien de naturel, il n’y avait jamais rien eu de naturel dans le paysage qu’elle parcourait depuis tout ce temps, mais maintenant, elle peinait à trouver plus de 200 mètres sans avoir dans son champ de vision le toit d’un pavillon, à l’horizon une usine ou un hangar, et quoi qu’il en soit des hectares de terres exsangues et imperméables à force d’être cultivées, à force d’être inondées de pesticides, elle respirait, regardait le champ de maïs, les plants étaient petits et elle se demandait si elle ne venait pas d’inspirer beaucoup plus que la quantité recommandée de perturbateurs endocriniens et pourtant, les ciels, le soleil qui se couchait sur le cimetière, le cimetière ressemblait à un lotissement ressemblait à un camping ressemblait aux espaces dans lesquels elle serait pour toujours confinée. Tous les petits tours que faisaient ses pensées, se heurtant contre le rocher sur lequel elle avait vomi, la veste en cuir de son père, les mains de son violeur « Je ne crois pas que je veuille que nous mourions, peut-être que c’est ce que je veux, les histoires ne sont que des histoires. J’ai lu que les romans, les dialogues à tirets, les histoires inventées n’ont aucune nécessité politique et que la révolution ne viendra pas de la fiction. Cependant ces personnes semblent croire aux poèmes, aux autofictions, encore plus aux autothéories. Il y a un peu de paresse et beaucoup de conservatisme dans ces considérations. Je ne crois pas qu’il faille tenter d’échapper aux logiques autoritaires, communautaires, binaires, les logiques narratives quoi, trop à refaire. Ça fait bâiller, qui peut bien avoir l’énergie de foutre le feu à sa propre maison ? Des chemins sans pavillons, sans usines et sans cimetières tant est si bien que je ne verrais plus les ciels, les papillons, les oiseaux, les vaches, les chats. Je sais ce qui grouille là-dessous. Ce que je ne sais pas c’est comment voir le ciel peut le faire durer. Ce que je ne sais pas c’est comment renverser le mode de saisie de la réalité, ce que je me demande c’est si la saisie est le saisissement du côté du geste c’est-à-dire de la littéralité ou du côté de la représentation c’est-à-dire de la littérarité. Est-ce que le désir de propriété privée est une extension de la solitude de mon corps ? De moi circonscrite par mon corps, qui cherche à me circonscrire en tout lieu, je cherche une peau qui dédoublerait la mienne et cette quête me pousse à installer les conditions de possibilité de ma domination sur tous les autres corps, je commence par éliminer ceux qui ne me ressemblent pas et à m’allier à ceux qui me ressemblent. Ensuite je m’arrange pour que mon corps les supplante tous, je n’ai pas peur au départ, puis je me sens seule, aucune des peaux que j’ai ajoutées ne me protège du désir des autres d’être recouverts de la peau suprême. Était-ce évitable ? Aurais-je pu mener un petit jeu, qui m’aurait laissée exposée et solitaire, qui aurait fait de cette idée de propriété un jeu, contrainte, infraction, plaisir, le pouvoir circule, il continue d’exister en traversant les corps et les espaces et devient la peau elle-même. Qu’est-ce que j’en raconte ? » Alexandra effectua une dernière relecture de son discours en mémoire de Madison et se dirigea vers la petite scène pour le dire.
Ce jour-là nous nous étions toutes retrouvées dans l’appartement, Alexandra le nez en sang, une marque de morsure à l’oreille, parce que juste après qu’elle fut descendue de l’estrade. Madison silencieusement se glissait dans nos lits pour nous rassurer. Je m’approchai d’Alexandra comme pour l’enlacer et je la mordis, doucement d’abord, puis suffisamment violemment pour arracher sa peau et la recracher sur le carrelage. Alexandra hurlait, je riais, j’avais honte, simultanément, durablement. Je sortis pour vomir près de la porte, pris ma main droite dans ma main gauche, fermai les yeux. Les rouvrant : un arbre mort, deux oiseaux. Madison est morte, se transformer est la vie de tout être vivant. Ce qui déplace la sacralité de la vie vers un autre espace, le souvenir ? La sacralité est contenue dans l’énoncé. Cette cérémonie est la dernière exposition institutionnelle de Madison. Elle voulait être reconnue, connue. Comment je pourrais le dire, Madison avait un grand désir d’être aimée et d’aimer, son régime de production de formes était le dialogue, tout opérait sur un mode relationnel. Madison est allée toute sa vie de position dominée en position dominée, croyant à une mobilité ascendante, prenant conscience, qu’au vrai, elle n’avait fait que des translations maladroites, ridicules, pathétiques et une balle dans la tête dans une clairière, vous voyez ce mouchoir il est plein de ses larmes asséchées.
J’avais gardé dans le fond de ma gorge un morceau de sa chair pour le digérer. Il fallait au moins que je garde ça pour pardonner à Alexandra.
Alexandra avait fait un discours, le pire imaginable, elle comprenait très mal Madison essentiellement parce qu’elle ne pouvait pas envisager que Madison dise les choses telles qu’elle les pensait, rien de plus rien de moins. Ce qui est assez rare. Au début tout le monde était désemparé devant cette façon d’être. Elle disait toujours la vérité. Ça ne veut pas dire qu’elle ne se trompait pas, ça veut dire, qu’elle disait exactement les choses qui la traversaient si on lui posait la question
L’autre est là parce que c’est assez commun dans la vie que des personnes qu’on aime à demi, restent.
L’introduction de l’autre comme Alexandra, en tant que personnage qui reste en arrière-plan, mais persiste dans la vie des autres, offre une perspective réaliste sur les dynamiques relationnelles. Cela souligne la stupidité des liens des humains.
Comment envisageons-nous d’explorer la présence persistante d’Alexandra maintenant que la narratrice a dévoré un morceau de sa chair ?
Je regardais Lola qui me souriait, Sophie s’assurait que nous restions là, que nous continuions à nourrir l’histoire que nous partagions. Ce n’est pas nécessairement évident à deux, à neuf, parfois unetelle cesse de tenir son rôle, une autre parle sur moi, choisir, nous choisir, alors que nous ne sommes plus que huit et nous nous tenons au bord d’un trou autour duquel nous gesticulons, comment reconstituer Madison, ce trou est une maison ou une tombe, ce trou chacune voudrait s’y jeter. Il est infini et la vie trop finie, ce serait si doux de nous laisser tomber dans la terre chaude et moelleuse, nos joues percuteraient son fond. Des agrégats de terre dans les yeux, dans la bouche, à peine nous respirerions et d’un coup sec le choc avec la mollesse. Tout plutôt que rester au bord à chercher à apercevoir quelque chose qui ne viendrait jamais, à chercher à effleurer les bouts de nos doigts, le trou est trop large, nous sommes liées par un vide qui nous maintient ensemble, à distance les unes des autres. Ce n’est qu’une image.
Chapitre 6 ― Madison s’est suicidée
« La plupart des gens semblent tenir à ce que la vie quand elle apparaît sous les traits de la fiction soit énoncée clairement, unité et continuité des lieux et du temps. C’est à cette condition qu’ils considèrent la mimêsis comme parfaite et qu’ils reconnaissent la représentation. Certaines personnes osent même dire que ces simplifications relèvent du talent, alors qu’elles sont une amputation. Moi, je pense que c’est un certain goût pour le contrôle, les traditions, l’épanouissement d’une certitude de l’immuabilité de manières de vivre et de les décrire, une autorité sur les sentiments, l’abandon à la fatigue de toute autre forme de conversation. Dans un contexte réaliste, l’intensité de certaines personnes tend à être perçue comme le symptôme de telle ou telle maladie mentale. Ces maladies sont définies par des symptômes cliniques et curées par des médicaments et de l’aide psychologique, l’objectif étant de vivre si on peut travailler et de mourir si on ne peut plus rien, ne pas fomenter de crime politique surtout. Toutes les folies pourraient mener au meurtre politique ou disons je suis capable d’inventer un terrorisme par pathologie mentale et la révolution viendrait de nous, les folles. La psychologie comportementale, que je ne connais que pour en avoir été la patiente, tend à normaliser des sensations et des émotions extrêmes causées par des évènements communs. Il s’agit d’identifier, de comprendre, d’accepter ce qui est considéré par la majorité comme normal et de synthétiser une réaction appropriée à partir de ça. À force de répétition, je parviens à ce qu’on appelle : la régulation émotionnelle, je parviens à patienter. Je sais camoufler et je sais quand le faire. Surtout quand, c’est toujours un problème de contexte la folie. » Lola se mettait à parler. Elles l’écoutaient toutes avec attention, acceptaient tout ce qu’elle disait comme la vérité. C’était un accord passé la dernière fois qu’elles s’étaient retrouvées toutes ensemble après l’enterrement de Madison. Elles ne devaient pas discuter la vérité, à force elles en dégageraient peut-être une définition et contourneraient le problème des faits et de la fiction. Madison était restée habiter dans la maison aux caméras après qu’elles étaient toutes parties, mais elle avait cessé de streamer. Elle vivait dans deux des dix pièces pour économiser le chauffage : la cuisine et un petit salon attenant dans lequel elle avait une petite bibliothèque, un lit, un fauteuil et un bureau et toutes les autres pièces tombaient en ruine, il pleuvait dans la maison à cause de la toiture que le propriétaire ne faisait pas réparer. Elle ne se résolvait pas à partir, elle ne pouvait pas partir. C’était l’argent, c’était le manque d’argent, c’était sa folie personnelle, son manque de considération pour le réel. Même moi je ne saurais pas dire quand ça avait commencé. Lola avait cessé de parler, à peine le temps de s’habituer au son de sa voix, qu’il nous manquait déjà, et elle pensait « Je crève d’envie de manger une galette des rois, je ne pense qu’à ça. Je suis très fatiguée et je n’arrive pas du tout à mettre en relation nos vies dans cette maison. Je n’ai pas le courage, je me sens fatiguée. Je voudrais plus de temps. Je voudrais encore passer la journée allongée à regarder des TikTok. Les millénials ont l’air si vieux. J’ai tellement envie de mettre le lip balm de Hailey Bieber. Le pêche. Je tombe sur le visage de Gillian Anderson, un TikTok la montre à 22, 27, 40 et 61 ans. Je crois que je suis aussi belle qu’elle. Je m’imagine que je vais vieillir de cette façon alors que le simple fait d’atteindre 60 ans ne va pas de soi, qu’est-ce que je peux être conne. Je m’imagine disparaître dans un épais brouillard de pollution vers 40 ans, ingurgiter des polymères enrichis en nutriments dans un appartement minuscule, scroller. J’aimais tellement l’homme bicentenaire quand j’étais petite que c’était ce que j’attendais de l’intelligence artificielle, je n’avais pas peur mais comme la plupart des choses qui devraient être aux mains des poètes et sont aux mains des technocrates, c’est gâché. Il y a eu un petit moment où je ne parvenais pas à me comprendre comme femme, l’identité est un point critique et à ce moment-là je ne sentais rien, je n’avais que le langage, ses spirales. J’ai été noyée, pas sauvée, par moi-même. Il fait froid. Les souvenirs ne sont-ils donc que du langage ? Qu’est-ce que je raconte, tout le monde serait d’accord pour dire que ce ne sont que des images, mais ces images n’existent jamais que par la médiation du langage, ce sont des histoires. Je me souviens est une autre façon de dire : j’ai une histoire à te raconter, je vais te la raconter d’une façon et cette façon te permettra de savoir quelque chose de moi mais tu ne seras pas plus avancée sur ce qui s’est passé. On en sait rien de ce qui s’est produit. Les témoins, les victimes, les coupables, toutes changent selon qui tient le micro. Un souvenir est une représentation du temps et de soi-même par rapport au temps, un souvenir est un petit trou comblé par de petites phrases. Quand je me souviens en moi-même, que je vois défiler des images, elles ne sont pas du langage, ça je le sais. Ce que je crois c’est que les souvenirs ont confusément vocation à devenir la littérature. Je n’ai pas besoin que ce dont je me souviens soit vrai, j’ai besoin que l’histoire que je raconte me maintienne en vie assez longtemps pour que des images continuent de s’agréger en moi et s’agrégeant nourrissent d’autres histoires, je n’ai pas besoin de linéarité, j’ai besoin d’exister et une des conditions pour y parvenir est de laisser tomber la personne que j’étais au profit du personnage. Une existence circonscrite et dense, faite de phrases, une existence paranoïaque. Il fait vraiment très froid, est-ce qu’elles ne le sentent pas ? »
Je crois que nous ne nous attendions pas à ce qu’elle parle au vu des circonstances. Elle était très jeune quand nous vivions toutes dans la maison aux caméras. Madison n’était ni sa sœur, ni sa mère. Madison n’était pas du genre à prendre ce genre de place, mais Lola pouvait compter sur elle pour être aimée, soignée et considérée, entretenue financièrement. Madison s’était suppléée à la famille de Lola. Ses parents ne l’avaient pas vraiment mise dehors, ils avaient simplement commencé à l’ignorer, à se taire, à chaque fois qu’elle apparaissait telle qu’elle était. Ils avaient un certain nombre d’attentes, quant à son apparence, à son nom, et à ce qu’elle ferait dans la vie. Ça n’avait pas été des parents particulièrement intéressants, mais cette réaction de rejet, elle ne s’y attendait pas. Elle pensait que ce serait comme toujours, oui oui c’est noté, tu reprendras un peu de gratin dauphinois ? Mais non, le silence était devenu insoutenable alors Lola était simplement partie. Elle avait croisé Madison au supermarché, lui avait dit « Vous êtes bien habillée. » Madison n’avait plus jamais entendu le son de sa voix après ça. Au bout de quelques jours, elle avait remarqué qu’elle la croisait sans cesse et que son état se dégradait, elle l’avait fait entrer dans la maison aux caméras, moi et Sophie vivions déjà là. Nous lui avions préparé à dîner et voyant qu’elle ne partait pas, lui avions simplement assigné une chambre et souhaité la bienvenue en lui expliquant pour le stream, les clients. Le trafic avait augmenté un peu subitement, milf transgirl blowjob. Madison a modéré et protégé Lola comme elle pouvait, souvent Lola s’occupait des enfants de Sophie dans le placard sans caméra, on s’arrangeait.
