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C’est les vacances, n° 1
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C’est les vacances pourrait être un cadeau pour celles dont les yeux sont bordés de larmes, celles dont l’état de tristesse se trouve aggravé par les beaux jours.
Quand toutes les autres semblent si détendues et passent leur journée au grand air, se baignent et rient dans l’air tiède du soir, pour celles qui n’éprouvent pas le moindre désir de sortir de leur chambre.



en périphérie des vacances
Capri
y’a un été je l’ai passé à dormir faire des siestes dans l’appart de ma mère 3ème étage vu sur la rocade au bout de quatre siestes par jour j’me suis dit que c’était un peu beaucoup apparemment les gens déprimés font ça, mais qu’est-ce que j’en savais moi qu’à 18 ans on pouvait faire des dépressions dans l’appartement de sa mère au 3ème étage avec vu sur la rocade j’avais du travail mais pas assez pour m’occuper puis les filles de 18 ans ça fait pas des dépressions l’été de leurs 18 ans et puis c’était agréable de rentrer du taff à deux heures du mat les pieds qui puent les genoux éclatés la peau toute moite traverser la zone industrielle à vélo sans casque sans lumière chemise blanche auréolée de sueur pantalon noir collé de transpi pieds moites qui schlinguent dans les chaussures de service la cigarette sur le rebord de la fenêtre avec vue sur le parking heureuse de faire partie des gens qui travaillent se sentir adulte d’être épuisé de sa journée Tu verras, je t’ai posé les contrats sur le bureau. Finalement on n’aura pas besoin les deux dernières semaines. mais si jamais, on te rappelle Restez disponible, à l’affût du moindre appel, du moindre texto. pas de vacances quand besoin d’argent. ne pas se faire rappeler, ne pas se faire virer car pas embauché, ne rien toucher car pas cotisé, écrire à nouveau copier-coller de lettres, écrire disponible partout, cordialement, et des entretiens et blabla, et on vous rappelle et encore et c’est bon on vous prend, et à demain, 8h, tenue correcte En ce moment, tu verras c’est calme, pas trop de gens qui viennent. Mais effectif réduit. Donc tu fais l’ouverture des salles, l’accueil, la caisse, le téléphone. Pas grave si les gens te gueulent dessus, après tout ils viennent pour se détendre. quand je sors il fait bientôt nuit quand je sors je dépense mon salaire en bière pas’que après le travail, l’alcool, pour qu’après l’alcool, le travail, j’ai 21 et c’est le deuxième été, à regarder le dehors vu du dedans, sous les néons, les bandes d’annonces en boucle, les vieux bourgeois qui puent de la bouche et qui te disent que c’est pas normal qu’il y ait un sdf dans le hall, les gens qui râlent en sortant “la clim marche pas, remboursez-moi”, les gentes sur instagram qui postent summer vibe et tout le tralala et c’était rebelote chaque année, chaque été si tu veux garder ta place obligée de dire que oui bien disponible, cordialement, amandine elle dit heureusement que c’est qu’un job d’été sauf que l’été dure toute l’année et qu’on ne sait pas combien de mois elle contient contrat à durée indéterminée t’as de la chance d’avoir du travail, y’en a qu’en ont pas et puis tu finis quand tes études parce que t’as quand même 22 ans au bout d’un moment faut travailler ta soeur on la mettra en bac pro ça sera plus simple un jour, ma soeur est revenue avec une mauvaise note à l’école, mon père cherchait une punition à lui donner, puis il a dit “va prendre une pelle et creuse un trou dans le jardin, car plus tard t’auras un métier qui servira à rien” iels disent que les études ne servent à rien, iels disent que l’art ne sert à rien, iels pensent que je ne fais rien, alors j’attends, que la conversation passe à autre chose finalement je crois que j’aime bien travailler l’été y’a plus un chat dans les rues personne dans les bureaux, on te fait pas chier et c’est pas plus mal en attendant j’espère que tout les connards pourriront de honte sous le torrent de mes larmes acides, mais pour l’instant j’ai encore deux étages à serpiller techniquement l’été où j’ai passé à faire quatre siestes par jour c’est l’été où j’ai compris que j’avais passé les vacances de mon enfance et mon adolescence en camping en vendée pendant que, certain·e·s gentes de ma classe aux beaux-arts avait visité des musées, mangés dans des restos à Rome, Casablanca, ou encore passer l’été dans leur maison de campagne en Ardèche maman m’a souvent dit qu’elle aurait aimé nous emmener en voyage nous faire découvrir d’autres choses que les algues de l’atlantique cultivé le goût de l’aventure et le désir de partir je laisse pousser les grappes de colère en moi je vendange ma parcelle dans le calme, demain c’est le 15 septembre et il faudra commencer une nouvelle année c’est la france de patrick sebastien qui part en vacances c’est la france des gasoline stations d’ed ruscha en moins bien, qui disent putain l’essence à encore augmenté, c’est la france du périurbain, du semi-rural, c’est la france des pavillons qui partent toustes en même temps se parquer dans des lotissements de mobil-home c’est la france des y’a dédé qu’est dans le camping d’à côté c’est la france de cette année on a pas de vacances donc les enfants chez tatate machin, à lire les martine à la mer, à la montagne, à poney, c’est rire des « c’est toto qui fait un prout » qui apparemment n’a pas fait de moi quelqu’un.e d’intelligent.e puisque je ne connaissais même pas l’existence de marcel duchamp en première année de beaux-arts les vacances de mon enfance c’est s’entasser à 11 dans un mobil-home pour 6 les matelas au sol dans la cuisine et mamy qui se lève à 8h et qui t’enjambe pour préparer le café papy qui part chercher les baguettes toutes blanches du casino du camping l’odeur du café réchauffé au micro-onde des tartines trop grillées du beurre demi-sel qui reste dans le fond du bol et c’est qui qu’a pété toute la nuit à cause des fruits de mer d’hier rire gras plein de miettes entre les dents c’est nous les enfants des familles de beaufs qui passent l’été à attendre que maman rentre du boulot pour le bisous du soir, c’est nous les ados qui partent à vélo à 6h du mat' dans les campagnes pour aller castrer le maïs et arracher les échalotes, le tout pour 120 euros les trois semaines c’est nous les étudiant·e·s qui travaillons pendant nos études et pendant les étés de nos études, pas pour avoir de l’argent de poche non, mais pour payer le loyer et les livres de art en théorie qui écoûtent 40 boules c’est nous les diplômé·e·s en art qui allons récurer les chiottes de bureaux d’avocats tous les matins dès 5h40 une semaine après avoir reçu notre diplôme au ras des pâquerettes avec comme commentaire oral « tu serais légitime à faire des résidences en lycée professionnel » c’est nous les jeunes précaires, les jeunes artistes qui viennent des milieux populaires, qui passe leurs vacances à pas avoir de vacances, à maudire tous « les artistes aux rsa » qui paye des apparts à 600 boules, des ateliers à 200, mange dans des restaus gastronomiques deux fois par mois, dispose de tout leur temps libre pour postuler à toutes les résidences possibles et imaginables, partent en vacances à Barcelone avec papa/maman, et qui te disent “ouais tu sais, les gens qui continuent, c’est les gens passionnés” à nos enfances beaufs, belles et drôles, à nos vacances de merde, nos salaires à chier, nos dépressions, à nos été pourris à se ronger d’anxiété de comprendre à quel point la vie est nulle, à nos anxiétés profondes qui font de nous des boules de nerfs, de rage, et qui se sentent obligées d’écrire des textes avec plein de fautes d’orthographes, de grammaires et de conjugaison, pour ne pas sombrer dans l’envie d’étrangler toute personne qui te demande si t’as passé de bonnes vacances et te tende fièrement leur flyer de la prochaine exposition à laquelle iel participe, j’me torcherai le cul avec et vous vous laverez les mains de nos histoires de prolo parce qu’on choisit pas d’où l’on vient.

C’est privé jusqu’à ce que ça intéresse quelqu’un
Alexandra Dourlet

Réconfortantes images Confortables images Des images de confort.
La définition de l’acronyme ASMR traduit en français : RSMA, Réponse Sensorielle Méridienne Autonome, je libère des endorphines quand tes doigts s’approchent de mon visage. Tes doigts ne s’approchent pas vraiment de mon visage. C’est ce qui me fait éprouver le plus de plaisir. La petite douleur de savoir que le geste ne parviendra pas à sa fin. Sans le M ça fait RSA. Revenu de solidarité active. Le nom du mensonge. La chatte cherche le plaid en coton pelucheux. Ça lui rappelle le ventre chaud de sa mère. Elle cherche les tétines de sa mère, qu’elle ne retrouvera pas. La petite douleur de savoir que le geste ne parviendra pas à sa fin. Notre bon plaisir.
LES IMAGES LES PLUS RÉCONFORTANTES DE MA VIE
Un jour en direct à la télévision J.J.B (qu’il devienne un personnage pour celles qui ne sauraient pas qui il est) met une balle dans la tête de D. (qu’il reste lui-même, le ministre de l’intérieur), son crâne explose parce que J.J.B a tiré à bout portant. BFMTV interrompt la diffusion. J’ai les larmes aux yeux. Ce que je ressens c’est de la joie.
Un autre jour je visite la bourse de commerce, ma fille aime bien jouer avec mon briquet. Ses petits doigts ne parviennent que très rarement à faire apparaître une flamme. Par un enchainement d’évènements étranges et imprévisibles, tout brûle. Ça me répare.
Je croise G.W, je met une grande baffe dans sa petite gueule (idem un personnage tous vos rivaux sans talent prenant une place qui ne leur appartient que grâce à leur petite queue de connard privilégié) et il se met à genou et demande pardon. Ça me fait rire.
CC passe son temps à hurler dans ses costumes et il est payé pour ça. Je me lève je lui demande de se taire, il se tait. Par une opération aussi bizarre (fantasmatique) que celle du feu, lui intimant de se masturber devant nous, il s’exécute. Le public regarde. Tout le monde comprend bien maintenant qu’il doit arrêter l’art, et nous sommes si soulagées de ne plus avoir à nous taper ses formes. Un certain nombre d’hommes le suivent dans sa désertion. Il (un autre) arrive avec son petit sourire de merde, il se croit beau ou intelligent à ne jamais rien dire, il me dégoûte quand son t-shirt est sorti de son pantalon avec ses petites hanches, toute petite étroite, je pourrais vomir, rentre ton t-shirt dans ton pantalon, je prends sa tête et je l’écrase contre la baie, le sang coule légèrement de ses yeux, de son nom, l’impact l’a tué je crois. Ça me donne faim.
Je monte sur scène et tout le monde applaudit. C’est le stade de France. Me voir leur fait éprouver tellement de joie que je suis réparée, je me pourlèche de leur amour.
Je fais l’amour avec O.V, j’en rêvais depuis les premières conférences de presse. Il suce mon corps entier. J’adore ça. Je jouis. Je pourrais l’aimer maintenant, nu et si désirant et tout ce plaisir qui nous lie. Je le fais jouir, plusieurs fois, avec ma langue, mes mains, je le fais jouir en lui racontantque je vais le faire jouir et puis finalement je le défigure et je le jette à la rue, nu et sans papiers. Je le regarde souffrir et crier qui il est, crier son nom je veux dire. Personne ne le regarde, personne ne le croit, tout le monde veut qu’il se taise et disparaisse. Coucou Kane.