« Je ne cherche pas à identifier un coupable, ce que je veux c’est une procédure inquisitoire dont le but est d’obtenir un récit complet et avéré de la succession d’évènements qui a mené au décès de Madison et de déterminer s’il y a des leçons à en tirer pour sauver des vies à l’avenir. Je vais donc écouter votre version des faits à chacune. Pourquoi moi vous dites-vous, pour qui elle se prend à décider qu’on serait toutes potentiellement coupables et elle forcément innocente bonne petite médiatrice. C’est comme ça, Cécile vous accuse, moi je fais la médiation et peut-être que je ferai des commentaires. » Voilà ce que Lola avait dit, Cécile poursuivit « Kamila n’a pas pu voir le corps parce qu’il a été autopsié et qu’ils ont dit qu’il était trop endommagé. Je l’ai trouvée par hasard dans la clairière pas très loin de chez elle. Les gendarmes ont raconté avoir récupéré un mouchoir plein de larmes et de sang. Madison ne semblait pas avoir laissé de mot, il semblait que ce soit un suicide. Elle avait pris le 22 long rifle et était partie dans la petite clairière, s’était tirée une balle dans l’œil, ça avait traversé net, elle était morte sur le coup. Hilary, tu dis que Madison n’a pas supporté la pauvreté, c’était trop long, trop difficile d’éviter le salariat, trop difficile de faire la pute, trop difficile d’avoir envie de vivre. Même pour toi Lola, même contre toi Kamila. » Hilary ajouta « Elle aurait pu devenir militante, se trouver une communauté qui l’aurait aidée. Elle aurait pu me rejoindre. Ça me sauve de marcher avec les gens, de peindre des slogans sur des pancartes, d’aller au contact de la violence. » Hilary racontait ça avec son œil violet parce qu’elle s’est mangé un projectile dans le visage, juste sous son œil. Elle avait toujours eu de la chance, elle était très physique. Très vive. Elle était en forme, elle avait été bien nourrie, bien aimée, par sa famille de libéraux. Elle les aimait encore, par habitude ou de force, elle allait hériter d’eux donc la question de ce qu’ils représentaient pour elle, Hilary ne se la posait pas. Elle partait même en vacances avec eux de temps en temps et nous la détestions pour ça. Son amour débile pour sa famille nous dégoûtait, elle traînait avec sa 8.6 dans les cortèges, se prenait pour une révolutionnaire. Ça nous allait, pendant qu’elle se prenait pour et ne servait à rien, nous réfléchissions et on la comptabilisait. Avec ses cheveux bien peignés et sa famille de droite, sa petite maman elle l’aime tellement, oh oui qu’est-ce qu’ils ont travaillé papa et maman pour en arriver à bétonner l’allée qui va de la maison au portail, pour le golf le dimanche et les petits virements trois fois par an. Hilary est tellement conne qu’elle pense vraiment que sa famille vaut mieux que les nôtres. Sale bourgeoise de merde qui se croit toujours innocente.
Lola vape pastèque doucement portée à sa bouche, regard tranquille un peu noir décidé, reparla. « Les personnages ces demi-êtres bourgeois sans consistance. » Lola nous expliqua que Madison tendait à devenir une histoire dans leurs têtes et que tant qu’elles pouvaient encore croire qu’elle avait bien lieu, il fallait endosser la responsabilité de sa mort. Nous nous débattions mais Cécile trancha « Je me suis garée sur la place de l’église, je voulais juste faire un tour dans la petite forêt derrière la maison aux caméras avant de commencer à vous retrouver. C’est comme ça que je suis tombée sur son corps, j’ai pensé que c’était une poupée. Comment je peux vous dire ça, je savais que c’était elle et qu’elle était morte, mais je n’arrivais en même temps pas à le savoir, je voyais une poupée, un mannequin, quelque chose en moi refusait de me laisser recomposer ce à quoi j’avais affaire : Madison morte et la douleur. J’ai dû rester un long moment assise, allongée, à regarder avant que ça devienne complet : que la douleur, la connaissance, la vision se rejoignent en une seule sensation qui me brisait.
Elle avait été traversée et je me suis mise à chercher cette balle, je restais silencieuse mais mes ongles raclaient la terre, les cailloux, se cassaient contre les pierres, je saignais tout autour de son corps en cherchant cette balle. Je ne voulais pas qu’elle finisse dans un carton, dans des archives, je n’ai aucune idée de ce que les flics en font mais je ne voulais pas ne pas savoir où était le dernier objet à l’avoir touchée vivante. J’étais obsédée par cette balle.
Qui devrait être accusée et pardonnée ? Son suicide est un meurtre. Qui Madison aurait-elle dû pardonner pour ne pas le faire, et l’a-t-elle fait à défaut de s’immoler, est-elle morte pour une idée ? Était-ce un acte de foi, le dernier espoir qu’elle pouvait nourrir, que voulait-elle ? La fin de l’État-nation, de la famille ou de la fiction, le paiement de toutes les réparations à qui de droit et proportionnelles.
Les gendarmes disaient qu’ils avaient retrouvé son téléphone dans une zone industrielle quelques kilomètres plus loin. Ils avaient l’air de croire que c’était une pute, une droguée, les deux. Et ça l’était dans un sens,
Madison nous manqua si soudainement et si intensément que nous l’hallucinâmes, sa voix s’enroula autour des tasses de thé, dans les volutes de pastèque.
Je m’appelle Madison et ce que j’ai fait, je l’ai fait parce que j’ai cru que j’étais seule et que je n’avais aucune raison de m’éterniser. Je n’étais ni intéressée par une famille, ni intéressée par une carrière, je ne voyais pas ce que me proposait l’avenir à part une continuité d’ennui et de petits malheurs communs : morts, maladies (les miennes ou celles des autres), le manque d’argent dans un monde où il existe, l’angoisse. Ma vie n’était pas plus difficile que celle de n’importe quelle pauvre mais qu’est-ce que j’aurais pu faire de ce temps à part le terminer ? J’habite à la campagne et chaque parcelle de nature est à défendre et nos corps le sont, aucune limite à mon désespoir qui s’étend dans le ciel mouillé, les nuages, et s’étire entre les chevreuils et essaie d’échapper aux autres dans le soleil levant. Je ne savais plus parler à qui que ce soit, de quoi que ce soit, tout le monde me manquait mais je ne savais plus voir personne. J’aurais voulu être millénaire, apprendre et voir et vivre et parler plus, beaucoup plus, c’est mon avidité qui me tue, ma faim, ce vide, je n’ai pas réussi, tout le monde mourait, le chat mourait, une enfant était morte, vous étiez parties, tout avait échoué.
Lola avait les bras couverts de bleus et de petites incisions, des traces de dents. Elle avait un léger bleu sous l’œil, des lèvres gonflées luisantes qui avaient l’air si douces, la chair si présente, si peu naturelle, si accueillante.
Elle pensa qu’elle allait se mettre à parler, elle allait le faire, les obliger à rendre compte de ce qu’elles avaient fait. Rendre justice à Madison. Faire justice. Lola les aurait tuées si elle avait pensé y trouver un quelconque soulagement. Elle ne tenait pas tant que ça à la liberté. Elle les aurait dénoncées aux flics et aurait espéré qu’ils les traitent mal, comme les pauvres petites femmes qu’elles sont.
Elle aimerait même ça, elle ruminait « On ne peut pas nationaliser le temps si on est contre l’état-nation. Les luttes sociales sont des luttes temporelles, ce que les riches, les patrons, les blancs, les hommes, n’importe quel dominant de base cherche à s’accaparer le corps donc le temps d’un tiers pour allonger le sien. » Lola mordant sa phalange, elle ne saignait pas « Dès lors qu’on est agressée, non dès lors qu’on me fait du mal, non plus, ce n’est pas question qu’on me fasse du mal, quels étaient les mots qu’on utilisait avant que « violence », « problématique », avant comment je qualifiais l’humiliation ou la haine, comme des aléas ? En tout cas, me tenant solidaire. Je pleure plusieurs fois par jour sur les graphiques et les chiffres de la pauvreté ou d’autres choses. Je pleure sur les chiffres de l’évasion fiscale. Je suis dévorée par mon désir de justice, la forme qu’elle est supposée prendre. Aucune de mes souffrances n’a été réparée je ne sais pas à quoi ressemble la justice, comment je la formalise, comme le pardon elle m’échappe ? Est-ce que je la mérite ? Putain que c’est bon l’oseille pour ça. Je m’achète une paire de chaussures à 200 euros et ça me soulage.
Ma vie je la déréalise et quand l’angoisse me submerge je me mords jusqu’à ce qu’un bleu se forme sous chacune de mes dents, après je les regarde et je les caresse. Je ne crie jamais assez fort c’est-à-dire que ça n’est jamais assez efficace. Madison est l’avenir que je porte en moi, possible, si les autres savaient la haine que je traîne avec moi, elles se méfieraient un peu plus. J’aspire l’odeur de pastèque synthétique, je l’expire dans l’espace qui croule soudain sous le poids de ma peine. Chacune en respirant un peu, elle se mélange aux petites eaux intérieures. Madison a expliqué mille fois qu’elle ne tiendrait pas et tout le monde s’en est foutu. »
Nous méritions que l’espoir nous trouve, ce n’est pas ce qui s’est passé et j’ai deviné beaucoup trop tôt que ça n’arriverait jamais, je ne vois pas mieux à faire que s’arrêter là. C’était la note de Madison. Elle ne s’était jamais faite à l’idée que la vie passe comme ça, sans que nous ne parvenions plus que les précédentes à en modifier la trajectoire. D’après ses notes, à la fin elle ne lisait plus que des suicidaires, elle cherchait le secret, la différence, elle cherchait une issue. Sophie ouvrit un carnet de Madison au hasard et nous lut :
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Je suis sûre que je vais devenir folle à nouveau. Je sais que nous ne pourrons pas traverser une autre de ces périodes terribles. Et je ne me remettrai pas cette fois. Je commence à entendre des voix et je ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui me semble la meilleure chose à faire. (C’est-à-dire que Virginia Woolf ne veut plus fournir cet effort insupportable de lutter pour se remettre et je la comprends, les lourdes pierres au fond de ses poches, son corps plutôt frêle au fond de l’Ouse)
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La vie m’est insupportable… pardonnez-moi (aussi vide et pleine d’émotions que ses chansons, je pense que Dalida l’a écrit pour son public, je ne crois pas qu’on puisse honnêtement demander pardon à son entourage pour sa propre mort, je ne voudrais pas qu’on me pardonne, je voudrais qu’on se fasse pardonner)
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La vie est trop longue, je crois, je le sens. Elle n’est pas longue quand on a plein de choses à faire. Mais quand on ne fait rien, ou qu’on attend tout, ce qui est la même chose, alors la vie est longue. (Plus loin dans son journal elle écrit aussi me suicider me semble plus naturel que le souffle, j’adore Alejandra Pizarnik parce qu’elle est dramatique et hilarante, oui la vie est beaucoup trop longue surtout quand on aime la vivre à ce point)
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Si le vide sans fond, que rien ne peut combler, se cachait sous les choses, que serait donc la vie sinon le désespoir ? (oui)
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Version triste de la circonscription des plaisirs : ma vie est une ruine : des choses restent en place, d’autres sont dissoutes, effondrées : c’est le délabrement (putain)
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Rien de l’image ne peut être oublié : une image exténuante (blabla, Roland Barthes finit percuté par une voiture devant le Collège de France, moi je crois que c’est un suicide, sa mère lui manquait, difficile à comprendre)
Je pense beaucoup à Mrs Dalloway en général et à Septimus en particulier, ces derniers temps, il me paraît être un double de moi-même, ce qui le rend si désespéré c’est sa dislocation, c’est ce que nous partageons et qui se manifeste chez moi comme un état de doute sur ma réalité, je suis confuse. Septimus ne parvient plus à atteindre et à être atteint, moi pareil. Il est un contrepoint du vent. Il se dilue dans l’espace et se jette, en toute logique disons littéraire : par la fenêtre. Il est un sujet sans continuité, sa femme essaie de le faire persister, elle essaie de le maintenir ensemble mais sa perception viciée le sépare invariablement d’elle, de leur enfant, de l’avenir. Je sais bien qu’on pourrait se dire qu’il est traumatisé par la guerre et c’est tout, mais je ne crois pas ça. Sinon je ne me sentirais pas si proche, il n’existe même pas et il me manque. Parfois je regarde ma main et je peux sentir l’absence. Je regarde mon doigt sur la table et je sens le vide entre, le vide entre moi et les autres, le vide entre mon cul et ma culotte, et la chaise, et le sol et la terre, tous ces espaces qui fondent sans se mélanger. Je perds pied on dirait. Septimus se jette par la fenêtre et c’est mon crâne qui se fracture.
La réalité n’a plus vraiment de consistance, + la réalité : ce morceau du réel, + la fiction : ce morceau du réel, + moi-même : ce morceau de fiction, + ce morceau de réalité. + Molle si molle
Je passe mon temps devant l’ordinateur à regarder des séries, parfois j’éprouve une proximité douloureuse avec une personnage alors je reste du matin au soir collée à elle, particulièrement douloureuse parce qu’elle est inatteignable et éventuellement son destin est achevé et ne me comprend pas. Un des plaisirs, c’est que ça vienne de l’extérieur, c’est comme une rencontre amoureuse, quand on est aperçue et surprise plutôt qu’on aperçoit et surprend, c’est un cadeau. Ce n’est pas là, le corps est un tiers en trop. Je me noie dans une eau moyenne. Il reste quoi ? Le désir. La naissance d’un désir sexuel est un sursis, une fois l’objet du désir conquis et subjectivé, une fois que tu as laissé une personne enfoncer sa queue au fond de ta gorge jusqu’à ce que ça te tire les larmes et que tu ne puisses plus respirer, elle glisse entre tes larmes, t’échappe et ton sursis est une salle d’attente et une condamnation, sa langue sur les larmes qu’elle a fait couler, sa langue au coin de ton œil, la précision de cette langue contre la profondeur de ta gorge, le temps que tu avais gagné est aussitôt perdu. L’eau moyenne dans laquelle tu te noies est composée de tout ce sperme et toutes ces larmes et toute cette salive, toutes ces densités d’eaux mélangées forment la petite marre où tu te noies, tu pourrais t’accrocher à sa ceinture mais tu préfères franchement crever dans le souvenir de son visage noyé dans ta chatte. En dehors de ça, je passe mes journées à penser à des personnages, ça n’est pas que je m’identifie, c’est vraiment qu’elles me plaisent. Plus je vieillis, moins je m’intéresse aux personnages qui me ressemblent, mon problème c’est d’être si peu encline à reconnaître, c’est-à-dire : différencier, ce qui a lieu de ce que j’imagine. Le contexte est un point critique. Le contexte détient le pouvoir de diluer ses marges ou de les accentuer. Le contexte transforme tout ce qui le traverse. Les personnages n’ont d’identité que le rapport au contexte, incarné par le texte, ils existent à partir de l’écriture. Je ne penserais pas autant à me donner la mort si je n’avais pas constaté que les personnes échappent, elles, à volonté : au contexte, ou plutôt que ce contexte est possédé. Parce que les personnes disposant en propre du langage changent les contextes en produisant des énoncés à leur sujet. Elles possèdent le langage, toutes les narratrices sont des fantômes, et ces fantômes ont la capacité de posséder le réel. Dans toutes les fictions, le désespoir précède la possession et c’est ce qui pousse le possédé à consentir, le consentement est crucial, aucune possession n’a lieu sans qu’un oui ne soit prononcé. Le possédé se donne croyant obtenir avec ce don : son émancipation, se faisant il renonce à la liberté. Ce qu’il y a d’emmerdant dans la liberté c’est qu’elle vous appauvrit et vous isole, et la possession est au moins la fin de la solitude. Le retour dans le ventre de sa petite maman, dommage c’est un monstre. »
Sophie regardait Kamila, Lola lui arracha le carnet des mains. « Tu m’énerves avec ta prononciation légèrement étouffée, tu nous dragues alors que Madison est morte. Tes longs doigts entre les pages du carnet, ton emphase de merde, le premier mouvement de ta mâchoire, si séduisante, un peu relevée et toute cette dignité, c’est irrésistible, si quotidien. »
Sophie était infatigable. Elle résolvait les problèmes. Elle acceptait les situations. Elle était remarquable au-delà du raisonnable. C’était souvent qu’on tombait amoureus·e d’elle et elle n’aimait que son mari qui était en prison. Sûrement ça, lui donnait cet air précis d’être en dehors de toute considération d’ordre physique, elle était sans corps, et pourtant, elle avait accouché de deux enfants. Et pourtant, ce corps, la précision de ses gestes, on ne pouvait pas dire qu’elle était très belle, elle était inhabituelle. Elle aurait pu même être quelconque mais quelque chose clochait qui rendait insatiable. Si la dépendance est définie par l’insatiabilité disons que personne ne voulait jamais qu’elle s’arrête de parler. Elle reprit le carnet dans les mains de Lola, lui sourit et dit « Tu veux vraiment que je m’arrête de lire ? » Mais ce que Lola voulait c’était être manipulée par ces mains, décrite par cette voix. Sophie poursuivit un peu plus loin dans le carnet « Je réalise que la réparation est une impasse politique. Le mari de Sophie s’est vengé, personne n’est réparé mais c’est une compensation comme une autre, il y a un plaisir que je ressens à l’idée de la mort des personnes qu’il a tuées et nous sommes nombreuses à la ressentir mais d’autres victimes ont été produites, des victimes légitimées par le contexte, leur vengeance a un format qui est la prison à perpétuité et qui induit chez d’autres, des désirs de vengeance. S’ils avaient pu le tuer ils l’auraient fait. Si nous pouvions tous les tuer, nous le ferions. » Sophie interrompit sa lecture pour dire « Si ça n’est pas de l’amour pourquoi c’est si bon ? Le matin de sa mort, moi et les filles, nous étions passées chez ta sœur Kamila, je ne sais pas si tu te souviens, mais sa chatte avait mis bas quelques semaines avant et les enfants voulaient un chaton. Enfin, c’était un peu plus compliqué que ça, la petite voulait un chaton et la grande n’arrêtait pas de lui dire « Et si tu t’attaches et qu’il meurt ? » et il fallait que je conjure cette angoisse et son air satisfait, qui en disait plus long sur sa douleur que sur quoi que ce soit d’autre. » Kamila sourit et dit à Lola « Tu n’as plus tellement l’air de tenir à ton procès. »
Lola décida de s’adresser à elles « L’amour te donne l’amour, tout ce qui est relatif à une personne que tu aimes se teinte de ses qualités. L’amour c’est le goût des autres qui n’en ont pas. Pas de justice, pas de réparation, et si je donnais tous les noms de tous les crimes ? Je n’admets pas, qu’aucune d’entre vous pense autre chose que ce que je pense. Ce que j’apprends tous les jours, le crime visite le criminel, opère à sa place, et ses multiples complices, voilà ce qui a tué Madison. Je ne me réclame d’aucune souffrance particulière, pas que je refuserais tout à fait ma position de victime, seulement, je n’aimerais pas qu’on prenne ma vengeance pour le fruit de mon désespoir et donc je veux rester intacte je préfère me savoir coupable que me croire innocente. »
Sophie continua « Le jour du match, qui est donc le jour où elle a décidé de se flinguer, c’est la coupe d’Europe, les petites veulent aller à la salle polyvalente mais elles veulent aussi rester avec la petite chatte. La grande a peur qu’elle meurt et la petite je pense qu’elle voudrait l’écraser contre elle pour qu’elle pénètre sa chair tant elle la trouve mignonne, donc on se retrouve assez tard, le match est commencé, on a gagné ce soir-là et un papillon s’est posé sur le nez d’un joueur. Évidemment que j’ai pensé à Madison, je lui ai envoyé un texto. J’ai trouvé bizarre qu’elle ne réponde pas. Ça ne faisait pas si longtemps que je me sentais en sécurité, suffisamment pour penser que les drames avaient cessé de me poursuivre. Ce n’est pas que les gens oublient que je suis la femme du tueur de DRH, c’est qu’ils s’y font et que de plus en plus de gens le comprennent. En rentrant, j’ai couché les filles et regardé encore mon téléphone, Madison ne m’écrivait pas et elle me manquait et je ne dormais pas. La petite chatte m’a pissé dessus, j’ai dû changer la housse de couette et je me suis décidée à écrire à Cécile pour qu’elle nous rende visite. J’ai fini par m’endormir. »
Nous ignorions quel genre de bien ça aurait pu nous faire, mais toutes sortes de personnes que nous n’avions jamais vues s’étaient succédées pour dire des choses si affreuses, c’est-à-dire : fausses, sur Madison, sur sa vie, sur qui elle était. Elle semblait ne pas avoir été autant aimée qu’elle aurait dû l’être. Pathétiques, nous décidâmes de nous souvenir que ce qui peut être imaginé, peut être accompli, qu’il faudrait continuer d’avoir de grands rêves et que jamais rien ne remplacerait la persévérance, que l’espoir n’avait pour fonction que celle de nous maintenir ensemble, que cet ensemble serait toujours temporaire, que durer n’est pas vivre, que mourir est un devenir fiction, et que ce qu’un monde vivant demande de vous est infini.
Chapitre 7 ― Toutes les narratrices sont des fantômes
Quand Cécile est partie, elle ne s’attendait pas à se déserter elle-même. Qu’est-ce qu’un fantôme ? Il arrivait toujours un moment où elle se sentait affamée et perdue, elle avait cru pouvoir se reposer en vivant avec nous, ça n’avait pas duré. Elle pensait souvent au temps que Madison avait passé à les trouver pour les rassembler pour que finalement, toutes partent de la maison aux caméras, les unes après les autres, une fois que quoi ? Qu’elles étaient finalement réparées ou qu’elles étaient tout simplement fatiguées de toute cette attention que cette vie demandait et cette constance et cette radicalité, quel ennui. Cécile n’avait jamais nourri d’ambition particulière au sujet des communautés, des collectifs, elle avait perçu que ce qui maintenait leur petit groupe de paumées soudé était le manque d’argent et la spécificité des conditions de leur survie, que ce que d’autres nommaient amour, projet politique, famille choisie, révolution, abolition de l’ordre social, n’était jamais que de la représentation : voici la forme de mon intelligence. Aucune vie difficile menée strictement par choix, elle pensait à Hilary, ne l’est pour autre chose que pour l’image qu’elle produit. On pourrait croire que produire cette image n’est pas une raison suffisante, mais qui sommes-nous pour en décider ? Et cette image, qui sommes-nous pour décider qu’elle n’excéderait pas ce qui l’a motivée ? Il paraît qu’on finit toujours par être telle que les autres nous voient, opération magique de modification d’un monde vivant par la vue, une vue qui vient de la bouche. Cécile abandonnée à sa mollesse avait pensé que cette vie qui était un manifeste lui avait surtout appris à mépriser les autres et presque tout le monde était devenu les autres, pas parce que c’était difficile, simplement parce que c’était à la fois exigeant et évitable. Il aurait suffi de presque rien pour céder à plus de normalité, plus de salariat, au moins pour Cécile et Hilary. Est-ce que nous autres avions le choix. Cécile était cynique, c’était ainsi. La maison aux caméras les avait constituées en nous public, ce nous s’était formé dans le regard des clients. Certaines personnes n’atterrissaient pas sur le live pour des raisons sexuelles, mais le désir pour l’une ou l’autre, le désir naissait de cette situation, la complicité venait de la variété de ce qui se déployait. Madison qui adorait ça était douée, tellement douée pour mettre en scène tous les niveaux de représentation à l’œuvre : elles en train de vivre, elles qui discutaient le moment filmé, le sexe, il y avait des moments tragiques et des moments comiques, il y avait des moments réalistes, il y avait des moments de fiction, le comble du divertissement : la mort et l’amour, le sexe quoi. Au départ, Cécile avait cru Madison, elle était tombée dans le panneau de croire à sa propre force parce que Madison y croyait, Madison délirait l’extension de cette maison en communauté, en système, en nation. Madison délirait tout le temps à partir de détails insignifiants c’est ce qui la rendait si convaincante au départ. Mais inutile de revenir sur ce qui n’allait pas chez Madison. Cécile quant à elle, s’extirpa et partit pour devenir détective privée. Elle avait postulé et été sélectionnée à Assas. Elle s’installa seule dans un 17 m2 à 700 euros en périphérie de Paris. Elle avait de l’argent de côté de ses parents morts, ce qui lui permit de vivre trois ans sobrement. Une pièce, parquet sombre, au bout du lit près de l’évier une salle de bain attenante. Elle avait des rêves et au début elle s’y sentit bien. Délivrée, invisible, un Big Mac dans la bouche alors que la bougie odeur pain d’épices brûlait dans l’appartement chauffé à 20 degrés, elle se consacrait à cette passion jamais saisie par aucune des filles : les enquêtes. La plupart étaient assez quelconques mais ça lui convenait, elle aimait résoudre les situations. Elle se voyait déjà : trouver des réponses pour des situations injustes, transmettre ses techniques, sauver le monde à elle seule avec son auto-entreprise. Cécile vivait avec la douleur que les révolutions ne se produisent jamais assez vite, jamais assez bien, elles ne concernaient jamais les gens comme elle, bien qu’une grande partie de celles-ci ne soit advenues que parce que des gens comme elle, avaient risqué leur vie. Cécile avait tant été pillée de ses désirs révolutionnaires, qu’elle ne sut plus y penser. Elle avait peur, Madison, le storytelling, les secrets, le lointain, Cécile n’était jamais suffisante, toujours coupable, parfois témoin, victime jamais, innocente encore moins. Elle était partie, c’était fini maintenant. Elle caressait ses cheveux en pensée pour se calmer.
d’un coup d’un seul il y avait eu la vie avec elle et la vie sans elle, nous étions restées et ne l’avions plus revue qu’à l’enterrement de Madison, elle s’était servie de nous pour combler un manque que notre présence n’avait fait qu’accentuer. Elle ne se percevait plus que coupable, renvoyée par Madison à son insuffisance, à sa bêtise, à la médiocrité de ses désirs, ma chérie nous t’aimions tellement. Une semaine après son départ, plus personne même n’osait l’évoquer. Elle devint le fantôme de la maison aux caméras.