Je coupe la queue d’O.Z en public. Devant sa classe. Ils sont là à regarder, non. On peut faire mieux, ils sont là et ils le tiennent, fond vert. J’incrusterai le jeune homme de Pasolini, celui qui chante une fleur à la main sur des images de guerre. Il se vide de son sang au milieu de nos rires, tout ce rouge, ce vert et le souvenir du garçon qui chante. Bonjour le bonheur.
Je tue F.S. Je la regarde mourir, ça dure longtemps, plus que je ne l’avais anticipé. Sa surprise à constater ma violence est un régal. Une friandise. Le plus grand plaisir de ma vie : mon couteau lui lacérant le ventre jusqu’au cou, ses yeux presque à sortir de leurs orbites, je pourrais les bouffer de joie.
B.A est coincé dans une station-service avec moi, pour une raison mystérieuse. C’est un rêve. Il est vieux et débile. Je n’ai pas de mal à l’intimider. Je lui met la pompe à essence dans la bouche et j’appuie sur la gâchette. Il gonfle tout en fondant. À la fin on dirait un petit tas de linge sale.
Et toutes sortes d’images de ce genre, réponse sensorielle méridienne autonome et solidarité active. Ma réponse est une image de mort ou de destruction ou de pouvoir mais c’est la même chose. Mes frissons sont pleins de la passion de les voir agoniser, de voir leurs vies détruites, ma solidarité s’exprime activement par la description de cette passion. Je ne manque pas d’empathie. Je suis une personne très douce. Je veux dire, il n’y a que mes petites images réconfortantes.


Bernard Arnaud ne prend pas le métro
Elise Bmx
tout à l’heure sur le quai du métro j’ai été saisie par l’envie brutale de pousser Bernard Arnaud sous le train qui entrait en gare vous me direz, c’est idiot Bernard Arnaud ne prend pas le métro depuis je ronge ma main en me demandant comment atteindre les chiens de son espèce si tu as une idée écris-moi
CANICULE HAHA
encore un record de chaleur ça faisait bien trois jours haha on va pouvoir faire un barbec' avec plein d’animaux morts différents on va pouvoir faire des selfies au bord de la piscine pour foutre le seum aux pauvres et avec un peu de chance le rosé aidant choper une bonne insolation
JEUX D’ENFANTS
nous nous appliquons à réaliser les jeux d’enfants à réaliser le chien en peluche la voiture barbie la maison de poupée le poupon en plastique si enfants nous avions joué non aux gendarmes et aux voleurs mais aux révolutionnaires et aux ennemis du peuple non à la dînette mais à la guillotine non à la princesse mais à la pétroleuse non à engranger des billes mais à les redistribuer que serions-nous en train d’accomplir ?
Eat the rich
Liza Maignan

Ok, je vais être honnête avec vous : je suis hyper stressée à l’idée d’être là aujourd’hui, face à vous, car ça fait des années que je n’ai pas fait cet exercice. Avant d’écrire, je me disais : tu vas te rater / tu vas être nulle / tu vas faire un bide / tu seras pas assez drôle / pas assez sérieuse / pas assez profonde / pas assez légère / pas assez poétique / pas assez politique. Et puis je me suis souvenue que la chose que je savais faire de mieux c’était de me cacher derrière l’auto-dérision. Alors j’ai commencé à regarder des tutos pour apprendre à faire du stand-up. J’ai découvert des articles avec des titres rassurants : Comment assumer de faire un bide., Ne soyez pas trop “méta” !, N’essayez pas d’être drôle., Si vous n’habitez pas Paris, jouez avec vos armes !, L’importance du silence., etc. J’ai aussi découvert les sept attributs des gens qui réussissent dans la comédie. Un : le doute de soi. Deux : une grande capacité à procrastiner. Trois : la peur de l’inconnu. Quatre : la fainéantise. Cinq : la peur de l’échec. Six : une mauvaise planification. Sept : un besoin d’exprimer quelque chose au monde entier. Pour celleux qui me connaissent personnellement, certains de ces attributs me correspondent plutôt bien (à l’exception du n° 6). Alors j’ai commencé à me demander si je ne pouvais pas faire carrière dans le stand-up ? Bon finalement, j’ai décidé de faire ce que je savais faire de mieux : raconter ma vie.
Pour commencer, je vais vous donner un peu le contexte : j’ai grandi sur l’île de Ré. Ré, ça sonne : trop stylé ! Alors ouais, j’avoue : j’allais à l’école en vélo, je faisais des fêtes sur la plage, toussa toussa. Mais surtout sur l’île de Ré, il y a une chose particulière, c’est les riches. Ok, ma mère et moi on ne l’était pas. Elle s’est d’ailleurs vantée pendant vingt ans de louer l’appartement le moins cher de toute l’île. En revanche, comme j’étais une gamine plutôt ouverte d’esprit, j’avais pas mal d’ami·es riches. C’était des gamin·es qui avaient des noms de famille en « de la » : de la Machinette, de la Blablabla, de la Bidule Chouette. À l’époque on parlait pas politique, alors traîner avec des riches, ça avait ses avantages et pas encore ses inconvénients. Je partais faire du voilier avec elleux, je faisais des piques-niques avec de la bouffe de qualités et surtout, sans vraiment m’en rendre compte, j’avais trouvé des mécènes pour mes vacances. L’été je partais à l’oeil dans des grandes baraques avec piscines. Il y avait des tableaux de scènes de chasse au-dessus de mon lit et on buvait dans de beaux verres en cristal. Ça arrangeait plutôt bien ma mère qui, sans ça, m’aurait laissée traîner pieds nus tout l’été sur le marché dans lequel elle travaillait. Ma mère, les riches parfois elle les aimait bien ; parce qu’iels lui achètaient sa maroquinerie et que leur argent dépensé l’été, nous faisait vivre toute une année. Et parfois, elle les détestait. Elle me disait tout le temps : “C’est que des putains de bobo qui se la joue gauche caviar, en fumant des pétards pour s’encanailler avec des marginaux comme moi, alors qu’ils votent à droite et qu’ils font des dîners de cons.”
Bon, moi à l’époque j’avais du mal à comprendre le concept de gauche et de droite. Je ne savais même pas où était ma propre gauche et ma propre droite. Mais assez vite, j’ai compris que la droite n’était pas le bon choix. Pourtant j’étais droitière et ça, ça me mettait super mal à l’aise. Mais une chose était sûre : je n’aimais pas le caviar donc tout irait bien. En tous cas, grâce à cette enfance entourée de riches, je suis assez ok avec l’idée d’être pauvre. En grandissant dans ce contexte, j’ai appris plein de choses : la valeur de l’argent, les bonnes manières et les différents registres de langages à adopter. D’ailleurs iels disaient tout le temps à ma mère que j’étais « bien élevée » (à comprendre : « pour une gamine de pauvre » ). Et maintenant ça me sert pas mal quand je me retrouve avec des riches, même si j’ai toujours pas compris si la fourchette devait être à droite et le couteau à gauche, ou l’inverse.
Bref, vous avez le contexte. Maintenant je vous raconte l’histoire de ma madeleine de Proust : l’odeur des riches. Enfant, il y avait cette odeur, que je retrouvais tout le temps chez les mamans riches : c’était une odeur hyper cosy, chaleureuse genre : c’est l’hiver, tu es bien emmitouflée avec ton châle, au coin du feu dans un super fauteuil design un peu vieillot. Cette odeur, je la sentais surtout dans les bagnoles. Alors au début je pensais que c’était juste une odeur de bagnole de riche, comme si iels avaient des sapins senteur Hermès ou une connerie dans le genre. Parfois je me demandais si c’était pas leur peau de riche qui se mélangeait aux sièges en cuirs de leurs bagnole qui donnait cette odeur. Bon, en débarquant à Paris j’ai retrouvé cette odeur que je n’avais pas sentie depuis longtemps. Elle se faufilait dans le vent quand je croisais des petites dames avec pleins de bagues au doigts, et une mise en plis sur leurs beaux cheveux blanc-gris. J’ai commencé à comprendre ce n’était pas l’odeur d’un putain de sapin de voiture de riche.
Un soir, dans la galerie où je bosse, il y avait cette gentille collectionneuse qui me racontait sa vie et moi je trépignais sur ma chaise en sentant son odeur de riche. Je l’écoutais, tout en enquillant mes verres de vin nature pour que le temps passe plus vite et que je puisse enfin lui demander : —Putain mais Isabelle, c’est quoi ton parfum ? J’allais enfin savoir quel était le nom de cette odeur qui hantait mes naseaux et qui, pour moi, était le parfum des inégalités de classes. Bon, je suis sûre que vous vous en foutez bien de connaître le nom de ce parfum, car pour vous cette odeur ne symbolise certainement pas la même chose. D’ailleurs toutes mes excuses aux personnes qui ont dans leurs entourage une personne qui porte ce parfum et qui ne sont pas forcément riches. Et quand bien même, si vous êtes riche et que vous me lisez aujourd’hui, je vous aime quand même.
Depuis cette soirée, j’ai fait quelques recherches sur internet et je suis tombée sur plusieurs débats et avis sur ledit parfum : Shalimar (de Guerlain).
— Ma mère l’adore, mais moi pas du tout ! L’odeur je supporte pas, c’est super charger en citron. Pour moi ça sent le produit pschit pschit toilette.
Je continuais de traîner dans mon lit en lisant le forum de www.beauté-test.com et là, ça a commencé à devenir intéressant :
— Bonjour ! Ma mère avait un fond d’extrait de Shalimar et je l’ai mis ce matin, il est divin !Une amie avec qui j’ai bu un café, en me faisant la bise m’a dit : « C’est quoi ton parfum ? Il sent bon, tu es un appel au sexe à toi tout seul ! » Que pensez-vous d’un homme qui porte l’extrait de Shalimar ?Ça vous choque ? Merci :)
— Mon chéri adore les parfums féminins… Et depuis qu’il me connaît il se délecte de tous mes parfums. Eau de Shalimar il se parfume avec en me disant qu’il pense à moi toute la journée grâce à ce parfum… Mon chéri sent souvent la femme (lol) et j’adore nicher mon nez dans son cou doux et parfumé. Il danse beaucoup et plein de cavalières lui disent qu’il sent bon. Alors… plus complexé à porter Shalimar ?
J’en déduis que je me suis peut-être plantée sur Shalimar et que ce n’est peut-être par qu’un parfum de riche. C’est peut-être aussi le parfum de la déconstruction. Alors si vous voulez savoir ce que sent la déconstruction du patriarcat ou si vous voulez vous sentir un peu plus riche en fin de mois, je vous conseille de choper des échantillons gratuits de Shalimar chez Sephora.
S.oigner N.otre C.onfort F.essier
26.07.22
Je n’ose pas sortir des toilettes parce que je sais qu’on m’a entendu crier. Quand le contrôleur a tambouriné à la porte j’étais pourtant persuadée que c’était une des dernière fois où ça fonctionnerait. Dernièrement même de se foutre dans les toilettes du train sans fermer le loquet pour ne pas attirer l’attention des contrôleurs ça n’a plus marcher. Ils finissent toujours par vigiler les WC parce qu’ils savent qu’on devait être pas mal à s’y cacher pendant les trajets. D’habitude quand je perds à ce jeu d’argent je pleure mais cette fois ci je ne l’ai pas supporté. Le type est entré et m’a direct sermonné, ce à quoi mon corps a répondu quelque chose de complètement fracassé. Je me suis mise à parler en hurlant comme si on était en train de m’étrangler, comme si j’étais possédée. Je ne sais pas exactement ce qui a provoqué ce burn out explosif que je n’avais pas prévu d’exprimer mais la peur dans les yeux du mec en uniforme m’a un tout petit peu consolée. Il a tout fait pour ne pas montrer qu’il était désarçonné. Une fois qu’il a vu que j’étais en mesure d’accepter de lui montrer ma carte d’identité pour qu’il puisse m’adresser sa contravention de 170 euros, il a voulu essayer de m’adresser de l’empathie. « Ne restez pas là sur la cuvette Mademoiselle, allez vous asseoir sur les sièges comme tout le monde. »
02.08.22

Je prends goût à l’engueulade, je glisse doucement dans le plaisir des accrocs. Je suis poussé par le même feu que celui qui te fait décoller le scotch de ta peau. Plus peur de répondre, de gangrener, de décaisser le grain de sable au fond de ma durite-tempe. Je me laisse aller à brailler
mes plaintes à des inconnu·es dans des espaces non conçus, dans les endroits où l’on s’entasse, où l’on se retrouve tout près des gens qui nous font chier, qui nous ont trop regardé, dont la présence a décidé de nous déranger.
J’ai deux heures coincée à Nîmes, la ville à 40 degrés. Ce matin à la radio les habitants de la commune la plus chaude de fRance sont mécontents de cette 3 ème vague de canicule, on en peut plus, on cuit, on sue. Je pose mon cul sur un banc pensé pour ne pas être bien dessus. Pas la force d’aller jusqu’au parc, même le rayon frais du Carrefour city n’est pas en dessous des 35 degrés. Deux heures à dégouliner des cuisses, un gosse en fauteuil embrouille une blonde en tong et toues s’amassent autour pour voir qui se fera ratatiner. Dans ma tête c’est serré, des vertiges angoissés s’entrecoupent de pensées obscures, rien qui vaille, uniquement des cris sourds d’une descente de sérotonine orchestrée par mon cerveau claqué. Claqué au sol comme les dizaines de flipflop que je vois battre du pavé, la tête entre mes mains, les écouteurs vissés, il n’y a que Britney qui réussit à me faire décoller pendant 3 chansons écoutées à répétitions sans excès. Ma transpiration est acide, elle traite mes déchets. Des sueurs de gêne et de frustrations empêtrées comme dans un réel que je vois passer qui montre la fabrication en usine des surimis. Sur mon tel, les visages sont vides, les yeux me toisent, les sourires m’annihilent. Et quand c’est enfin l’heure de pénétrer la gare, j’essaye de regarder des vidéos de bébés pour contrer mes sentiments d’effondrement et ça commence à marcher. Un pépé s’approche de moi sur le quai et je simule l’inattention, il me demande si le sac en papier Burger King laissé sur le siège d’en face m’a appartenu. Sans réponse, il me montre l’intérieur de la bête : des sachets de Kinder bueno étendus sur des lits de serviettes. S’ensuit une morale qui se perd dans l’atmosphère… « Casse-toi » je lui crie dans ma tête mais il n’entend pas et s’assoit en face de moi. Le TER finit par arriver, deux vieux wagons gris sales comme ma jupette blanche après avoir passé la journée traînée sur des fantômes de cul. Je me plante devant une des vieilles portes et n’ai pas la force de tirer la poignée. Une meuf de mon âge en sort en poussant difficilement le battant rouillé et elle me râle dans la figure : « Vas-y m’aide surtout pas toi, reste là comme ça à rien faire ! », à quoi je lui répond au quart de tour alors qu’elle traîne son enfant au dessus des marches noirs : « Ouais c’est ça allez sort casse-toi — T’as dit quoi ? » Elle me fait en se plantant derrière moi, je me retourne pour rétorquer : « Pourquoi tu viens me soûler là ? On t’as payé pour me faire la morale ? — Quoi ?! Mais t’as craqué de me parler comme ça ! » Mais je la coupe : « Mais arrête de parler tu me soule ! » et je hurle pour répéter « Tu me souuuules ! Vas t’occuper de ta gosse ! — Mais t’es une gamine !! Ouais vasy pars, conasse ! » J’entends, alors que j’entre par une autre porte qui s’est libérée de passagers. Mes fesses s’éclatent sur un siège et mes mains tremblent, je suis rouge et je fume. Mais je n’ai besoin que de quelques minutes pour me rendre compte que l’adrénaline m’a libéré de l’angoisse grimpante qui me figeait dans mon crâne. Je comprends l’aisance que je prends à m’embrouiller avec des inconnu·e·s, je capte l’effet pervers d’un pic de colère quand il peut se déverser sur un cerveau qui n’est pas le mien. J’énumère dans ma tête les altercations qui m’ont provoqué des sensations similaires de feu, et qui font de ma colère une colocataire qui s’est installée dans mon coeur ratatiné tout au long de l’été. La dernière fois que c’est arrivée, c’était la semaine dernière dans un train qui allait jusqu’à Strasbourg depuis Marseille. J’étais trop contente de me retrouver à faire ce voyage avec Oseille. On a fait des TikToks pour écouler les 45 minutes de retard dans la gare, à l’entrée du club Grand Voyageur climatisé dont l’air frais parfois nous atteignait à mesure que les portes s’écartaient machinalement l’une de l’autre. Osi tournait sur elle-même pour faire gonfler sa longue robe rouge et éventer ses mollets drus pendant que je glissais vers elle sur le carrelage dans mes énormes tatanes. « Que le freak show commence ! » s’est exclamé Oseille après qu’un enfant lui ait demandé si c’était bien une robe qu’elle portait. Dans le train on passe le temps en faisant un ptit bac revisité, on fait des catégories IST, celebrité, neuroatypie et DJ mais on est vite lassées. Osi branche son casque à ses oreilles pour écouter de la trash hiperpop pendant que je dois expliquer au voyageur d’en face qui est Dora Moutot parce qu’il l’a vu ironiquement écrite dans la case Ami·e·x·s du papier que j’avais laissé à sa place sans faire exprès. J’aurai préféré qu’il me demande qui est DJ Chlamidya… Je me sens d’humeur à être patiente alors je tente un rapide séminaire introduit par la définition de terf sur les dangers de la récupération par l’extrême droite des mouvements féministes essentialistes antitrans. Ensuite Osi se lève brusquement et me dit qu’elle va essayer d’obtenir un verre d’eau au wagon-bar. Je reçois sur mon tel un peu plus tard un texto d’elle qui me dit jsuis trop vener. Elle débarque à la seconde en sueur, les yeux grands ouverts. « Y’a des mecs qui m’ont filmé — Quoi ? — Genre je les ai cramé il me mettaient dans leur story snap et il rigolaient alors je leur ai dit vous me filmez là ?? Mais j’ai envie d’y retourner et de leur faire supprimer la vidéo. — Bah vas-y, on y va. » J’enfourche mon sac à main en jean et on se met à traverser les voitures, nos pas sont lourds et déterminés, le désir de vengeance est une sensation qui pourrait me faire voler. Oseille s’arrête devant deux mecs barbus en t-shirt blanc et je dis direct « Pourquoi vous l’avez filmée ? Supprime la video. » Agacé, le type sait de quoi il s’agit mais fait le mec qui a pas le temps « Vas-y barrez-vous j’ai rien filmé », et j’enchaîne plus fort « C’est quoi ton problème en fait pourquoi tu veux pas supprimer la vidéo, moi je pars pas tant que t’as pas enlever la vidéo tu te prends pour qui, t’as cru que tu pouvez nous filmer comme ça ? » Tous les regards des passagers commencent à se lever, Oseille renchérit en criant « T’es un tocard, je t’ai très bien vu en fait et t’étais en train de rigoler ! » à quoi le type grogne « Mais cassez-vous j’ai rien là ! Allez ! Partez, j’ai pas que ça à faire… — Mais moi j’ai pas qu’ça à faire ! » j’aboie « Tu crois que ça me fait marrer de venir te demander de supprimer ta vidéo de bolosse ?? » Son pote se lève et tente de m’éclipser en me faisant « Viens, viens, on va parler dans le couloir là… — Mais nan moi je vais rester là devant tout le monde, y’en a marre c’est toujours pareil on se fait pas respecter mais t’sais quoi je vais bien rester la ! — Ooh y’en a marre là ! Allez régler vos histoires ailleurs c’est pas la cour de récréation ici, on a déjà une heure de retard, tout le monde est énervé pas la peine d’en rajouter ! » beugle une cinquantenaire sur le siège derrière. Je la fusille du regard pour rétorquer « T’es qui toi on t’as rien demandé ! — Vous avez raison les jeunes, défendez-vous ! » crie un autre daron avec un bob qui nous adresse son pouce, comme si on avait besoin de lui et de son doigt d’hominidé pour faire le gardien de la paix. « Vas-y mais barrez vous, je vais serrer, j’ai rien sur mon tel jvais vous enculer » lâche le mec qui est devenu rouge comme une fraise. « Ça c’est clair la sodomie tu devrais essayer ça te détendrait ! » Il y a un blanc, je me tourne vers Oseille pour qu’elle prenne le relais mais c’est terminé, maintenant il n’y a plus qu’à repartir fièrement en vivant sa perche d’atrabile. On ressasse la scène de retour dans notre carré de sieges avec Oseille avant qu’une Allemande avec un pancho et des atébas viennent s’installer à côté de nous. Elle nous interpelle « Heu sorry, I just saw what happened and I think what you did was really cool, like you guys are so courageous, really like these guys were disgusting, like for real its really cool, I dont know I just wanted to tell you this like, my name is Berta, I’m from Karlsruhe yeah, my train was cancelled so I missed my correspondance, but I think you should really fight like you did this time, in Germany we have a QR code to give to abusive men and it leeds to a song about consent with a little cat and a cup of tea yeah, haha, yeah » On ne sait plus comment s’en débarrasser, mais je réalise que l’assurance avec laquelle j’ai été provoquer ces mecs, c’était celle d’être dans un espace où ces gars là n’auraient pas pu m’emmener à l’abri des regards, ni me poursuivre ou utiliser leur supériorité physique. Le train contient ses passagers dans un état de tenue, je me suis sentie protégé par le nombre de gens obligés d’être des témoins assis, des spectateurs forcés. Ça n’a rien à voir avec le tram, dans lequel les portes s’ouvrent constamment, ce qui donne l’impression aux voyageurs de pouvoir se dédouaner d’être témoins puisqu’ils sont presque arrivés. Plus le transport va vite et moins je suis pressée d’apprivoiser mes fissures d’enragée. Aucune patience, le temps de rien. C’est le pacte que j’ai passé avec la réalité le temps de l’été, parce qu’il fait chaud mais que les regards collent.