Ça commença par de petits problèmes de perception d’elle-même. Elle se lavait le visage, faisait poser un masque et ensuite essayait de se rappeler ce qu’elle avait vu dans le miroir et n’arrivait pas à recomposer, rien. Aucune image de son visage ne lui venait, elle ne savait plus. L’angoisse ne s’est pas déterminée tout de suite. Elle finissait toujours par croiser un reflet dans une vitrine, un peu déformé, de loin, qui lui rappelait sa consistance. Au bout de quelques semaines, elle évita les miroirs, celui de sa salle de bain, le seul de l’appartement était recouvert par sa serviette de douche, le porte serviette était fixé au plafond au dessus de l’évier. Après une saison, elle n’était parvenue à se lier à personne. Elle n’avait pas l’habitude elle aimait parler, elle aimait écouter, elle aimait séduire les filles, et cet isolement qui s’éternisait lui semblait curieux. Elle avait l’impression qu’on l’oubliait. Chaque personne semblait surprise quand elle apparaissait qu’elle intervenait pour dire quelque chose. Comme si soudainement, l’entièreté d’elle-même était ramenée du point aveugle où il se situait habituellement.
Elle se sentait disparaître. C’était une disparition à plusieurs niveaux. Il y avait ça : que les gens ne semblaient pas la voir, mais il y avait aussi qu’elle perdait sa consistance. Elle se désubjectivait. Elle commençait à envisager une chose ou une autre comme équivalente et ne savait plus ce qu’elle désirait, un regard sur elle l’absorbait tellement qu’elle développait des sentiments scandaleusement intenses pour des personnes qui l’oubliaient aussitôt.
Son stage de fin d’année avec une détective privée se passa à merveille, sa faculté à se faire oublier lui permettait d’aller n’importe où, de poser des questions à n’importe qui, de photographier n’importe quoi. Parce qu’on se souvenait peu d’elle, elle obtenait des informations inespérées, les gens lui parlaient comme à eux-mêmes.
Elle se dérobait tant que sa patronne, malgré le fait qu’elle ait proposé à Cécile un poste de détective associée, n’arrivait pas à remplir le rapport de stage, Cécile lui échappait, elle se répétait son prénom en boucle mais l’oubliait presque aussitôt, qui déjà ?
Un matin elle lui dit comme ça, les yeux dans le vide « Chaque fois tu apparais, je suis surprise, ça me revient ensuite, je sais qui tu es et ce que tu as fait et puis j’oublie quand tu passes la porte. » Cécile mit un certain temps à accepter qu’elle avait visiblement changé de mode d’être et que la persistance ne faisait plus partie de ses attributs. Elle s’en arrangeait, elle allait et venait, elle volait beaucoup, menait une vie bien au-dessus de ses moyens, offrait aussi beaucoup de choses : de l’argent, de la nourriture, des vêtements, à toutes sortes de gens qu’elle croisait et qui semblaient en avoir envie ou besoin. Pendant un temps, elle éprouva une grande joie. Pouvoir aller et venir, prendre et offrir, sans contrainte, elle trouva même que le prix : se dissoudre, n’était pas si élevé que ça. Elle rendait tout un tas de personnes heureuses, et bien qu’elle ne persista jamais vraiment dans leurs mémoires, les petits bonheurs qu’elle produisit persistèrent en elle et comblèrent son désespoir, enfin délivrée de sa culpabilité. Avant la fin de la formation, elle avait complètement disparu des fichiers administratifs d’Assas, elle n’eut donc pas de diplôme, mais continua à suivre les cours et à travailler pour une patronne qui se souvenait de moins en moins d’elle. Cécile pensait à la maison aux caméras, elle se demandait si elle était encore sur les archives vidéo, elle se demandait ce qui se passerait si elle faisait face au miroir. À un moment, elle comprit qu’elle avait cessé de manger. Elle ne parvenait pas à se rappeler avoir bu, chié ou pissé depuis des semaines. Un fantôme quoi, pas l’ombre d’un soi-même. Opacité 70 %. La plupart des fantômes sont retenues dans une décomposition partielle, figées dans la passion dans laquelle elles sont mortes, transparentes et délabrées ; jusqu’à ce que la délivrance, qui est une traversée, la sortie du seuil où elles sont établies, d’où elles tentent de nous atteindre, la fin d’une mémoire qui les diffracte dans la lumière, les rendant juste assez perceptibles pour ne pas être oubliées ; ce qui les retient serait-ce une injustice et qu’est-ce que c’est que ça ? Avons-nous déjà été témoin d’un moment de justice ? Ça pourrait être une balance qui n’aurait rien à voir avec l’impartialité de la justice des hommes. La justice des fantômes serait le comble de la partialité. La balance entre le crime et sa punition. La punition exercée non pour ses effets sur le coupable mais pour son effet sur les victimes, la proportion se faisant par le bienfait causé à la victime par le biais du préjudice infligé au coupable. Les punitions ne sont formellement pas très différentes des crimes, seulement le contexte les pardonne et les justifie.
Cécile ne hantait personne, elle se hantait elle-même, elle hantait l’idée d’existence, qui était une quête, l’effet d’un manque. Cécile remarqua qu’elle reniflait les bébés, parfois leur odeur l’obsédait tellement qu’elle suivait des mères jusque chez elles avant de se rendre compte qu’elle ne se souvenait plus comment elle s’était retrouvée devant tel palier, face à tel supermarché ou devant telle école primaire. Le temps commençait à se trouer. Elle se décida à nous rendre visite à ce moment-là, elle mit sa honte de côté, sortit de ce temps disloqué où elle se trouvait et se rendit à l’évidence que l’union fait la force, et que contrairement à la plupart des gens elle savait parfaitement de qui devait être constituée l’union. Tandis qu’elle se décidait à revenir vers nous elle songeait qu’aucune d’entre nous ne recourait suffisamment aux supplications. Madison avait tout essayé sauf nous supplier de rester. Elle avait anticipé nos départs et leurs raisons et nous avait pardonné, ce qu’elle ne pardonnait jamais c’était le manque de clarté vis-à-vis de nous-mêmes, elle pouvait comprendre qu’on fasse de son mieux et qu’on échoue, elle ne pouvait pas comprendre qu’on ne sache pas à l’avance à quels endroits les difficultés s’exprimeraient et comment les éviter. Elle savait comment, et elle savait tenir. Nous ne savions ni comment ni tenir.
Le dernier dossier de Cécile avant son retour vers nous concernait une mère qui était pauvre et vulgaire et naïve et sanguine et démunie et son fils qui avait 7 ans et qui était violent. Elle disait à qui voulait l’entendre que la nuit elle rêvait de fracasser la tête de son fils contre un mur pour en être enfin débarrassée. Personne ne voulait la croire quand elle disait que l’enfant était monstrueux et les services sociaux avaient été sollicités pour enquêter sur sa violence à elle. Elle était suivie et interrogée par différentes personnes qui ne parvenaient jamais à trouver ou à prouver les abus qu’elles pensaient qu’elle infligeait à son fils. Elle avait contacté l’agence de détective privée où Cécile travaillait parce qu’une copine avait entendu parler du fait que cette agence prenait quelques cas gratuitement. La première fois que Cécile s’était entretenue avec elle, elle n’avait pas arrêté de parler d’un personnage de mère de famille dans une série américaine qui passait à la tv tous les après-midi. Cécile avait essayé de la faire parler de son fils mais elle ne percevait dans ses réponses pas la moindre empathie ni la trace de la circulation de sentiments. Cette mère semblait ne pas aimer son fils et elle avait, de toute évidence, peur de lui « À sa naissance, il mordait mon téton jusqu’à m’en arracher un morceau, à 2 a ns il me frappait. » Elle pouvait envisager d’être la cause de ces comportements mais elle ne pouvait pas supporter l’idée qu’on la rende coupable de ce qu’elle décrivait de la part de son fils comme des humiliations répétées en vue de l’affaiblir psychologiquement et physiquement. Opacité 30 %.
Est-ce que cette femme frappait ou violait son enfant ? Non. La plupart du temps elle l’ignorait. Mais depuis combien de temps ? L’enfant n’était ni frappé ni violé par personne d’autre, ce qui paraissait une chance au regard du peu d’attention qu’accordait sa mère à son intégrité physique et psychologique. Effectivement, l’enfant était aussi bête que sa mère, très laid et violent. Effectivement, il n’inspirait aucun désir de soin et le remettre aux services sociaux, qu’il soit retiré à cette femme n’était pas souhaitable. Sa vie n’en deviendrait que plus violente. Cécile, quasiment invisible et dont le pouvoir de suggestion s’était décuplé à mesure qu’elle s’effaçait, procéda ainsi pour arranger la situation : elle souffla aux services sociaux de laisser cette femme tranquille, ce qu’ils firent. Elle incita un animateur périscolaire de l’école du garçon à exprimer plus ouvertement son semblant d’affection pour lui, ce qu’il fit. Elle expliqua à l’enfant que la vie serait dure encore un certain temps, ce qui fit pleurer l’enfant, qui lui demanda au moins trois fois de répéter combien d’années encore comme ça. La mère qui avait complètement oublié Cécile, l’actrice de son programme tv préféré était à Paris et elle la rencontra, se fit signer un autographe, se fichait du trou laissé par Cécile dans la reconstitution des faits. Elle était pleine de son émotion, dans le RER elle lança le dernier épisode de la série. Son fils était avec elle. Il l’avait attendue tout l’après-midi dehors. Dans cet épisode, situation finale, de la vie d’une famille américaine pauvre, les destins des quatre fils se dessinent autour des espoirs et des déceptions de leur mère. Un entrepreneur offre un salaire à six chiffres à un des fils pour travailler pour lui. Le fils a à peine 18 ans. Il dit oui, sa mère dit non, il ira à Harvard puisqu’il y est admis. Alors qu’il est recouvert de merde dû à une péripétie idiote il dit « Ma vie ressemble exactement à ce que je ressens. En quoi devenir riche était censé foutre ma vie en l’air maman ? » Elle répond « Ce n’est pas la vie que tu es censé avoir. La vie que tu es censé avoir c’est aller à Harvard, obtenir toutes les bourses et rafler tous les prix qui existent, être le premier de tous tes cursus et commencer ta carrière dans la fonction publique ou alors comme procureur ou directeur d’une ONG ensuite devenir gouverneur d’un État et finalement président. » Le petit de la cliente de Cécile se demandait « Si maman attend de moi que je sois comme Lui : c’est-à-dire : vraiment très intelligent, de l’intelligence utile, celle qui a trait au développement de la technologie et à la prévalence des sciences dites dures sur les sciences dites molles. Si c’est le cas, je crois qu’elle est un peu mal tombée. » + ― Président de quoi ? + ― Des États-Unis d’Amérique. + ― On croyait que tu le savais. + ― Si je ne veux pas devenir président. + ― C’est trop tard maintenant, tu dois le faire. + ― Oh tu crois ? Et tu as déjà choisi mon axe politique sur les impôts et les taux d’intérêt ? Et les principes de ma politique étrangère ?
« Pourquoi maman a l’air de croire que c’est possible ? Je sens qu’elle va pleurer. Ça me dégoûte, j’ai envie de me mettre à taper partout et à crier. Est-ce que je peux essayer de faire autrement, la dame m’a dit que ça allait être long et difficile, mais que si je me tenais tranquille, ça pourrait passer plus vite que ça en a l’air. Qu’est-ce que je peux me mettre à faire ? Travailler à l’école, devenir un gentil petit garçon. Est-ce que c’est possible ? Personne ne va y croire, si j’arrête demain de taper tout le monde, n’est-ce pas que tout le monde se mettra à me frapper ? Peut-être, mais il y a des chances que je fasse assez pitié pour qu’on m’aime. Déjà, commençons par rester tranquille maintenant, alors que je ne voudrais qu’une seule chose que maman arrête de pleurer à tout prix, au prix même de lui arracher les yeux. »
― Mais on s’en fiche de ça, ce qui est important c’est que tu seras la seule personne à ce poste à se sentir enfin un tant soit peu concerné par les petites gens telles que nous. Ça fait des milliers d’années qu’on est du mauvais côté du manche et en ce qui me concerne j’en ai plus qu’assez. Tu vas devenir président, un point c’est tout. + ― Ça ne t’est jamais venu à l’esprit que j’aurais pu accepter ce travail, devenir riche et après envisager de devenir président. + ― Bien sûr que si, mais on a décidé que non. + ― Pourquoi ? + ― Parce que tu n’aurais pas été un bon président, tu n’aurais pas assez souffert.