02.09.22
C’est un des derniers trains de l’été. Je découvre que les sièges de celui-ci viennent d’être refaits, une esthétique fast fashion qui ressemble de plus en plus à celle de Ryan Air. Plus de moquette, mais une toile dure gris foncée aux rayures ni ciel ni azuré, et des accoudoirs en plastique qui sonnent creux. Rien de chaleureux, rien de fantaisiste, c’est entre l’aéroport et la salle d’attente. Je grogne en m’asseyant dessus parce qu’ils sont bien moins confortables que ceux d’avant qui n’avaient que deux ans. Sérieux c’est là que va notre argent ? Si vous voulez vous sentir en communion avec la haine des autres, allez regarder les commentaires des Francais sur les dernières publications Instagram de la SNCF. Les gens aiment s’y défouler. La privatisation en marche de la SNCF n’a pas manqué d’affecter les estivaliers, aurait pu titré le journal de TF1 si il avait été honnête sur ce qui est en train de se réaliser. « Mesdames, Messieurs, nous vous informons que vous avez choisis le trajet le plus écologique pour votre voyage » annonce une voix de contrôleur avec douceur et gaieté et j’ai tellement envie de le buter. Je remue sur le siège en similicuir qui fait des bruits de pet, dans mon dos résonne plein de douleurs propre à ma hargne. Le train démarre et c’est déjà le moment de montrer ses billets. Une meuf pas loin de moi n’a pas sa carte d’identité pour justifier son abonnement TGV MAX JEUNE. Elle se prend 180 euros d’amende qu’elle refuse de payer. Le contrôleur lui indique que les forces de l’ordre l’attendront à la sortie pour l’emmener au commissariat pour refus d’obtempérer, et voyage sans titre de transport. La fille raque déjà 80 euros par mois d’abonnement, 40 si comme moi elle le partage illégalement avec une amie de moins de 27 ans qui lui ressemble. C’est peut-être la raison pour laquelle elle n’a pas la carte d’identité censée prouver qu’elle est bien celle qui souscrit au forfait. La femme qui est assise à côté d’elle a l’air aussi sage que son slip Petit Bateau « Mais vous n’avez pas votre Carte Vitale ? » chuchotte-elle avant de s’éclipser, embarrassée puisque la querelle commence à durer. En partant cette dame dévoile le pied dans le plâtre calé sur une béquille et les tonne de bracelets de celle quia présent pleure pas très fort en comptant le cash qui lui reste après avoir finit par payer. Les papiers oranges s’enroulent entre ses longs ongles roses. L’homme blanc de plus de 40 ans fourre le cash dans un porte-monnaie. Le nom du métier de contrôleur me donne envie de gerber. C’est un travail exercé dans des espaces où on ne peut pas echapper à son autorité. Il me rappelle le CPE, le directeur et le patron. Ces carrières censée être passée à faire peur et surveiller. Je commence à délirer. À trembler en m’imaginant hurler « EXCUSEZ-MOI ? C’est avec cet argent des amendes que vous venez de refaire les sièges du TGV ? C’est pas très ergonomiques ! C’est des étudiants d’école de commerce employés en service civique qui ont designé le mobilier ? » Cette pensée me fait jubiler, rien que de me convaincre de le crier me fait frémir les veines en les remplissant de cette bille de haine. La seule à laquelle je suis véritablement abonnée.

11:11
Anne-Sarah Huet


La hauteur et les écarts entre les luminaires contribuent à réaliser le code, conjointement à l’absorption de la lumière par les gradins, le linoleum et les boiseries latérales. Sur le sol, des lignes et des stickers servent de supports aux interactions réglées que l’on joue. Une horloge rectangulaire, à l’affichage numérique rouge, clignote pour marquer les secondes. Elle est grande, grande comme la double-porte battante, l’information dispensée doit être lisible de n’importe quel point de l’espace et des gradins. Nous aimons quand elle indique les heures du soir et nous sommes comblé·e·s quand elle indique des heures miroirs. 18:18, cet espace-temps est parfait.
À l’entrée de la disproportion se trouve un bureau au plateau beige clair, granulé d’une manière municipale (i.e anti-dérapante). Deux volontaires collectent les frais d’adhésion dans une caisse en métal sécurisée par un cadenas minuscule genre journal intime. Scotché sur la tranche du plateau, un A4 indique le nom du club.
Les adhérant·e·s interagissent en petits groupes, installé·e·s çà et là dans la disproportion. Certain·e·s le font autour de tables du même modèle que celle de l’entrée. Nous sommes assis·es sur le bord de l’horloge, les jambes qui pendent dans le vide, entre 18 et 18. Nous voulons évaluer la quantité d’énergie exégétique dépensée sous nos pieds. Les couinements de semelles, les éclats de voix assourdis favorisent la concentration et l’effort. Nous pensons au cadenas minuscule, sur lequel nous aimerions rediriger l’exégèse. Qui connait son code ? Qui veut le commenter ?
Dans Conventions (1969), le philosophe David Lewis définit la common knowledge comme une information connue par toustes, et dont touste savent qu’elle est connue par toustes, et dont touste savent que touste savent qu’elle est connue par touste, et dont toustes savent que toustes savent que toustes savent qu’elle est connue par touste etc. On peut dire que l’heure est common knowledge dans la disproportion ; du moins, la position et la dimension du cadran indiquent qu’on a voulu qu’elle le soit. Le code du cadenas, une suite de caractères, est probablement connu des deux volontaires. À moins qu’il soit un shared secret : chaque volontaire en connaît une moitié seulement, exigeant leur présence et accord simultanés pour collecter les frais d’adhésion.
Question : imaginons qu’un enchantement brise la conscience infinie et réciproque de la common knowledge, imaginons qu’elle soit limitée, disons, à l’ordre deux. Cela revient à remplacer « etc. » par « personne ne sait si toustes savent que toustes savent que l’information est connue par touste ». Quelles seraient les conséquences ? Nous pensons que les conséquences seraient dingues, diffuses et imprévisibles. La disproportion serait un cube blanc sans ombre, propre, artificiel. La peinture abstraite serait figurative. Les mèmes seraient performatifs. Il n’y aurait plus de main character, ni de club exégétique. Il ne resterait plus que les heures miroirs.
01:01 quelqu pense à toi 02:02 guérison proche 03:03 u ange te protège 04:04 n’abandonne pas 05:05 abolis 06:06 libérée 07:07 u ange te réveille 08:08 ta journée va être chargée en émotion 09:09 quelqu dit du bien de toi à une réunion 10:10 tu t’es tromp 11:11 journée post-moderne 12:12 tu as raison 13:13 marx fait bien partie du problème 14:14 quelqu’une lit ton numéro de securité sociale 15:15 quelqu t’aime 16:16 une colère te mènera loin 17:17 une institution pense à toi 18:18 quelqun.e imprime un mème sur dibond 19:19 investis dans une crypto 20:20 quelqu dit du mal de toi 21:21 u institution te récupère 22:22 c’est pas grave… parce que quelqu’u t’aime 23:23 n’abolis pas 00:00 abandonne
a true story
Rubbi Rogg
EL N’EST PAS UNE FEMME EL N’A JAMAIS VOULU ÊTRE UN HOMME EL NE SUPPORTE PAS LES RAPPORTS GENRÉS EL NE FRÉQUENTE QUE LES SIENNES EL AIME LA NUIT JE EST TOUT LE TEMPS À DÉCOUVERT JE A TROP DE DIGNITÉ JE EST TOTALEMENT OBSESSIONELLE JE EST ACCRO À L’AMOUR JE NE L’AVOUERA JAMAIS CE QUI ME REND RIDICULE JE ME SENS INFÉRIEURE JE VEUX ÊTRE UNE CHIENNE DOUCE JE DEVIENS PLUS À L’AISE AVEC L’ALCOOL LORS DES RDV (TOI AUSSI) ON EST PAS RENTRÉES SUPER COPINES DE CE FESTIVAL ET TU T’ES FAIT MORDRE LE NEZ PAR UN CHIEN. ON A PRIS PLEIN DE KÉTAMINE, JE NE SAVAIS PAS À QUI JE DEVAIS PARLER ALORS JE TE SUIS PARTOUT J’ESPÈRE QUE TU VOUDRAS BIEN TU ES TOTALE SUBLIME ET JE NE SAIS PAS OÙ ME METTRE C’EST LE MOMENT LE PLUS INTENSE DE MA VIE ET JE PLEURE DEDANS ET JE SUIS SUPER EXCITÉ DEHORS EL ET JE SUIS DANS LA VIE COMME SUR UN CHEVAL SUPER-PUISSANT, FANTASTIQUE JE VEUX PROFITER DE CETTE INTENSITÉ J’AI ENVIE QUE TU SOIS TOXIC ET MOI DOUCETTE ET TE FAIRE DES PETITS GESTES D’AFFECTION RÉPÉTÉS AU QUOTIDIEN. JE TE SUPPLIE DE M’EMBRASSER JE VEUX BAISSER TON SHORT JE VEUX DORMIR À COTÉ DE TOI POUR PROFITER DU PANACHE DE TON CORPS J’AI SUPER ENVIE DE TE DEMANDER SI ON VA ÊTRE ENSEMBLE SI JE PEUX T’AIMER. JE NE LE FAIS PAS PARCE QUE JE T’AIME DÉJÀ ET JE VOIS LA RÉPONSE SUR TON VISAGE. JE T’EMBARRASSE. ALORS JE SERAI TA SECRÉTAIRE CETTE NUIT J’AI RÊVÉ QUE JE FAISAIS TA VAISELLE IL Y A QUE TOI POUR TROUVER ÇA MIGNON DANS CETTE SOCIÉTÉ OÙ IL FAUT AVOIR DES FOLLOWERS, MAÎTRISER SA DESTINÉE ET ÊTRE COOL JE REGARDE TA VIE SUR INSTAGRAM J’AI BESOIN DE DOUCEUR ET JE CROIS QU’À CET ENDROIT, L’HUMILIATION M’EXCITE J’ESSAYE DE RÉSOUDRE QUELQUE CHOSE JE RÉFLÉCHIS À TOUT ÇA PUIS JE TE DIS : « PISSE-MOI SUR LA CUISSE SOUS LA DOUCHE STP » JE SUIS FATIGUÉE DE COMBATTRE JE SERAI TA BEAUTÉ, TA CHIENNE, TA SECRÉTAIRE, TON AMANTE HUMILIÉE TU ES MA LACTINA MA LACTINETTE MA VOIE LACTÉE
Morceau de chair
Azani V. Ebengou
Chez Imani. Dans la chambre, ou dans le salon, ou bien le salon et la chambre ne font qu’un. Aux murs, des affiches multicolores, dont une qui se décolle et indique le titre : Kongo Kweer Fest. Au pied d’une petite table, un tourne-disques. Les fenêtres sont ouvertes, on entend les bruits du voisinage, un enfant qui pleure, de la musique…
Imani mange une assiette de poisson, manioc, sakasaka. Elle prend son verre, se lève et s’approche d’un gros pot en terre contenant une plante. Elle verse un peu de sa boisson en murmurant, puis se rasseoit. Elle pimente son plat, une fois. Trempe son manioc dans le piment. Elle pimente à nouveau. Mange un gros bout de manioc, boit un grand verre d’eau. Pimente encore. Boit encore de l’eau. Mange du manioc. Pleure. Renifle. Elle mange quand même. Au bout d’un moment, elle abandonne son plat en reniflant.

IMANI, s’adressant à l’extérieur.
– Excuse-moi. Bonsoir. Bonsoir. Est-ce que tu veux bien baisser la musique, s’il te plaît ? Je ne sais pas pourquoi je m’évertue à parler alors qu’on ne m’entend pas. No one is listening… No one / no one / no one / can get in the way of what I feel for you.
Oh oh oh oh oh Oh oh oh oh oh oh oh Oh Est-ce que tu m’entends ? Est-ce que tu m’écoutes ?
Tu sais, je suis incapable de faire le deuil. Je suis inconsolable. Je me suis noyée dans mes larmes des semaines durant. Le déluge, dès le matin. J’ai arrêté de porter du mascara. De temps en temps, en me préparant, j’oublie dans quel état j’erre et à qui j’ai affaire. Ou bien simplement, je me dis, « aujourd’hui ça va mieux. » Et je mets du noir sur mes yeux. J’ai tâché robes, chemisiers, oreillers. Certains en portent encore les stigmates. Impossible de t’éviter. À neuf heures, mon bol de riz-au-lait vanillé m’évoque celui que tu faisais. À midi, j’entends ta voix qui me rappelle de baisser le feu sous les légumes. À seize heures, je bois ta tisane de citronnelle. À dix-huit heures, tu allumes ma cigarette. Chaque objet de cet appartement se réveille devant mon passage et me rappelle ton absence. Me rappelle que tu ne seras jamais plus là. Jamais jamais jamais jamais jamais jamais. Jamain ! Je refuse d’entretenir le songe mélancolique où tu reviens. Je suis revenue du pays la semaine dernière. Deux mois et demi à Brazzaville. L’hiver français est resté ici, et je me suis glissée dans la chaleur moite et tropicale du Congo. Chez ma tata ya mwasi1 Véronique, avec deux autres de mes tantes paternelles, tata Tina et tata Sonia. C’était inespéré. C’est tellement rare qu’on ait les moyens de se retrouver au pays au même moment. Des questions entr’ouvertes, des réponses semi-closes. Ce voyage, le mien. Le mien. Le bijou que je m’offre, un baiser sur le front de l’enfant que j’ai été. Mon soleil d’indépendance, ma méditation intime, ma mangue mûre. Ce voyage a chamboulé mes profondeurs. Je peine encore à comprendre comment, en quoi. Une chose est sûre, je ne suis plus la même. Que s’est-il passé pendant ce trimestre à l’autre bout de moi-même ? Bonne question. Par où commencer… J’ai commencé la rédaction de mon projet de thèse. Tu sais comment je tergiversais pour choisir un sujet. Là, il m’est apparu comme une évidence : le rôle de la musique dans les résistances anticoloniales congolaises. J’ai passé beaucoup de temps avec mes grands-parents, à écouter leurs vieux albums, les commenter avec eux, leur poser des questions, à eux qui ont vécu l’avant et l’après-indépendance. J’ai passé du temps avec mes koko lolo, mes arrières-grandes-tantes, avec qui je n’avais pas pu dialoguer lors de ma dernière visite, faute de parler un lingala correct. Alors j’ai appris. Pas à pas. Mbote koko, boni ? Nazali malamu. Malamu mpenza. Bana na tata ya mwasi Véronique ? Ah, bazali malamu. Bisso na bisso, koko… nalingi yo2. Mon coeur balbutie une langue bantoue, gazouille cette musique secrète et familière. Et je nais à nouveau. Je me suis baladée. Tata Véronique est très casanière, elle préfère toujours le confort de son immense maison à étages. Alors je lui ai cassé les oreilles pour qu’elle accepte de m’emmener dans des endroits qu’elle ne connait pas. Je l’ai surnommée la Châtelaine. Elle m’a surnommée Dora l’Exploratrice. Mais j’ai vaincu, et nous avons vu de nos propres yeux un endroit mythique, le lieu le plus puissant, le plus beau, le plus sauvage dont j’ai jamais été témoin. J’ai pensé à toi, aussi. Beaucoup. J’ai lu Bernardine Evaristo, Amadou Hampâté Bâ. J’ai réentendu nos conversations, je les ai mises à l’épreuve de la réalité. J’ai cherché ton nom sur les devantures des commerces du centre-ville de Brazza. Sur le fronton des échoppes tenues par des ouestaf, j’ai trouvé des Diop, des Kane, Sall, Konaté, Gueye, Diouf… mais jamais toi. Jamais toi. Alors je t’ai écrit. Des lettrescages pour mes larmes. Je ne pouvais pleurer que dans la solitude de ma chambre après onze heures, car j’étais tout le temps avec mes tantes. Elles m’auraient interrogée sur la provenance de ces larmes et je n’aurais pas su quoi répondre. Ma grand-mère maternelle est morte le mois dernier, quelque chose m’a fait penser à elle… La France me manque. J’ai mes règles ! Ou le classique : j’ai une poussière dans l’oeil. Car je n’aurais pas pu être honnête, me mettre à nu, leur avouer la vérité en pleurs, si vulnérable. Je n’aurais pas pu leur parler de toi.
Ton odeur de lavande et de karité occupe encore le creux de mes draps. Le t-shirt que je portais pour dormir chez toi. Cette odeur que je tente inlassablement de chasser, je la retrouve après mes deux mois d’absence. Rien n’y fait, tu es toujours là. J’aurais voulu te raconter le papayer du jardin de mes grands-parents où mes tantes venaient cueillir leur goûter, l’hydrométrie de Brazzaville, les ordures dans les rues, les noms fantasques des véhicules de la ville, Jakarta, Cuisse de Poulet, Benoît XVI et Mal à l’Aise, les trajets en voiture sur le pont du 15 août, l’Histoire que j’ai découverte, les cauchemars que j’en ai fait, leschutes de la Loufoulakari. Mais me revoilà à choisir des mots que tu n’entendras pas, pour commencer à essayer de dire tout ce que je ne peux plus te dire. L’honnêteté d’abord. Oui, c’était ma décision. Nous nous dirigions vers cette issue quoi qu’il arrive, non ? Alors j’ai pris les devants. Marre de subir. Je me suis fait larguer toute ma vie, tu sais. Aucune de mes relations ne s’est terminée avec mon consentement. Pour la première fois je m’arroge le droit de dire stop. Non. Je ne suis pas obligée de me laisser souffrir parce que j’aime.
Aïssa Aïssatou Aïssa-je-sais-tout Toi qui lis l’avenir dans les cauris qui pendent autour de mon cou, dis-moi, qu’est-ce que je vais faire, si je meurs brutalement au lendemain de mes 30 ans ? et si je meurs sans avoir eu un seul enfant ? et si je meurs enceinte ? et si je meurs en accouchant ? et si je laisse des enfants orphelin·e·s ? et si je meurs dans un crash aérien pour aller au pays ? au moins je mourrai célèbre. et si je meurs dans un crash aérien pour rentrer du pays ? au moins je mourrai célèbre et bien coiffée. et tu risques pas de m’oublier. et si je meurs avec mes enfants dans une catastrophe climatique ? et si je meurs déportée par l’extrême droite au pouvoir ? et si je meurs assassinée dans une ruelle de Brazzaville après avoir mangé une glace avec une fille ? et si je meurs décapitée sur la route du Sud parce que je suis fille de Mboshi ?3 et si je meurs demain en traversant la route ? est-ce que tu me pleureras ? tu viendras à mes funérailles ? et si je meurs parce que j’ai enfin osé dire à ma grandmère que je ne suis pas hétérosexuelle ? et si je meurs avant d’avoir fini d’apprendre le lingala ? et si je vis, et si j’épouse une femme ? si nous avons des enfants ? vais-je pouvoir leur faire découvrir ce pays, leur transmettre le peu que j’ai accumulé ? toujours des lignes brisées, des lignées cassées, des souffrances passées de génération en génération et si je me marie avec un homme cisgenre ? tous ces « et si » pour rien. si seulement et si et si et si Et si. Pas envie de penser à tous ces « et si » qui me prennent à la gorge comme le gangster d’un mauvais film d’action. Je veux rêver, je vais rêver à nouveau. Personne ne m’enlèvera ça. Tu m’entends ? Morceau de chair. Besoin d’un morceau de chair dans ma chair. Un morceau de chair d’os et de sang agrippé au centre de mon centre En mon coeur. En mon sein.
Oui, j’emmènerai cet enfant dans le pays de son grandpère, qui est aussi un peu mon pays, qui sera aussi un peu son pays. Oui, iel apprendra comme moi le lingala, le kikongo, le munukutuba, le lari, le likouala et le mboshi.
Non, je ne terminerai pas mes jours congelée dans l’hiver normand. Si je ne peux pas vivre au Congo, je vivrai ailleurs. Pourquoi pas en Afrique du Sud ? Une terre bantoue, et le seul pays africain qui reconnaît le mariage homosexuel. Les droits des minorités de genre et sexuelles y sont inscrits dans la constitution, inaliénables. Ça fait rêver. Mais toujours la violence qui frappe, et les viols dits « correctifs » qui ciblent particulièrement les lesbiennes. Ça fait flipper. Je ne peux pas me projeter ailleurs qu’en France, pourtant je le fais. Est-ce la France qui me projette en dehors d’elle-même ? Ou est-ce une voix profonde en moi qui parle d’un endroit, qui cherche un endroit où se déployer ?
Une prière au réveil, une prière au coucher. Petit Jésus, s’il te plaît, donne-moi les moyens d’avoir un enfant dans le ventre. une prière au réveil une prière au coucher J’attends une opération du Saint-Esprit ? une prière au réveil une prière au coucher J’attends la princesse charmante une prière au réveil Petit Jésus, est-ce à toi que je parle ? une prière au coucher Je ne sais pas à quel·le saint·e me vouer une prière au réveil une prière au coucher C’est le moment pour la religion catholique de tenir ses promesses ! une prière au réveil Ne dit-on pas qu’il faut un enfant pour élever un village ? une prière au coucher
Netflix. Master of None saison 3. Shit. Une femme noire comme moi prête à tout pour un bébé. Clinique hors de prix. Piqûres d’hormones quotidiennes. Fécondation in vitro. Implantation des embryons. Décès des embryons.