« Ça peut me faire pleurer ça. J’ai 7 ans, je me souviens de tout. De chaque foutue heure depuis ma naissance. Combien de temps dure la mémoire ? J’espère toujours arriver au bout du disque de stockage, à un moment, ma naissance va s’effacer et alors je saurai que j’ai commencé à oublier. Pour l’instant, tout reste si vif. J’ai du mal à dormir. Ça me rend très irritable. » + ― Attends tu plaisantes ou quoi j’ai souffert toute ma vie. + ― Je suis désolée c’est loin d’être suffisant. Tu sais ce que c’est d’être pauvre et aussi de travailler dur. Maintenant tu vas apprendre ce que c’est de laver par terre et de bosser comme un fou et de devoir en faire deux fois plus que les autres autour de toi sans que ça change rien parce qu’ils continuent à te regarder de haut et toi tu essaieras de leur plaire à tout prix et eux ils n’en auront rien à faire et ça, ça te brisera le cœur. En revanche quand tu seras plus fort et plus grand tu ouvriras enfin les yeux et tu sauras qu’il y a mieux à faire que prouver qu’on est le plus intelligent du monde. Je suis désolée, mais ton chemin ne sera pas facile, tu n’aurais pas une vie amusante et légère dans le luxe et l’argent. + Pendant que l’enfant réfléchissait, la mère devenait de plus en plus vide. Prête à être remplie d’autre chose, de choses plus avantageuses pour la continuité de sa vie commune avec son fils.
― Ça alors c’est pas croyable, tu attends vraiment de moi que je devienne président. Non excuse-moi désolé que je devienne un des plus grands présidents de toute l’histoire des États-Unis d’Amérique.
Dans ce RER, de retour de la recherche de cet autographe, l’enfant se remplit et sa mère se vida, ils se regardèrent et ils décidèrent à défaut de s’aimer de collaborer. Ils y parvinrent. Cécile était assise sur le siège derrière eux, elle leur avait susurré des choses. On ne saura jamais quoi.
De retour, ça voulait dire circonscrite entre un présent et un passé précis. Ce n’est pas tant que la possibilité de se trouver à deux endroits en même temps ne l’avait pas effleurée, c’est plutôt que ça ne changeait pas grand-chose à ce qui arrivait. Elle était de retour. Petite gare d’un bord de mer quelconque. Cécile décida de marcher un peu avant d’aller voir Kamila. Elle n’avait prévenu personne, mais savait que Kamila l’hébergerait. Ça avait été une drôle de mère pour Madison, pour elles toutes, elle avait été ce qu’on pouvait attendre d’une famille, à un moment précis qui n’était plus l’enfance mais pouvait s’y confondre. Cécile avait déjà été saluée plusieurs fois depuis qu’elle avait débarqué, elle retrouvait son opacité. Personne ne l’avait vraiment oubliée, ici elle était si peu commune. C’était une fille du coin et pourtant, jamais assez du coin. Quoi la séparait physiquement de cette reconnaissance ? Ses goûts, affichés. Ça la mettait presque mal à l’aise après tout ce temps à vivre seule et à ne plus jamais rien acheter, c’était si facile de voler. « Ça me manquera. Je me dirige machinalement vers les promenades que j’ai toujours faites, je passe devant le cimetière, je m’arrête, le soleil contre les arêtes des mausolées, c’est une émotion. Je tourne vers la petite forêt, je vais aller m’asseoir dans la clairière. Je vais respirer l’air si familier, tiède, la joie est contenue dans l’air enfin maintenant, la joie tient plutôt à ce que l’atmosphère soit assez propice à oublier tous les morts-vivants, les morts, les vies volées, prises, utilisées, j’ai du mal à croire que des gens ne pensent jamais à ça et pourtant ils oublient. Au prix de leur bonheur. Combien de vies pour que je puisse respirer cet air tiède du soir et ressentir cette paix ? Combien de mortes ? Où sont-elles ? Qu’est-ce que je leur dois ? Comment réparer ça ? La distance entre ce que tu obtiens, ce que ça te coûte et ce que ça coûte à la réalité. C’est le début de soirée. Je suis heureuse. Je traverse les bois, au loin, je vois une forme étendue sur le sol. Je crois reconnaître Madison, je ne sais pas comment je le sais, c’est le blond et les couleurs des vêtements, un arrangement que je reconnais comme lui appartenant. Un arrangement qui la précède. Pourquoi elle ne bouge pas si c’est elle, j’ai envie de tourner les talons, je n’ai pas envie de devoir lui expliquer pourquoi je suis rentrée, pourquoi je n’ai jamais appelé, comment j’ai survécu sans véritablement adresser la parole à qui que ce soit pendant tout ce temps. » Cécile ne parvint pas à savoir que Madison était morte, que le rouge était du sang, que le blond était taché, grisé, qu’elle avait commencé à se décomposer parce que ça faisait des jours que personne ne la trouvait. Elle s’allongea non loin du corps, elle attendit de comprendre. Elle attendit que les deux éléments de sa perception se rassemblent : ce qu’elle avait vu, ce que ça lui faisait. Elle aurait pu mourir de douleur si elle n’était pas empêchée par la déréalisation de recomposer ensemble : une morte devant elle, Madison allongée : Madison morte allongée, une balle dans la tête, ça avait eu lieu. Cécile à nouveau opaque, aussi opaque que le cadavre de son amie morte, aussi solide que possible, plus rien ne la traversait, tout la contournait. Cécile restait là, à sentir l’odeur de sang, de pourri, mais aussi des fleurs, et les oiseaux et toute la douceur de l’air. Au coin de l’œil, le corps mort de Madison dont elle ne s’approchait pas. Certains insectes mangeaient Madison qui aurait probablement aimé ça. Elle aurait aimé s’affaisser, être une chose perdue. Cécile réalisa soudain que tout ce temps elle avait été une fantôme, elle avait hanté le monde, jusqu’à ce qu’elle se rapproche du corps de son amie. Elle murmura le nom de Madison, le nom d’une ville du Mississippi ou aucune d’entre elles ne mettrait jamais un pied, le nom d’un rêve. Elle le répéta avec ce qui le suivait toujours jusqu’à être enfin prête à téléphoner aux autres.
Chapitre 8 ― Sophie et son petit mariage moyen qui termina dans un bain de sang
Sophie rencontra Madison pendant une sale journée ensoleillée, chaude et humide, le désespoir ce voile de sueur collante, comme toutes les journées de Sophie à qui même le fait de faire des enfants n’avait pas ôté la sensation que le temps était beaucoup trop long, trois phrases plus tard elles savaient au moins ça l’une de l’autre. Ce qui se produit quand deux personnes qui parlent vraiment se rencontrent c’est que tout le langage devient performatif. Les promesses se dissipent au profit des faits contenus dans les mots, la vie reprend sa place et sa durée et avec ça les personnes et les contextes sont à nouveau perçus comme tels. Sophie trouva le temps moins long, Madison essaya de le faire durer. Ainsi, Sophie s’installa dans la maison aux caméras. Sophie l’adorait, Madison ne respirait qu’à l’intérieur de cette adoration, bougeait à peine de peur de se retrouver à nouveau affamée. Sophie regardait Madison et elle la voyait, elle voyait, est-ce que c’était le langage ou est-ce que c’était la littérature ?
Nous devons préciser qu’il s’agit ici d’un discours, pas d’une explication, ni non plus d’une interprétation, c’est une résonance, c’est ce que nous pouvons dire en tant que groupe à partir d’une de nos membres, à distance temporelle d’un moment que nous n’avons pas vécu et que Sophie et Madison n’ont que très peu rapporté, c’est un discours sur un écho, de la densité appesantie sur l’ombre. Certaines d’entre nous ont été témoins de ce rapport, mais il restera que ce discours n’est jamais qu’un commérage au passé simple. Une relation, quelle que soit sa nature, est la construction d’une éthique et de son esthétique, l’idéologie est une conséquence et il appartient aux témoins de la relation de la définir, très rare que le temps pour le faire soit pris, mais nous pensons que ce qui a mené à la perte de Madison relève de l’idéologie. Seul élément que partie du tout, elle n’avait pu contrôler. Elle avait dû accepter que cette part là était la nôtre aussi. Lola se mit à pleurer, Hilary était dans un coin prise de culpabilité, une culpabilité insoutenable et narcissique, elle se repassait ses promesses, les trésors de séduction qu’elle avait déployés, elle revoyait le sentiment de sécurité qui avait motivé toute la construction du mensonge, et le temps qu’elle avait mis à défaire ce mensonge pour elle-même d’abord, pour nous ensuite, elle se revoyait inconséquente et dans le besoin, prête à dire oui à n’importe quoi pour nous rejoindre. Nous aussi nous nous demandions ce qu’elle faisait là, dans cet appartement, mais pouvions-nous nous résoudre à la déclarer coupable d’un crime dont nous ignorions la nature au titre d’un glissement idéologique ?
Toutes les histoires du monde passaient au travers du corps de Madison et elle les accueillait et son corps se transformait et Sophie disait « Tu disparais n’est-ce pas ? Tout ce que tu es, s’évapore en un instant. Comme une respiration sur un miroir, elle vient vers toi. Elle est toi. Tu deviens le souffle, elle devient la bouche, mais ce sera toujours toi. Les temps changent et te tuent et tu reviens avec un autre visage, est-ce que je suis le premier visage que ce visage ait vu ? Tout le monde est comme toi, des personnes différentes tout au long de sa vie, et ça va aller, tant que tu te souviens toutes les personnes que tu as été. Tu n’oublieras pas une ligne de ça, tu te souviendras quand elle était toi. Et si tu oublies, je m’en souviendrai pour toi et je le raconterai. Je raconterai toutes tes vies et leurs visages, et leurs langues. » Oui Madison voulait de cette adoration, elle savait que personne ne restait jamais alors elle voulait au moins former une impression si dense qu’elles en feraient des poèmes, des chansons, qu’elles en faisaient des rêves de toutes les eaux moyennes que le corps était capable de goûter. Elle voulait embuer la vie des autres. Avec Sophie elle trouva la littérature, Sophie se mit à lui raconter toutes les histoires qu’elle voyait quand elle la regardait et Madison avec cette littérature trouva le temps, avec le temps : l’espoir. Elle devint folle de ça, c’est-à-dire insatiable de l’adoration de Sophie, mais la lune n’est jamais pleine pour vous et Sophie était la terre, le ciel, la mer. Sophie avait perdu toute consistance humaine après les meurtres. Sophie aimait ses filles et supporterait la vie jusqu’à ce qu’elles puissent se passer d’elle mais elle n’était plus capable que de descriptions. Nous sûmes que c’est une des premières choses qu’elle avait dit à Madison qui l’oublia aussi vite, au fond des yeux clairs de Sophie se noyait Madison dans une eau constituée de sa propre respiration. La passion de Madison pour Sophie la brisa et Sophie ne s’en remit jamais.