Et on recommence. une prière au coucher une prière au réveil ô forces supérieures de l’univers, je vous en conjure, j’en appelle à votre puissance mystique, pitié pitié pitié Ramenez-moi mon amour et un enfant dans le ventre une prière au réveil une prière en sommeil Aïssatou ? Mon amour. Mwasi na ngai. Je t’assure, je te jure, ça va être grandiose. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, qu’importe le temps puisque l’on s’aime, Please, love me too Answer my prayer Answer my prayer, now une prière au coucher une prière au réveil J’implore, j’interroge, je négocie, je supplie mes ancêtres et toustes les dieux et déesses de m’entendre, de me répondre une prière au réveil une prière au coucher
(Reprenant la voix ancestrale : ) Silence ! Nous avons entendu ton appel. Nous, tes ancêtres, avons siégé en assemblée générale extraordinaire à la dernière pleine lune sous l’arbre à palabres ancestral pour décider de ton avenir. Tes ancêtres européennes ont été conviées également mais elles n’ont pas répondu présentes car elles étaient vexées que tu ne les aies pas implorées directement. Eh, mindele… 4(Elle tchipe.) Cependant nous nous sommes réunies pour statuer sur ton cas. Imani, tu es enceinte. Avant que tu ne m’interrompes, ne me demande pas comment, ne me demande pas pourquoi, ne me demande pas (car je sais que tu y penses) de quelle couleur sera l’enfant. Tu le découvriras bien assez tôt. Tu es enceinte, Imani Okandze, et tu accoucheras par voie basse sans péridurale, chez toi en écoutant Aretha Franklin dans une piscine gonflable rose. (Silence.) Là, il faut dire merci seulement.
(Voix naturelle :) Nzambe mama5, merci !
une prière au réveil un fantasme au coucher une prière le matin une prière le midi une prière le soir Imani pourquoi tu pries ? Va plutôt sur Tinder trois, quatre, cinq, six, sept, huit prières par jour puis plus rien plus d’encens plus de bougies plus de fleurs plus de fruits plus de sucreries plus de papier d’Arménie je lâche l’affaire à quoi bon ? lesbienne célibataire seule pas de morceau de chair pas pour moi pas maintenant.
Mon intimité. C’est comme, rentrer à l’intérieur de moi.Me voir. Me connaître, pour de vrai. Rentrer à l’intérieur de moi, comme on rentrerait dans une maison à la porte magique qui reconnaît les visages. Regarder les couleurs, la température. Nager, s’asseoir et discuter. Tu avais la possibilité de voler une de ces statuettes de jade posées sur l’étagère, mais tu n’as rien pris. Tu aurais pu changer les draps, attraper un neurone, déplacer un livre, partir avec un peu de sang ou de bile dans ta poche. Mais tu n’as rien touché. Rien pris. Tu t’es contentée de rentrer à l’intérieur de moi. De visiter. De voir. D’écouter. De sentir. Paradoxalement, c’est bien plus révolutionnaire que celleux qui ont mis la musique à fond, se sont endormi·e·s sur le canapé les pieds sur la table basse et la bouche ouverte, ont pillé saccagé dégradé, pris mon coeur et mon estomac. Celleux qui n’ont rien respecté. Quand je dis ces mots, mon intimité, c’est de ça que je parle. C’est de toi en moi, c’est de l’empreinte douce de tes pas sur mon sol, le parfum imperceptible de ta peau sur la mienne, la lumière de tes yeux projetée sur mes murs, la couleur du temps que tu prends pour dire chaque chose, pour faire chaque chose. Toutes ces choses que tu as remportées avec toi sont restées. Et me voilà avec le souvenir sur les bras. Le souvenir. De quand tu es arrivée dans cette salle glaciale et que j’ai reconnu ton visage. Que la porte de mon coeur s’est ouverte immédiatement, comme si tu étais déjà passée mille fois. Une fois, dix fois, cent fois, mille fois… j’ai reconnu ton visage. Lorsque je pense à l’avenir, lorsque j’imagine ma vie future, les nouvelles-nées à nourrir, qui pleurent et ne font pas leurs nuits, lorsque je pense à ma fatigue, à mes cernes, à la bave et au vomi séché sur ma chemise, invariablement tu les partages, invariablement tu es là. J’ai marié nos noms dans mon esprit. Nous sommes heureuses, là-bas. Je ne te délogerai pas si facilement de mon imaginaire. Je pensais que les gens. Les gens qui disaient ne pas, ne plus vouloir aimer parce qu’iels avaient été blessé·e·s étaient des mauviettes. Des froussardes, des brouillons, des trouillardes, des pleureurs qui refusaient la vie par peur. J’étais animée d’une incompréhension condescendante les concernant. Je voulais les secouer et leur conseiller de vivre, pour une fois, ça leur ferait du bien. Aujourd’huimon regard change car je deviens l’une d’entre elleux.
Imani, tu l’as quittée. Tu l’as quittée. Tu as abandonné. Tu as lâché l’affaire. Tu n’as pas voulu te compromettre. Tu t’es choisie – et cela signifiait sacrifier Aïssatou, oui. Il est temps d’assumer.
Bon, allez. Ok, je te laisse partir. Plus jamais jamais jamais jamais jamais ? Impossible de le croire complètement. À mon rythme. Petit à petit. Comme je peux. Je te laisse partir je te laisse partir en chantant ce poème de joie nostalgique je laisse partir la soie sombre de ta joue le jaune d’or de ton foulard l’ombre bleu nuit constellée de doré sur tes immenses paupières la taille démesurée de tes lunettes je laisse partir l’eau de tes lèvres je laisse partir l’intérieur de ton lit la lourdeur des couvertures bleues sur mon épaule à côté de ton repos silencieux ces vers de Lisette Lombé murmurés ces longues matinées à écouter de longs morceaux de rumba, à rêver savoir les jouer ces je t’aime ligotés puis relâchés cette passion saine ces orgasmes avec tambours et trompettes ou avec trombone en sourdine. je laisse partir cette hâte de te retrouver chaque fois séparées une heure ou un mois chaque fois je laisse partir ces rêves précipités remplissant tout mon corps de la tête aux pieds ce désir de t’épouser d’être ta femme de m’abandonner encore davantage de te laisser entrer encore davantage de faire famille je laisse partir cette rose rose et ce film main dans la main Freda (déesse de l’amour et de la beauté) je laisse partir chacune des secondes passées avec toi là debout au revoir sur le quai mouchoirs le bateau s’éloigne sur une mer calme au large de mes larmes océan de bonheur. et j’avance je monte sur mon bateau et je mène mon équipage figure de proue de mon existence je construis, je crée, je me lie je cherche de nouvelles façons d’être j’avance.


Parole parole
Béatrice Lussol

Perdant. Zéro patience. Zéro pardon. Musarde, je renarde : Attends. Tu vas pouvoir décoller.
Je chasse le long des fleuves remontants, et je regarde arriver le verbe frais, vert, actif. Je le regarde, je ne semble pas m’en saisir, je le laisse s’échapper, ce vieux verbe qui bouge, rouge d’amour trahi. Attends. Ça va revenir. Ça reflue. Quand je l’ouvre : je l’ouvre. La sienne contre la tienne. Sijavaipudire. Ne consents pas à ton désir pourri. Jvoulais dire plujamais et pi j’ai mis toujours. Comment t’aimer tout en ne t’aimant pas. Tu y assistes, à la beauté de ton désastre ? T’as pas toujours été d’attaque. Tu vas plus faire histoire.
T’étais un privilège, pour moi, tu m’alphabétisais. Je t’aimais bien et je te trouvais beau. Mais ça c’était avant. Avant que je me sois mise à t’avoir à l’oeil. Jusqu’à bêtifier là, bétamimolle dans l’angle mort de papillons obscènes. T’aspirant grand toi-même avec ta masculinité de merde.
Tu te condamnes. Tu tailles ta mort dans la matière amère de la honte. Condamnes-tu l’innocence que je ne veux pas te reconnaître ? Alors, que condamnes tu, déjà ? C’est ta honte que tu vois reflétée dans le velleda ? Quand tu ingères, quand tu chies, quand tu scrolles encore, quand tu fait une photo de toi à bras portant ( cherchais-tu aussi la honte dans cette photo ), quand tu vis, quand tu meurs, ta honte, c’est tout ce qui reste. Ta honte ne construit rien, tu remarques ? Ta honte t’a détruit.
Tu veux mettre un disque ? Le disque que tu as à la main, là, moi je peux plus mettre un disque ; ainsi que tes argentiques, tes vinyles me glissent des doigts.
Attends. Tais-toi. On va dire tes secrets pour qu’ils soient répétés et avilis. Pourtant vils déjà. On va les virer. Une épée plongée profond dans ton coeur par le plus petit, le survivant.
Je te réveillerai pour que tu n’oublies pas. L’idiotie rayonnante de la matière consommée. De bords en bords de lits et de douches et de bains. Ton épaisse plongée dans la honte, le déni d’abord. Je te veux séché, le contraire de baigné ou douché, je te veux sec, déminéralisé, le contraire de léché ou tripoté, attends, reviens, reste, continue, mets de coté ta honte et ta peur et parle, trouve ce que tu dois parler. Je te ressusciterai pour te tuer de mes propres mains après t’avoir secoué pour que tous les mots non dits sortent de force et tombent. Mais sois triste pour toujours. Ton silence laisse des traces.
Y a du soi jusqu’à l’os.
Moi je connais comment être, j’attends les femmes post-historiques, les pour et les contre, les pareilles-à-rien, avec leurs figures figurales : lis-la, la description hyperarticulée no tempo, lis l’Épopée des filles qui s’allument. Je les attends ; je les rêve. Attends, la liste est longue, déjà. La pensée du dessein te montre son ouverture pour faire le point. Attends, tu vois, ça cligne des yeux, ça cligne de la vulve ; mais pas vers toi, alors attends. Dévalées mes avalanches, dans le lointain. Attends les mots seuls, empaillés, le temps de les matelasser, de les bourrer de coups de poings, les mots colorés gonflés ânonnés comme une enfant répète sans répit un mot pour en extraire la pulpe vidée de sens, jusqu’à vidanger le mot, jusqu’à détenir le signifiant comme une peau musculodécorative contenant dans leur ouate l’idée de la fin pourtant ou l’idée de la faim globale, la grosse faim qui laisse à désirer placée dans un mot fort et seul ou fort parce que seul ou indépendant parce que libre.
Des fois t’as un mot en souvenir du jour où. Alors à la fin, tu l’as presque, la saveur d’un titre, encore trop beau pour toi, cette sourde dédicace, cette acre adresse. Ça pend, ça perd. Ça détruit. Même là, y a du commencement avéré et ça ne finit jamais. C’est à vie, toujours.