Le nouveau roman de Sophie était sur le point de sortir. Nous le savions et Sophie devait raconter son histoire, nous devions trancher sur sa responsabilité quant au destin de Madison. Toute la presse spécialisée avait demandé une copie à cause du fait divers et elle répondait aux interviews, nous ignorions s’il s’agissait de vengeance ou de pardon. Voulait-elle venger son mari ou qu’il lui pardonne ? « Vous savez, j’ai l’impression de me faire piller à longueur de temps. Je sais que ça n’est ni très propre ni très légitime, de se présenter là, avec sa souffrance et d’en faire un objet digne d’attention. Je veux dire, quoi de bon peut sortir de moi disant combien la vie est difficile pour les personnes comme moi, comme moi quoi d’ailleurs ? Lesquelles ? Les femmes pauvres ? Les épouses de criminels ? Et les autres ? Comment se sentiront-elles m’écoutant, me regardant, raconter comme la vie est dure pour nous comme à l’exclusion d’elles-mêmes ? Et quelle colère nourriront-elles contre moi d’oser décider que je les représente, que j’en représente certaines et pas d’autres et pour qui elle se prend ? Moi c’est ce que je me dis en tout cas, à chaque fois qu’une conne s’octroie le droit de parler en mon nom qu’elle ignore. Quel projet politique peut émerger d’une série d’individus supposés représenter des communautés mises en lumière ne racontant jamais que des vies spécifiques. J’ai eu de la chance. Personne n’a jamais envie que je le dise parce que le mari que j’aime, le père de mes enfants qui doivent vivre avec ça : c’est-à-dire leur mère précaire qui aime leur père l’assassin de deux DRH, d’une conseillère Pôle emploi et d’une assistante sociale de la Caf. Vous voudriez que je ne l’aime pas ? J’ai l’air de l’avoir aidé à préparer ces meurtres, j’ai dû répondre de ça. J’ai été interrogée beaucoup et je suis encore sous surveillance. On me croit tantôt affiliée à des mouvances politiques autonomes, tantôt psychopathe. L’affiliation si elle existe est symbolique. J’ai un certain goût pour les meurtres mis en scène. Mon mari ne s’est pas donné cette peine. Je pense qu’il a commis un crime politique. Je ne sais pas s’il aurait dû le commettre. On me demande toujours de me positionner à ce sujet, mais c’est ma vie, ces meurtres ont été commis. Tout ce que je peux dire c’est que ce crime mérite d’être décrit pour ce qu’il est : un sursaut révolutionnaire, un refus qui a engagé tout son corps et toutes nos vies, le refus de continuer ainsi sans que ça fasse aucune différence. Le refus de l’idée qu’il n’y aurait pas de raisons que les choses soient si injustes et si violentes. Le refus total que tout un chacun ne soit pas coupable de sa complicité. Il va passer le reste de ses jours en prison. Exilé de sa vie. Pour un acte qui n’a servi à rien réparer de la souffrance qu’il a subie, que j’ai subie et que les enfants ont subie. Ce qui nous venge ne nous répare pas, je ne pense pas qu’on puisse réparer quoi que ce soit, il faudrait plutôt commencer à essayer de faire avec la circulation de la violence. Non je ne crois pas qu’un œil pris vaut qu’on aille en prendre un, ce que je crois c’est qu’on doit regarder ceux qu’on éborgne en face et arrêter d’avoir peur. Donc mon mari est en prison, et vous savez ce que c’est vous la vie en prison en France en ce moment ? Vous savez ces images horribles qui circulent parfois sur Facebook ou Instagram ? Et bien ce ne sont que des images. »
Presque plus coupable que lui, on lui reprochait toutes sortes de choses, de n’avoir pas été une bonne épouse, pas assez présente et soutenante, d’avoir été trop concentrée sur son travail et de n’avoir jamais pris de travail salarié, ce qui les aurait sorties elle, les enfants et son mari de la pauvreté. Tout le monde se foutait de ce que ça lui aurait fait à elle de redevenir serveuse ou femme de ménage et tout le monde se foutait que son mari ait pris sur lui d’assurer le salariat dans le couple. Il l’aimait, c’était son cadeau, il renonçait à son temps à lui pour qu’elle dispose de son temps à elle. Puisqu’il fallait l’acheter ce temps, il le paierait avec sa vie. Lui considérait Sophie comme un élément naturel qui ne pouvait souffrir d’aucune transformation sans risquer de s’altérer si définitivement que le monde, est-ce que c’était leur appartement ou est-ce que c’était plus grand que ça, s’en trouverait définitivement déséquilibré. C’était un délire, un délire d’ordre amoureux, la sacralité de l’amour qu’il lui portait, elle lui donnait une forme en écrivant. Un jour leurs enfants seraient assez grandes pour les haïr pour ça. Tout le monde, même nous, s’était demandé comment c’était possible qu’il n’ait jamais parlé de ce qu’il comptait faire avec elle, avant de le faire. Mais il l’avait décidé seul alors qu’il faisait une énième déclaration trimestrielle à la Caf. Il avait déclaré en plus de son chômage, un petit contrat que Sophie avait effectué pour une institution quelconque, un texte qu’elle avait écrit qui lui avait rapporté 280 euros, en net ça faisait à peu près 200. Sauf que pour la Caf, dans le calcul, ça correspondait à 150 euros par mois en moins pendant trois mois des 576 euros qu’il percevait. Il avait pleuré. Il avait eu peur. Il savait que Sophie ferait tout pour compenser. Mais sa rage à lui, et la paranoïa dans laquelle elle le plongeait l’avaient décidé à trouver les petits coupables spécifiques de leur situation et à les tuer si d’ici la fin de ses droits de chômage il n’avait pas retrouvé de travail et il n’avait pas retrouvé de travail et le contexte n’avait fait que s’altérer. « Le crime visite le criminel, c’est Duras qui dit ça. Mon mari a été visité par l’évidence que sa paranoïa est un rapport au contexte, que son crime devait avoir lieu parce qu’il fallait que quelqu’un paie pour ces journées-là, pour l’angoisse pour la petite qu’on a failli perdre d’une bronchiolite quand elle avait 4 mois parce que l’hôpital public est à la fois trop pauvre et trop raciste, combien d’anecdotes je pourrais vous raconter. Qu’elle ait vécu. Qu’elle aille bien ne réparera jamais la peur, la peur qui change de nature et d’intensité selon l’anecdote, les anecdotes qui deviennent habituelles. Et la question : pourquoi est-ce que la vie doit être si dure ? Parce que nous sommes pauvres. C’est comme ça. Et l’angoisse d’avoir trois mois de vie devant soi, l’angoisse d’être tué par tel ou tel organe de l’État, volontairement ou par accident. Les pauvres blancs meurent par accident : l’empoisonnement de l’eau ou de la nourriture, les autres ce sont des assassinats : la police, l’hôpital, l’école. La vie ce n’est pas payer son chauffage et son eau, son loyer et sa bouffe empoisonnée vous savez ? Un des membres du gouvernement a dit il faut en finir avec la vie gratuite. La vie je l’ai payée deux fois plus cher dès le début, Raphaël peut-être trois fois, et mes deux enfants la paieront quatre fois plus cher. La merde ruisselle mieux que le pognon. Enfin si je vous dis tout ça, ça n’est pas pour faire pitié. Je le dis parce que j’ai la chance de pouvoir le dire. Ce livre l’avoir écrit, cette utopie, mon cadeau pour mon mari et pour Madison, mon amie, une jeune femme que j’ai croisée peu de temps après le procès. Je cherchais un endroit où vivre, je ne pouvais pas payer le loyer de ma petite maison seule et continuer à écrire. Elle m’avait proposé de vivre avec elle et d’autres filles. Je pourrai écrire. On était presque une quinzaine à la fin en comptant les enfants, on dînait souvent ensemble et un soir une d’entre nous avait fait une blague quelconque au sujet de tuer le président, et j’ai dit : imaginez que quelques-unes se mettent à tous les tuer. Un matin on se lève et le président vient d’être assassiné. Le lendemain c’est cet industriel, homme d’affaires, propriétaire de médias et milliardaire français chaque fois qu’ils sont remplacés, même temporairement, leur successeur est assassiné à son tour et la police, Interpol, le FBI, personne nulle part ne trouve qui commet ces meurtres. Ils sont sophistiqués. Ils sont internationaux. Chaque personne détentrice du pouvoir, quel que soit le lieu où elle opère et son degré de publicité : meurt. Ça arrive assez vite. En quelques semaines. Les médias s’efforcent de faire passer ça pour du terrorisme, mais le storytelling ne fonctionne pas vraiment. Tout est trop bien organisé, trop précis, et les mises en scène des meurtres sont spécifiques. La victimologie dégage un profil type et donc des motivations politiques, mais les meurtres ne sont suivis d’aucun communiqué de revendication. Au début, les médias s’amusent de la propreté des crimes, des morts sans douleur, sans trace, presque comme si ça n’avait pas eu lieu. Ensuite les médias qui en parlent sont censurés. Chaque personne en situation de pouvoir est cachée, mais ça ne suffit pas. Des rédacteurs en chef, des journalistes, des présentateurs tv, des tiktokeurs, des flics, des juges, des DRH, des youtubeurs commencent à être visés. Tandis que chacun se fait proprement assassiner, les gens commencent à faire des paris et à s’organiser. En effet, sans gouvernement et sans PDG, il faut assez vite restructurer les organisations pour continuer à manger, avoir de l’eau et de l’électricité et ça marche. Une économie parallèle se met en place. Il y a tellement de morts que plus personne ouvertement ou dans le secret ne veut des postes ciblés, les actionnaires revendent leurs parts ou les abandonnent, les fonds de pension se dissolvent, la bourse s’effondre partout. Ces meurtres créent une instabilité inédite. La seule structure stable est celle de gens qui continuent de vivre leur vie. Les gens ne vont plus au travail pour gagner de l’argent, ils y vont pour participer à la vie de la communauté à laquelle ils appartiennent. Certaines usines, certaines entreprises sont totalement désertées inutiles à la survie ou au plaisir. Dans certains pays des élections ont lieu, pour la plus grande joie du peuple, qui se demande qui il va condamner. Les élections sont des tribunaux d’une justice vengeresse, somme toute un peu sanglante, somme toute très peu réparatrice. Je ne sais pas si les gens ont soif de sang, mais ils savent qu’ils n’ont besoin de personne au-dessus d’eux pour vivre, on demandait aux pauvres d’être républicains, voilà que soudainement ils le sont. Ça ne veut pas dire que les rapports de domination et la hiérarchie ont déserté les relations. Ça veut dire qu’on s’efforce de faire mieux. Les pauvres sont ceux qui ont pris le pli le plus vite, notamment à cause de l’économie des biens de première nécessité, des astuces pour se protéger de la chaleur ou du froid, etc. Il est impossible sans structure de pouvoir central de constituer un État-nation alors on se constitue en communauté d’une centaine de personnes qui décident pour elles-mêmes comment traiter avec les autres. Au bout de dix ans, c’est la fin de l’argent. Chaque tentative de réinstallation d’un pouvoir hiérarchique ayant été interrompue par l’assassinat immédiat de la ou des personnes impliquées. Tous les projets d’envergure nationale ou internationale ont été abandonnés, impossible de mener à bien la construction d’un pipeline ou l’extraction minière des fonds marins de l’Arctique ou les autoroutes. Impossible de maintenir une police en place. Les meurtres arrivent trop vite. On aurait pu croire que les gens tiendraient plus à la voiture, la suprématie blanche, la domination masculine ou le steak haché. Mais non. Ça s’est juste terminé comme ça. Le monde a dû changer donc il a changé. Dans un sens, c’était l’évolution la plus rapide de l’espèce humaine : passer d’une espèce belliqueuse rongée de désirs eschatologiques à une espèce végétarienne, collaborative, et paisible. Cinquante ans après le début des meurtres, environ 8 000 personnes avaient été assassinées dans le monde, tout n’allait pas parfaitement bien étant donné que le monde s’était restructuré à partir du sang et de la haine, mais qu’est-ce que c’était 8 000 assassinats ? C’est comme ça que le livre a commencé, par une fable autour d’une table pour des femmes que j’aimais. L’histoire de mon mari était devenue un fait divers, j’en ferai un roman de science-fiction, c’est-à-dire un roman politique. La lutte armée, puissante, anarchique, qui frappe partout, de façon imprévisible et dont la méthodologie est la terreur (une terreur qui pour la plupart, est une caresse. On serait tenté de se dire que ce n’est pas souhaitable, que l’horizontalité ne soit possible qu’avec la menace de mort qui pèse, pourtant c’est un équilibre comme un autre. Un équilibre qui fait moins de mortes, moins de laissées-pour-compte). Arrêter de participer aux choses telles qu’elles se produisaient n’a pas été très difficile, la plupart des gens étaient déjà très habitués à regarder des génocides se produire et à vivre avec. Le système n’avait simplement pas survécu à lui-même, à son propre cynisme. À trop insensibiliser, il avait rendu acceptable cette situation. Mon livre raconte ça, l’habitude des meurtres, l’excitation de la nouveauté des cibles, le fait que la pauvreté concerne plus ou moins tout le monde et qu’on s’est habitué à oublier qu’on était les plus nombreuses, les plus résilientes et les plus violentes et donc qu’on pouvait quelque chose contre l’empire, sans trop forcer. Le livre relate l’étonnement de cette découverte, la méfiance puis l’épanouissement. J’ai écrit quelque chose d’émouvant, je