D’L’OR (Extraits)
Rosanna Puyol
on a beau, je disais rigolardement réciproque le foyer juste au-dessous du silence not in-between agrandissement de l’espace commun (réciproque le foyer) Nina a mis du vernis blanc, le chanel de Malo elle en a racheté ici Abu Dhabi le vernis horny garder confiance tout bouge dit Nina extase est féminin j’y crois pas ce buisson c’est peut-être un arbre Il y a du sexe là-dedans j’imagine tout ce temps passé à imaginer entendre et parler jouer des scènes des moments des conversations d’amour, de fin (au commencement du film Jeanne Moreau n’a jamais eu de relations longues dans le doc chercher l’amour toujours, le temps du tournage je cherche le temps du film juste ni chair ni sans chair j’imagine on se balade avec la chienne qui porte le nom d’une elfe (Liv Tyler), autour de l’Étang de la Goulette à La Trousse chez Alix. C’est une maison où lire sur le délire, désordre du désir, le désir du désordre féroce féroce chienne un mélange compliqué – de vie et de morte la vie la morte en grande discussion, comme devant la chapelle Sainte-Anne avec Nina et Sandar, toutes les trois, on mange des croissants et des brioches en se regardant et en regardant la mer, quel amour, le beurre, la mer, les filles, la caisse 205 gentry appear only at the very edge of definition j’apparais au bord du livre et de la définition, fête demain agnes martin se rendre à la solitude Alix se lève, je vais me laver elle laisse sur la table le jus, ses clopes et son café, je prends le train de 13 h 20, elle arrivera jeudi à Paris, pour la projection du film de Samy
Alix a pris mon texte, avec les chiens, pour son expo en Australie. Je lui avais raconté l’histoire un matin à la maison, elle m’avait demandé de l’écrire pour l’install. J’aimais pas le texte, je lui envoyais pas. Mais elle l’a lu puis elle m’a dit c’est super alors je l’ai relu et je suis ravie de l’avoir écrit, c’est une petite biographie, une chanson. Ou un sort. Avec les chiens. J’raconte que j’descends l’avenue qui borde la Villa Arson, je marche vers l’eau, c’est le matin très tôt, la lumière est pleine de brume, ça l’arrête et les arbres ressortent, je descends vite, la pente est raide, je regarde le ciel qui s’allume et repense à ce que Mawena me racontait hier, sur son chien, un rottweiler énorme qui a sauvé sa mère en aboyant si fort. Elle me disait qu’elle avait toujours son chien, et le chien est mort. Je me demande quels sont mes chiens, je vois Malo, Michèle, deux grandes chiennes, Patou, un autre chien et j’ai ces chiens et je descends vite et j’me dis bien sûr je vais crever mais en attendant il ne peut rien m’arriver, je suis d’une EXTRÊME solidité, avec les chiens en moi se rendre à la solitude
for the made over the born le fait par-dessus le né, une part de désordre & star in my pocket like grain of sand des arbres étoiles dans ma poche comme des grains de sable j’essaie de comprendre j’essaie de voir comme ce cauchemar zoom m’approche par la vision d’objets, les objets grossissent et il n’y a rien de plus mais c’est un de mes pires cauchemars. We live in the flicker mesure un mobile j’écris d’l’or en déplacement comment mesure-t-on parle-t-on saisir le sentiment qui bouge et manque parfois aux coins qui le définissent, aux parois comme dans le train j’ai l’excuse du mouvement pour penser et regarder on bouge tellement que cela suffit, je prends le train hard one for people to sit in
Ramatuelle, 16 mars 2021
S’affaler dans la conscience JJ p. 91 on traduit Jill Johnston avec Pauline, Ami et Nina on suicide ou on meurt prisonnières dans des hôpitaux psychiatriques s’affaler dans la conscience c’était j’espère se rendre à la solitude l’oubli se dégagèrent de la pensée que leur destin était naturel en l’articulant se dégager de la pensée (et s’affaler dans la conscience) Katia et Sandar viennent nous voir demain à la maison, elles font la route depuis Marseille pour mon anniv j’ai hâte de leur montrer le village et les rochers, qu’on cuisine ensemble et la tequila le soir risque la grosse colère Lois est ingérable et charismatique J’ai immédiatement pensé qu’on serait copines à vie mon coeur est une canette JJ my heart is made of tin tonight, I like to fall asleep myself in the middle of a story j’aime moi-même m’endormir au beau milieu d’une histoire. in stories with a friend How do you qualify as a hopeless case Dec. 15, 1969 5 décembre – désespoir total 9 décembre – mes plaintes remplissent l’hiver cosmiquement désolée pour moi et le monde noyée dans la brume sous une lune jaune poète de sexe institutionnel Jill pouvait pas gérer son besoin dingue de moi t’envelopper et faire tout pour toi (oppression puritaine hétérosexuelle)
Je retrouvais mes copines et je mangeais des chouquettes,
il renommerait son voilier
Best Popo Sunrise
au port
Pauline se demande si elle sait parler des cartes en anglais, the queen, the king, ace, le valet ? Butler ? Comme Judith Butler ?! C’est cadeau ça. Je crois que je changerai les règles selon mon vocabulaire dit Pauline. Best Popo Sunrise
Je le sens dans son doigt
c’est pas une si petite brûlure que ça parle feu passe la porte du pied d’Ami arrive au volcan et à la pieuvre, au
dessin qu’elle commence (je remonte son corps), tu dessines quoi ? Le pilate et la crotte sur la plage ! Dessine
une tarte Ami, une tarte tropézienne, avec un focus sur la crème, que la crème en fait
Elle a aussi une bouche au bras gauche, Ami. Moi je me ferai tatouer PJ, plus jamais (trop de rancoeur). PJ 205
pour l’amour de ma caisse aussi.
29 juin 1970
Elle se leva de la baignoire et s’évanouit sous le lavabo et se brisa une côte ou deux. Moi aussi j’aime m’endormir au beau milieu d’une histoire. Et ramène ton appareil photo. Mon sang est mince, mon coeur est d’étain ce soir. Je me souvenais pas avoir laissé entendre avec mon pied mon intention de mourir avec elle et mon pied n’est même pas coincé dans la porte. Je suis coincée sur l’autoroute. Jefrappe dans mes mains sans chanter joyeusement sous la pleine lune. Un froid glacial dehors comme des tétons de sorcière. Je me suis arrêtée à cause d’un bruit étrange
18 mars 2021
on fait du feu en plein jour Pauline dit ça m’inspire et se met à taper, secouant la tête Nina s’est limé les ongles et a mis du vernis blanc, trop beau Sandar est repartie, elle a pris la route après qu’on se soient baignées à Pampelonne, Honda Civic blanche 20 % brillante sa caisse aussi elle est trop belle Parfois je dis des phrases et j’attends de voir si tu vas les noter c’est où son barbecue écoute faut voir avec les filles 2 belles filles au village il y a ! 4, on est 4 ! Aaaaaaaah 4 belles filles au village faut voir avec les filles Lois Lane is a Lesbian agnes, hier on marchait dans la forêt avec Nina on a croisé ton adobe, ta jeep devant, deux chiennes et deux meufs elles avaient déjeuné et avant le dessert et le café elles marchaient avec les chiennes qui couraient deux copines elles étaient mortes de rire une qui disait ils me draguaient tous je leur faisais c’est là qu’on est tombées sur ton adobe d’Agnes Martin et sa jeep quand la 205 me lâche je paye ma jeep oh la la mon coeur danse la macarena — On lit ? dit Nina. — Aminata tu commences ? dit Pauline. — Tu me prends par la main ? répond Ami. feeling cosmically sorry for myself and the world cosmiquement désolée pour moi et le monde je suis cosmisorry pour moi et le monde les problèmes de milieu de Roméo & Juliette le problème hétérosexuel, je tramais ces confessions augmentées en quittant la ville à 5 h du matin cosmiquement désolée pour moi et le monde, rampe mourir dans un marais à l’angle de l’eau et de la terre déglinguée après un jeu d’argent rampe mourir au marais à l’angle de l’eau et de la terre quelques degrés plus à l’eau rampe et sombre mourir dans un marais en chatte qui souffrant se cache, comme Sky dans la niche ici sous la télé, dans cet espace inaccessible il se tapissait soustrait pour mourir l’été au marais, c’est plus paysage que marécage, tu t’enfonces juste flaque la boue suffit dans la langue le traumatisme que je venais de me manger si séduisante de destruction on comprend mieux le traumatisme – avec la batte de flic, nique nique le manager / quand il m’a quitté j’ai ressenti ce que je croyais qu’on ressentait avec un avortement j’avais honte de comparer comment t’en arrives à la batte d’un flic Je quittai la fumée pour le feu quittai la casserole pour les flammes Nina explique : il est sous le choc et vener parce qu’il a envie de la troncher mais, tronche-toi ! on traduit ce passage où Jill dit des conneries racistes et transphobes, on est saoulées, on bute, on va pas plus loin que ce passage, on s’y remet le matin Nina est allée courir, Pauline chercher du bois, je me demande si elles passent devant la maison d’agnes. Hier soir, on a fumé une dernière cigarette en regardant le feu avec Nina, on parlait love comme d’hab & complexité, on s’était relevées de nos lits, sorties des couvertures pour cette clope et parler encore genoux à genoux. J’aime la regarder de profil refléter les flammes, souvent je pense à la chance qu’on a eue de tomber l’une sur l’autre
Ami dessine, Pauline revoit son interview pour un centre chorégraphique, Nina lit, Ami dessine comme un jeu de cartes, des dessins de rouge, noir, gris-crayon, marron, trois marrons différents dont un plus rouge, un dessin de jambe, d_es oiseaux, on dirait que ses objets chutent et la jambe se tient, plus que spectatrice, Nina lit Alain Guiraudie, Ici commence la nuit, Pauline écrit sur la traduction, Jill Johnston (elle est née en 1929, elle a l’âge de Malo), les mouvements transpédégouines en France, qu’elle ne croit pas à l’artiste qui fait la révolution sur scène mais à certains groupes. Elle parle des films, de ceux d’Andy Warhol avec Jill dont elles ont fait des remakes avec Ami et Lydia, à la caméra. Dans trois jours j’ai 30 ans, elles disent qu’il y a tout un chamboulement astral à cet âge-là. J’ai plutôt l’impression que ça change autour de moi et que je suis qu’on me quitte et je cherche et je change. Des grosses fourmis sautaient de la bûche pour brûler, comme Jill a quitté la casserole pour les flammes (Lois Lane is a Lesbian), c’est après qu’un type lui a proposé de la violer dans sa caisse elle avait l’épaule démise, elle dit qu’elle aurait pas été plus mal si le coup lui avait été administré par un flic avec sa batte de flic.