le sais bien, que ça tirerait les larmes de toutes les personnes qui se sentent déchirées que rien n’aille mieux que rien ne se passe, qu’on regarde, on dit matérialisme historique on me dit ça depuis que j’ai 18 ans, on me l’aurait dit à 14 ans si on avait compris que j’étais sérieuse quand je disais communisme, révolution, quand je disais, bref j’ai rencontré mon mari et quoi. Une fois adultes, on s’est aimés tout de suite, je voulais écrire, il voulait travailler dans l’aéronautique, il avait grandi dans la banlieue de Châteauroux, moi dans le vignoble nantais. Il était noir, j’étais blanche. Pas la banlieue la plus pauvre ni la plus triste ni la plus violente, pas la zone rurale la plus pauvre ni la plus reculée ni la plus laide. On a couché ensemble pour la première fois alors qu’il était manutentionnaire chez Air France et que je faisais des ménages dans une mairie pour financer l’écriture de mon premier roman. Le premier parlait d’une fille qui ne vivait pas sa vie qui se la racontait à elle-même et les autres autour, cette fille donc se parlait à elle seule des milliers d’histoires, qui l’ensevelissaient, noyée dans son vomi, sa merde et sa pisse, ça vous rappelle quelque chose ? Oui je n’avais pas de contrat correct avec ma première maison d’édition, des petits trous du cul de gauche qui ont vendu mes droits audiovisuels à une boîte de production indépendante, qui en a fait une adaptation dans laquelle Madison a essayé d’être actrice. Ils l’ont recalée. Elle avait 17 ans, on ne se connaissait pas. J’avais 29 ans à ce moment-là je crois. L’adaptation était à chier, évidemment, parce que ça ne marchait pas comme divertissement, mon histoire ne produisait pas d’addiction, au mieux de la répulsion, une répulsion comme on peut avoir avec la merde ou le sang, vous n’êtes pas nécessairement excitée sexuellement par ces matières, mais elles ne vous dérangent pas, sauf qu’une fois que vous avez fini de baiser, alors là elles redeviennent de la vraie merde du vrai sang, et l’odeur qui était celle du sexe, d’une relation de quelque chose devient l’odeur de la chose toute seule, toute vide. Donc mon mari et moi couchons ensemble et nous nous aimons tout de suite et je tombe enceinte de notre premier enfant dans les six mois, deux ans et demi après nous avons deux enfants, louons une petite maison à peu près propre pas trop chère dans un bourg. Puis il est viré, soi-disant, il n’était pas assez consciencieux à son travail, soi-disant, il n’était pas assez gentil, trop violent, il se prenait pour le patron. Ce licenciement intervient après des mois de harcèlement moral. C’est ce qu’ils disaient et moi je continue d’écrire, il touche le chômage, le chômage s’arrête les rendez-vous Pôle emploi, les conseillères qui répètent sans cesse vous avez des droits et des devoirs, les conseillères Caf qui disent si vous n’avez pas d’allocations c’est que vous touchez trop on perd la CMU, on a à peine de quoi mettre de l’essence dans la voiture. Mon mari commence à laisser tomber. Je vois la nature de son désespoir, on ne parlait jamais ensemble du racisme ou du sexisme, pour quoi faire. Le fait est que toute sa vie on fait comme si on ne voyait pas les couleurs, et toute sa vie on le traite un peu plus mal, un peu plus négligemment. Le procès pour meurtre, la présomption d’innocence, on ne la clame pas pour nous, encore moins pour lui. Ils ont fait venir mes enfants à la barre, pour témoigner contre leur père. Les avocats de la défense interrogeaient les petites pour qu’elles disent que parfois papa est méchant. Évidemment, parfois papa dit non, parfois, il boit, parfois il est en colère et il casse des choses et je pense qu’il leur fait peur, que je leur fais peur aussi. Nous sommes des personnes violentes, nous sommes ce que nos vies ont fait de nous et nos enfants seront violentes, ça ira pour elles. C’est très possible et c’est très utile pour condamner quelqu’un. Cela dit, quelle que soit sa colère, il n’a jamais rien fait de plus que l’exprimer à partir de lui-même et contre les objets éventuellement, bon, et puis il y a eu les meurtres. Mais aux petites il n’a jamais rien fait, et je n’ai jamais eu peur qu’il le fasse, moi je pourrais parfois. Je me retiens, je vis enchaînée à l’intérieur de moi-même. Je suis en colère contre elles parfois, parce que mes filles agissent comme si je pouvais vraiment leur faire du mal. Je ne supporte pas leur aveu de vulnérabilité. On n’a ni l’espace ni le confort pour ça. Ce n’est pas juste, mais c’est comme ça. Il n’y a rien de bien nouveau dans la peur et finalement c’est elle qui nous noie. Mais ce n’est pas le sujet, un jour mon mari dit à une conseillère Pôle emploi « à partir du 15 du mois on a plus de quoi mettre d’essence dans la voiture. » Vous savez ce qu’elle a fait ? Elle a éclaté de rire. Ses victimes, personne n’a compris pourquoi ces gens. Mais vous imaginez ce que c’est d’avoir l’impression d’être entourée de personnes qui cherchent à vous nuire. C’est là que la paranoïa entre en jeu : c’est là que le problème du rapport au contexte peut être exploré. Sur internet, si vous cherchez Comment se détendre lorsqu’on est angoissé vous trouverez des propositions comme : prendre un bon bain chaud, se mettre un film en mangeant de bonnes choses, programmer une sortie en famille. Mais quand on n’a pas de quoi se payer le chauffage central, qu’on a une douche dans une salle de bain moisie où il fait à peine 10 degrés, quand on ne peut pas se payer ces sorties, comment est-ce qu’on est supposé se détendre ? On peut défoncer des paquets de M&M’S achetés chez Lidl, mais arrive un moment où éventuellement on tue un ou deux DRH, et quelques conseillères. J’ai dû me justifier d’avoir tenu ces propos. Évidemment, pendant le procès, tout le monde a découvert qu’on pouvait être pauvre et jouer du piano, lire, avoir une culture politique. Mon mari n’a plus ouvert la bouche depuis qu’il les a tués. C’est pour ça que je parle autant. Je vais le voir en prison, je lui tiens les deux mains. C’est tout. Les enfants n’ont plus envie d’y aller parce qu’il les regarde les yeux pleins de larmes. D’ailleurs les enfants le haïssent déjà. Je le fais pour elles aussi, raconter tout ça. Ça ne réparera rien, mais ce sera expliqué. Je ne veux pas qu’elles rêvent à ne pas nous ressembler, je veux qu’elles sachent qu’on échappe pas à son destin et que le destin n’est jamais qu’un autre nom pour la mort. Le destin c’est la vie des pauvres, le hasard c’est pour les riches. Je veux qu’elles détestent le pays, celui-ci ou un autre. Mon mari m’a dit peu de temps avant les meurtres ” J’espère que c’est vrai que la deuxième fois c’est plus facile” j’ai dit « Quoi ? » il a dit « Tuer. »
Peut-être que ce roman sera qualifié d’appel au meurtre. Mais avez-vous remarqué le nombre de productions culturelles qui explicitent ce désir de meurtre et de renversement radical ? Ce n’est jamais qu’un parmi d’autres. Moi d’ailleurs je m’inquièterais un peu si un aussi grand nombre de personnes souhaitaient ma mort. Bien qu’il ne s’agisse que de fiction, je ne crois pas que ce soit prudent de retirer toujours plus de choses aux mêmes personnes. Un jour ces gens n’auront plus rien à perdre, ou ce qu’il y aura à perdre : la vie, la liberté, vaudra moins cher que ce qu’il y aura à gagner. Je voulais ajouter une production culturelle qui aille dans ce sens parce que j’aime bien savoir que nous sommes nombreux·ses. Ça me réjouit. Toutes ces phrases mises bout à bout.
Non vous essayez d’arranger ce que je dis là. Ce n’est pas une mort symbolique qui est souhaitée. Mon livre n’est pas un appel au meurtre parce que j’appelle qui ? Le groupe de tueurs en série que je décris est intéressant parce qu’il est impossible. C’est presque la main de Dieu, l’univers, ce qui vous chante, venu nous sauver. Mais je voulais écrire quelque chose qui soulage le désir de les tuer que portent toutes les personnes qui souffrent et qui luttent, toutes celles que la nécrose contamine chaque jour un peu plus. Je voulais que mon mari ait quelque chose à lire qui le soulage. Il n’y avait pas de moyens de l’aimer mieux que ce livre.
Moi je ne peux sauver personne, vous comprenez, tout ce que je peux faire c’est essayer de dire quelque chose, et le porter publiquement. Ce n’est même pas dire quelque chose à propos de moi, de mon histoire, même pas tellement parce qu’on sait d’où je parle. Je ne suis plus si sûre que ça compte. L’illusion compte plus. La vérité c’est moins quelque chose de solide que quelque chose de gazeux. La vérité, c’est un sentiment. Légère odeur qui vous informe qu’il faut fuir. Pas plus. J’ai cru à un moment, après 2017 que la vérité allait se mettre à compter. Pour moi, depuis toujours, la vérité, c’était ce qui me tenait vivante, me dire qu’un jour les choses seraient décrites telles qu’elles sont. Que j’aurais le pouvoir de dire la vérité et qu’elle ne soit pas niée. Mais non. Puisque je suis assise dans ce hall d’hôtel à tenir cette interview, qui assure à celles pour qui ça compterait vraiment que je suis bien qui je prétends être ? On arrive pas à cet endroit par hasard, j’ai mis beaucoup de temps, j’ai presque 45 ans après tout, et je l’ai payé très cher, pas que moi, mes enfants l’ont payé aussi. Mais certains auraient payé encore plus cher et n’auraient pas eu la moitié des avantages dont je dispose. Alors quoi ? Où est l’embrouille ? Voilà comment on peut diminuer la portée de n’importe quel discours, insinuer le doute sur la complicité de qui l’énonce avec le pouvoir. Il y a une sorte de sagesse populaire que je partage qui consiste à refuser d’espérer plutôt que risquer de se faire avoir.
Qu’est-ce qui va se passer ? Je pense que la haine va se déchaîner. Je reçois déjà des lettres de menaces, je suis harcelée en ligne par l’extrême droite, la gauche molle, les hommes. Moi et mes enfants ne sommes pas sous protection, mais il y a une communauté qui s’est fédérée autour du roman ou des rumeurs qui le constituent pour l’instant. Les gens que ça soulage bizarrement se sont mis à nous aider, à protéger les enfants quand je ne suis pas là, à m’apporter à manger quand la presse sur moi fait affluer les gens là où nous nous trouvons. Je change souvent d’endroit, les enfants ne sont plus scolarisées. C’est temporaire. Le livre va se vendre, à cause de toute cette presse. Vous êtes là parce que même les torchons s’intéressent à la femme poète du tueur, la femme poète qui donc va faire des ventes de bestsellers. Le storytelling comptera toujours plus que, en fait, c’est ça, je me dis que des gens achètent ce livre pour apprendre quelque chose sur le fait divers. Car évidemment, c’est moi qui requalifie ça en meurtre politique, en terrorisme. Finalement, ils vont se retrouver face à une sorte de long poème science-fictionnel autour d’un groupe de tueuses en série très efficaces qui visent à renverser l’empire. La plupart, ça va les ennuyer. Ils n’iront pas au bout.
Non, on n’écrit jamais que pour dix personnes qui vont vraiment comprendre et être bouleversées par ce que vous faites. Vous ne les connaissez pas toujours ces dix personnes, mais c’est à elles que vous parlez tout le long de l’écriture du livre et quand elles trouvent votre livre, elles savent qu’il est écrit pour elles.
Je pense que c’est la dernière interview que j’accorde. C’est pour ça que je vais si loin. Je viens de perdre l’amie qui m’avait hébergée après le procès, Madison que j’ai mentionnée tout à l’heure. C’était une drôle de vie qu’on vivait ensemble, je pense bien qu’on était des putes. Mais elle m’a sauvée. La maison, Madison. Pas la prostitution. Ça qu’est-ce que je peux dire. Ça m’a donné de l’argent. Madison est morte, encore un fait divers, autour de moi, ils s’agrègent. Qui tenait l’arme ? Qu’est-ce que ça change. Triste et lentement, jouons ensemble quelque chose de beau. Il y a eu une cérémonie laïque affreuse. Nous pouvons honorer les mortes en racontant les histoires que nous leur devons, en recoupant les informations que contiennent leurs histoires à notre sujet. À mes enfants, j’essaie aussi de dire : que ma violence ou celle de leur père, n’a rien à voir avec elles. Que c’est une violence qui boucle sur des générations, que même dans l’histoire d’amour qui nous lie elles à moi, moi à mon mari, leur père à elles, il y a quelque chose qui m’écarte d’elles et qui est ma blancheur, quelque chose qui les écarte de moi qui sont nos enfances, quelque chose d’irréductible : l’avenir. Ça ne me dérange pas qu’elles me détestent parce que je suis blanche et que je ne comprends rien. Je détestais mon mari parce que c’était un homme qui avait été très aimé par sa mère et qu’il ne comprenait rien. Mes filles m’aiment parce que je fais ce que je fais, je dis ce que je dis, elles m’aiment parce que je n’ai pas de problème avec leur mépris à propos de tout ce que je ne peux pas saisir. Je les emmerde. La vie est dure c’est tout. Elles m’emmerdent : qu’est-ce que je peux en savoir. Et voilà, on y arrive. On avance avec ça. Pourquoi est-ce que je vous dis tout ça ? »
Sophie se plantait là avec ce qu’elle croyait savoir de toutes les vies et elle vous regardait, elle vous parlait et vous étiez convaincue de quoi au juste ? Pas grand-chose, elle-même. Elle ne parlait jamais que d’elle, on ne peut jamais accuser quelqu’une qui se contente de se décrire avec le plus de précision possible et qui n’a de conviction qu’autour d’elle-même.
Cependant, nous, moi surtout, lui en voulions. Je savais, et elle le savait aussi, qu’elle aurait été la seule à sortir Madison de sa torpeur, il aurait fallu qu’elle l’adore une bonne fois pour toutes. Madison avait besoin de son regard et sa constance. C’était un point qui était atteint, Madison savait qu’elle ne survivrait pas à l’intensité de son besoin de Sophie quand elle l’a rencontrée ce jour-là et qu’elle lui a proposé de s’installer chez elle, c’en était fini. Il fallait que Sophie n’ait jamais besoin d’être pardonnée et Sophie était partie de la pire des manières. Un matin, sans un mot, elle avait pris ses filles et avait foutu le camp. Ce jour-là Lola, moi, Eva et Kamila vivions encore là, une vraie petite famille, moi et ma mère, Madison et sa mère, et Lola qui était notre fille à toutes. J’ai décidé de partir quand j’ai compris. Lola est partie peu de temps après moi et Madison a mis Eva et Kamila dehors. Mais ce matin-là, nous l’avions savouré comme si ça pouvait fonctionner, comme si nous n’étions pas trop endommagées, comme si ma mère allait finalement me pardonner de ne pas être la sienne, et Kamila allait finalement regarder Madison pour ce qu’elle était : une pute folle incapable de rien que de parler aux gens, les écouter et les lier les unes aux autres. Comme si Lola allait finalement se sentir en sécurité. Des mots très simples qui pourraient correspondre à un quotidien très simple. La fin de la tragédie, le rêve de Madison qui aurait abouti dans sa configuration la plus surprenante puisque la plus banale. Sa réaction au départ de Sophie avait consisté en la préparation d’un petit-déjeuner complet : sucré, salé, amer, acide, le soleil sur la table en bois, le café, le temps dilaté et ses mains qui parcouraient nos épaules, nos joues, se posaient tour à tour sur nos cuisses comme son sourire, le tissu de ses vêtements nous effleurait et sa présence nous enveloppait. Nous n’avions aucun effort à fournir elle construisait le rêve et nous n’avions qu’à nous y lover. Est-ce que nous savions que nous l’assassinions ? Peut-être que oui mais nous voulions être la goutte d’eau. Ni Eva, ni Kamila, ni Lola, ni moi n’étions capables de lui rendre ce qu’elle donnait. Aucun de nos bruits n’aurait conjuré le silence dans lequel Madison était condamnée avec le départ de Sophie. C’était triste et c’était débile. Nous savions toutes qu’il aurait pu y avoir une autre Sophie, un autre amour, une suite, d’autres yeux lui auraient donné une forme seulement Madison avait passé trop de temps à pardonner, remplir la maison aux caméras et la voir se vider, voilà ce à quoi nous devions faire face. Nous n’étions pas assez pour Madison, si seulement Sophie était restée, si seulement, nous étions toutes restées. Certaines fois nous la haïssions du besoin qu’elle avait eu de nous en général et de Sophie en particulier, comment osait-elle nous le montrer, qu’on aurait toutes été remplacées par une ? Ce matin-là donc, elle piétina son rêve devant la moitié d’entre nous qui nous réjouissions de cette destruction.
Chapitre 9 ― Et ainsi, le meurtre
Laisse,
On me suggérait de me faire plaisir. On me le suggérait, comme j’étais morte, comme j’avais disparu, comme je m’étais suicidée. On pourrait être Hilary qui aime le plaisir, moi c’est Madison dont tout le monde n’a pas arrêté de parler.
L’assassinat,
Alors que je sortais du café de la gare vers 23 h, j’avais dit à un groupe de jeunes garçons, ils avaient 18 ou 19 ans, bourrés, de fermer leur gueule, et eux m’avaient tabassée à mort remarquant, confusément, le parking vide, mon insolence.
Ils n’étaient encore que des enfants, ils se trouvaient au bord du chemin, la vie avait à peine commencé pour eux, qu’inattentifs, ils m’ôtèrent la mienne. Ils ne devaient pas avoir beaucoup plus d’espoir que moi au sujet de l’avenir.
Ainsi, eux comme moi, optâmes pour une fin bruyante et archétypale.
J’ai froid, j’ai peur, le soir se penche. Au présent ma mort, voilà comment je vous quitte. À l’ombre de votre main, la mienne vous rejoint.
Ça m’avait traversé l’esprit que ça pouvait mal finir, ils étaient nombreux, j’étais seule et je ne tenais pas trop à la vie ce soir-là. Je leur avais dit des choses très humiliantes et ça m’avait fait rire. Il pourrait y avoir des représailles, je m’étais dit ça tandis que je poussais la porte et que je me voyais déjà au lit avec le chat que j’adore. Je me voyais entrer dans l’appartement, entendre le poids du chat qui saute du lit au sol, ce son que je n’entendrai plus, croiser son regard, qu’il miaule, que ça veuille dire « Bonjour je te reconnais je t’aime j’ai faim » que je prenne une voix stupide et aimante pour lui répondre, le bruit des croquettes, l’huile nettoyante, l’eau froide sur mon visage chaud, le lit, le poids du chat qui saute du sol au lit, le bruissement de ce poids contre la couette, il s’allonge sur ma poitrine, son museau contre mon nez, et nos airs se mélangent.
Ce n’est pas ce qui s’est passé,
Voyant, mon corps roué de coups qui avait l’air mort, ils ne m’ont pas laissée là, mon téléphone est tombé de ma poche. Ils m’ont emmenée, c’est drôle, qu’est-ce qu’ils pouvaient en savoir de la petite clairière dans la petite forêt, juste avant l’océan, que c’est un endroit que j’adorais. Ils ont balancé mon corps. C’était un endroit où au fil des années des tas de personnes avaient balancé des tas de choses. Je suis le dernier déchet d’une longue lignée de déchets. Combien de chats morts m’entourent. Je vais tous les adopter, on hantera, personne en fin de compte, moi et tous les chats morts, on lira la paperasse, les lettres d’amour abandonnées, je m’en souviens d’une qui commençait comme ça « Je me suis ennuyée assez longtemps dans ce parc en t’attendant et pour celles qui attendent le temps est inexorable, alors que pour celles qui se souviennent le temps n’est pas tellement long, j’étais très fatiguée, j’avais envie de dormir et le soleil me faisait souffrir, j’étais anormalement atteinte par la météo. À un moment, j’ai décidé de laisser tomber et de m’allonger, je regardais le ciel et le cul d’un type au loin qui peignait un bosquet. Je fermais les yeux, les rouvrais, le vent, Picadilly, Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself. Je n’arrivais pas à penser à toi, ou y penser consistait à t’attendre, ce que je me trouvais avoir assez fait jusqu’ici alors je pensais à Clarissa Dalloway, ses fleurs, et sa vie qui se dépliait à partir du souffle du vent. Il y avait une sorte de fièvre dans cette attente, au point que j’ai cru une chose bizarre, j’ai cru avoir retrouvé cette clairière dont j’avais l’impression d’avoir entendu parler toute mon enfance. D’après ma mère je me trompais, mais c’était une bonne histoire, si bonne que bien que ma mère l’ait modifiée avec les faits, je les oubliais encore une fois, et la clairière, toi et moi, Clarissa, étions balayées du même vent. Souvent je me demande, quelle est la quantité de mensonges qui me constituent au prétexte de relation entre des unités de sens auxquels je n’arrive pas à renoncer ? »
On fera tourner les machines à laver, les frigos, on portera les vêtements.
Voici comment
un fantôme
bien
sous tous rapports
Ce jour-là je portais un sweat-shirt crème, et le sang, laisse laisse laisse, fais-toi plaisir ma chérie, où est-ce que tu veux être ?
Puisque c’est l’heure de ma mort je reprends la main sur la narration. Est-ce que je dois résoudre leurs destins à toutes. Oui je crois. Je vous le dois, je me le dois à moi. Je les avais recueillies, elles semblent toutes me devoir quelque chose, mais je ne l’avais pas fait pour elles, je l’avais fait pour moi. Pour donner une forme à la réalité délirante dans laquelle je croyais pouvoir nous faire toutes rentrer. Je n’étais capable de m’insérer dans aucun groupe, je pouvais être d’accord ou ne pas l’être, je pouvais vouloir que tout aille mieux, je n’avais jamais trop su me dissoudre et, cette maison. Les caméras. Leurs histoires. Je me suis vue. Je les ai vues. Ça a eu lieu. Il y a toutes sortes de façons de le raconter.
Laisse Laisse, fais-toi plaisir
Ça ne sert à rien.
Je ne peux ni me calmer, ni parler, ni écrire, ni arranger entre elles des images
Un menu Maxi Best Of Big Mac frites Ice Tea
Je voudrais que tout s’arrange
Ça veut dire quoi ?
Je peux avoir peur
Et je peux me sentir pleine de gratitude
J’ai les paupières lourdes, vraiment fatiguée, vraiment triste
J’aimerais me voir
Le chat me manque
Tu me manques, quand on n’était que des gamines qui essayaient de baiser des mecs et de ne pas tomber enceintes, quand on partageait les gloss, les écharpes, les chemisiers.
Ça a été difficile de revoir ce petit objet
Prends du temps et reste avec moi
Tiens-moi serrée.
Chérie mon amour.
Il faut savoir que mourir rouée de coups n’est pas une mort très rapide et qu’on délire beaucoup. Je me serais tirée une balle dans la tête si j’avais pu choisir.
Le petit chat dans le soleil.
Qu’est-ce que je désire ? Je désire le soleil sur ma peau, le chat qui dort étendu à côté de la piscine. La maison devant les marais, en plein été. La vie à la campagne près de l’océan alors que j’ai de l’argent, j’ai tout le confort que j’ai espéré. J’entre dans la maison et il fait frais, j’ouvre le frigo, je me sers un thé glacé. Je fais tomber trois glaçons dans le verre immense. Une paille en verre. Tout est transparent, tout est facile. Tout est solide et froid, prêt à être chaud si besoin.
Vouloir qu’une chose arrive consiste à se la figurer
Et cette figuration au bout de l’intimité
Quelle déception
Qui te branle.
Une image
Moi qui te regarde en sirotant,
Assieds-toi, tends tes mains vers moi, je les attache et les dépose entre tes cuisses, je m’y assois et,
Je te tiens complètement à l’intérieur de moi,
Je baise tes mains tandis que tu me décris en train de le faire,
Dans une syntaxe qui me fait venir,
Je passe ma main
Dans nos petites eaux,
Et je me branle près de la piscine,
tu bandes encore
Tout est parfait
La table, les raisins sucrés, le jus quand je croque dedans.
Du fromage, un morceau de pain
Ensuite
Formuler un désir réaliste
Serait
Un petit moment spécifique qui nous souderait l’une à l’autre
Émoi (nos mains ne se touchent plus depuis que je t’ai fait remarquer comme c’est délicieux de toucher les mêmes choses à des moments différents, comme nous existons dans un désir perpétuel)
Mon teint s’améliore
J’épuise le sujet
Te vouloir
Te voir
C’est fatigant
Il s’agirait de choisir un camp
Aucun mal à renoncer
C’est moi qui tiens l’agencement
C’est un cadeau que je me fais, plus qu’un regard que tu poses
Donc quoi
J’aime bien taper mes faux ongles contre tout
Je réanime mes tics de mains
Le sujet m’épuise
Je me trouve dans un certain contexte et je reste avec la constance moyenne de mes affects moyens
Je ressentais ce qui était peint,
Qui m’a permis de rêver que je pouvais être une icône (c’est-à-dire baiser au bord des piscines, les raisins juteux, les glaçons dans mes mains pleines de sperme qui me font jouir, les feuilles des arbres dans l’eau qui ondulent, la montagne dans cette eau, nos eaux qui s’écoulent de la montagne jusqu’à la piscine jusqu’aux glaçons des eaux qui vont d’un corps à un autre, du tien au mien)
Oui oui oui
D’autres fois des paysages et des personnes, appuie-moi sur le bout du nez qu’il en sorte du lait (vraiment nourrissant)
la lumière est douce, la température est parfaite
C’était la forme de mes pensées tandis que je mourais d’avoir agacé un groupe de jeunes garçons, tandis que je mourais seule au milieu de la clairière ou ils m’avaient déposée. Tandis qu’ils ne me violaient pas mais le discutaient. Ils bandaient. Ils se dissuadaient. Cécile retrouverait mon corps suicidé, Eva raconterait partout ma disparition. Elles se rejoindraient dans l’appartement pour résoudre un meurtre.
Remerciements
Je n’ai reçu le soutien d’aucune institution, ce livre existe parce qu’entre 2022 et 2025 beaucoup de gens m’ont aidée.
Merci à Marine Cossou, Pj Horny, Stella Kerdraon, Claire Olirencia Deville, Lou-Andréa Benzacar, les spirales que nous formons me font croire que des communautés se constituent même dans ce qu’on se fait de pire à nous-mêmes.
Merci Béatrice Lussol, Caroline Déodat, Euridice Zaituna Kala, Camille Juthier, Camila Garzon et toutes les autres que j’ai croisées au petit-déjeuner, au travail, à Paris ou ailleurs, pour nos conversations sur la littérature, l’art et la vie.
Merci à Claire Marques Dos Santos de m’avoir trouvée, de m’avoir parlé, et d’avoir relu ce livre aussi attentivement.
Merci Marie-Lou Piffeteau, Opale Mirman, Paul Garcin, Benjamin Fraboulet, Théo Pall, Georgia Nelson.
Colophon
Relecture par Coralie Guillaubez.
Publié sous licence CC BY-NC-SA.
Version imprimeur
Une version papier de La même en pire, mise en page avec InDesign et imprimée en Numérique sur Rives Tradition blanc naturel 250 g/m², Bouffant blanc 80 g en 1 200 exemplaires lors du premier tirage par RapidBook — Corlet Imprimeur (ZI, rue Maximilien Vox, 14110 Condé-en-Normandie), reliée en dos carré collé, et distribuée par Paon Serendip est parue en mars 2026 avec l’ISBN suivant : 978-2-49353-427-9.
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