Ramatuelle, 2 rue du centre, 14 mars 2021
retrouver Violette. Hermine l’a quittée, c’est la grosse déprime, elle essaie de la retenir, je me revois mais je me reconnais plus dans cette histoire, ni dans mon histoire, pourtant je regarde la bûche et les flammes, j’essaie detoutes mes forces de pleurer, de me rappeler l’histoire et le passé, de me revoir en train de crier à l’intérieur, avec mes côtes, la cage thoracique qui s’écartent et les organes qui se déchirent, je me vois mais je me reconnais pas, c’est comme un miroir, le reflet sec. Ami cherche son livre, Afrotrans. Tu lis quoi ? Et avant t’as lu quoi ? Afropea. Ami range sa trousse, il est là, sous la banane dorée et la casquette rose de Nina. Quand Ami dessinait, elle se reposait sur Black Looks de bell hooks, le livre de Nina. Ses cartes sont de la taille de l’image en couverture. Pauline dit moi en même temps je trouve ça intéressant que ça casse ce truc (ou dit-elle système) d’actualité, Nina dit non mais tu vois moi j’aurais bien vu Wonder Woman 2, Alain Guiraudie. D’ailleurs, y a pas eu Cannes ? demande Pauline. J’aime écrire ce que les filles disent, j’ai l’impression que c’est toujours important, moi je pense qu’à retrouver ma bagnole lundi, envoyer un selfie à Picasso, légende : my baby.
en bas, après Gary Cooper — Peut-être on lit, je crois qu’on n’a pas lu ça. Vous allez lire là ? T’as branché foufounette ? Of course. Je me suis pas lavé les dents. On récupère la caisse à 16 h 30, dans 5 h ! on marchera jusqu’au garage ou j’irai en courant. Confession is not a luxury, it’s a necessity. Les confessions ne sont pas un luxe, c’est une nécessité. La poésie, écrire des chansons – je connais une planète. On a passé la matinée à prendre le soleil sur la terrasse, Pauline avait dit il fait si moche à Paris et ils sont en flippe angoisse totale d’un reconfinement – on est bien là. On regarde l’eau, on prend le café et le soleil donc, on mange du crunch, quand y a des vagues tu te fais niquer dit Pauline, tu crois y a des trucs, c’est d’l’écume. Quand on était à Cerbère dit Ami, Pauline a passé son temps à me dire y a un truc qui saute ! Ça saute !
Ami est ceinture noire de judo, elle est mauvaise perdante. On joue au butch, elles l’ont rebaptisé le jeu, il s’appelait-Dutch. j’ai trop de rancoeur
ça m’arrivera
plus jamais
s’affaler dans la conscience,
ça ça peut être un poème pas besoin d’ajouter quoi que ce soit le bouleau est blanc il a des taches sur le corps il est entre le fleuve et le ruisseau ces tilleuls l’un d’entre eux rentrait dans ma chambre Elle dit aussi exister c’est communiquer toujours par rapport entre nous les anges sont beaucoup ça m’étonne pas qu’il y ait des anges je vois les menottes la pâleur je profite de la nourriture de la radio de la clope la voix d’Etel Adnan à la radio la chaleur de mon appartement les gens dehors le cahier 3ème coup de fil de mon grand-père aujourd’hui il me dit qu’il est allé faire un marché chinois qu’on a demain un repas chinois fabuleux puis il me parle des bêtises de ma mère je dis mais non il dit mon cul à demain ciao j’écris tellement en ce moment je me demande si je déborde pas si je deviens pas folle ou ne perds pas quelque chose ou au contraire merci je me suis coupée au pouce avec le paquet de céréales hang out with friends with cool hair post Claire bite vite le diary du mec ta target du ouigo je te jure je vois une grande motte de terre on dirait une grande araignée ou ma chatte épuisée j’ai rencontré une fille géniale Rosanna on a parlé jusqu’à 9 h du mat j’ai eu plein de petites érections avant de baiser j’ai senti qu’elle aimait mon ventre et le poids de mes bras et de mes cuisses (je ne suis pas maigre) et mes poils courts et épais ça lui rappelait les branches des arbres l’hiver la motte ma chatte de tant me niquer moi-même footnote j’avais pas encore mis le préservatif elle m’a dit rentre rentre rentre rentre rentre en moi mais j’avais pas mis le préservatif alors je lui ai dit j’ai pas mis le préservatif elle l’a regardé elle a regardé la capote dans ma main droite j’ai mis le préservatif et j’ai enfoncé ma bite comme elle demandait j’ai dit putain putain et elle s’est dit mais pourquoi ils disent putain c’est comme ce mec du sexe rapide à la lumière il avait dit putain putain ha ha putain au début de baiser en même temps elle aurait bien dit putain putain elle aussi mais plutôt elle a dit oui comme ça et là oui comme ça et là peut-être elle voulait dire ou peut-être elle a dit bouge pas mais je pouvais pas ou peut-être je l’ai dit en même temps on l’a dit en même temps « bouge pas » on a rigolé j’ai dit « chacun son tour » et je vais jouir alors j’ai joui mais j’ai senti que c’était un peu tôt qu’elle pas encore alors j’ai mis trois doigts dans sa chatte c’était super elle a même oublié que c’étaient mes doigts comme si c’était ma cuisse entière elle sait plus où était mon autre main elle aimerait que ça ait été dans sa bouche peut-être que ma main était sur sa bouche que mes doigts glissaient sur ses lèvres alors ç’aurait été parfait ou ma main était sur son sein avec ma langue et sûrement sur son cul aussi après elle a dit qu’elle avait soif et moi aussi j’ai dit je peux y aller et comme ça je m’occupe aussi de mon affair, j’ai fait un clin d’oeil à notre conversation d’avant où je lui avais raconté ce film où le gynéco sort une baguette alors que la meuf est assise les jambes écartées en face de lui, qu’il se fait une tartine de rillettes et je lui avais dit il a une affair avec la fille de son meilleur ami, donc là j’ai répété « affair » mais elle a dit non c’est pas pareil là c’est moinsdrôle c’est pas en anglais j’ai pensé à la matière phonique de ma bite aussi parce que j’ai une belle voix j’ai senti qu’elle aimait parler aussi et moi je l’entendais respirer je l’écoutais elle disait des trucs et je disais « quoi ? » je la faisais répéter parce que je sentais qu’elle aimait parler me dire lève-toi ou prends-moi c’est moi je lui ai dit j’ai envie de te prendre je crois elle adore cette phrase elle aime aussi dire rentre en moi et entendre sa voix s’étendre vibrer parler c’est très excitant c’est un autre mouvement elle a pas trop regardé ma bite, elle doit pas voir sa couleur ni sa forme je crois faudrait qu’elle la revoit elle a beaucoup regardé mon ventre elle m’a sucé juste un peu Son amie Claire parle de l’écriture comme d’une pratique avaleuse, elle pense Claire elle dit tu vois comme un énorme anus qui s’ouvre, le gros serpent des sables de Dune ! Elle se reconnaît c’est sûr donc elle a voulu me sucer je crois qu’elle aime beaucoup sa bouche et que c’est pour ça, elle aime donc le contact de sa bouche contre une bite ou autre chose mais j’avais eu plein de petites érections alors c’était pas trop possible de vraiment me sucer sans que je jouisse tout de suite elle l’a senti elle a dit ça va j’ai dit oui mais je suis très sensible c’était pas le moment d’une baise comme ça mais de cette baise-là Théo y a plein de pages j’ai pas fait double face ta mère avec le vers à cinq coeurs chépa si c’est que j’suis perdu dans ces registres de langage les citations très entières avec le nom de l’auteur ça brise et c’est excluant quand y a des parenthèses ça baisse le volume un peu ça met la clim y a un problème avec les f c’est le pdf, y a le rêve y a ta mère entre y a ces moments de travail si y a ces espèces de soutiens de texte faut qu’ce soit un choix, c’est Liv Tyler dans le Seigneur des Anneaux ? Céline aime pas du tout ce film elle dit i’sont amoureux mais y a un problème de classe qu’elle arrive pas du tout à transgresser ça me rend ouf et beaucoup trop de bagarre alors que dans le livre ils boivent du thé sort j’aime bien un peu vrillé c’est ça aussi écrire qu’est-ce qui va se passer, où est la terre ? toujours le problème avec le f mais c’est le pdf l’adobe sur vogue online en terre paille j’comprends qu’ce soit à la mode cosmisorryyyyyyy cosmisorry pour le problème hétérosexuel les mots de radio ça amène une langue qui fait comme du ciment c’est un rewind le poème j’essaie de vous présenter des noeuds elle fait un bruit de courant il faut sauter sans parachute dit Théo on supprime les notes de bas de page, les références dans le poème comment accepter d’écrire ? il faut que tu fasses confiance à tes formes huuum j’ai écrit un poème comme si elles naissaient de l’eau à qui il parle ? si tu mets tout dans le livre, qu’est-ce qui te reste ? Shaker d’ailleurs bébé trachée Shaker d’ailleurs, sûr ! Bébé trachée ça fait un peu féminin t’es trempée ! je voulais te mettre debout se rouler dans le temps lui-même it takes so much time to become a writer cause there is so much shit and there is so much horse tant de merde et de cheval I wasn’t alone in it, there was an us to it, y avait un nous à ça & where I’ll go there’ll be two la city has taught me almost everything I know about language & existence & being a writer la densité des impressions etc etc la forme des identités des textures qui assaillent et excitent et me distraient vivre ici la city m’a appris presque tout ce que je sais du langage et de l’existence et d’être un*e écrivain*e, la densité des impressions etc etc les formes et les identités et les textures qui assaillent et excitent et me distraient vivant ici and I mean largely low rent et je veux dire principalement un petit loyer and thereby time et ainsi du temps because one gives on the other and parce que l’un verse dans l’autre et comment tu l’utilises there was an us to it & where I go there’ll be two there was an us to it un nous à ça et où je vais y’en aura deux c’est pas ça que dit Eileen Myles j’avais mal lu elle dit en fait : when I go there’ll be two car, there was an us to it. Now there’s about three left and when I go there’ll be two quand je partirai il en restera deux quand je partirai y’en aura deux (left) dans cet espace fragile et en hauteur je lis et j’écris et juste je regarde les choses très très doucement lentement Eileen dit que si elle ne se rappelle pas comment fonctionne le sommeil elle pense à la fenêtre and looked at the stars juste ces trois petites lignes je dis à Nina, je lui lis à voix haute just looked at the stars on a bu nos bières et regardé les étoiles (c’est un moment que Muñoz aurait pu citer dans Cruiser l’utopie, un moment du futur dans le passé un moment de ce livre de 2020 dans ce livre de 2009 « Once I drunkenly climbed over the fence with my girlfriend and laid down on the raised gravestones and drank our beers and looked at the stars. » y a des phrases qui commencent comme des phrases normales à chaque fois écrire un livre for now est-ce qu’il y a autre chose que des dialogues ? (exister c’est communiquer) Shaker d’ailleurs bébé trachée t’es trempée ! je voulais juste te mettre debout préparer le monde suivant tellement de raisons pour que nos coeurs ne cèdent pas à l’extinction déllume dit Claire page suivante imagine la révolution dans l’enchevêtrement des yeux cauchemar highway avalée par l’espace, baigner lire manger dit Louise d’l’or (extraits)


Colophon
Relecture par Chloé Bonnier, Arnaud Taillefer, Yann Trividic.
Illustré par Lou Vérant.
Publié sous licence CC BY-NC-SA.
Version imprimée
Une version papier de C’est les vacances, n° 1, imprimée en sur Lenza Top Recycling 300 g/m², Munken Print White 90 g/m2 en 400 exemplaires par Corlet Imprimeur (ZI, rue Maximilien Vox, 14110 Condé-en-Normandie), reliée en dos carré collé, et distribuée par Paon Serendip est parue en juin 2023 avec l’ISBN suivant : 978-2-49353-410-1.
Cette version a été composée par Aurélie Massa en Adelphe, Amieamie, Homoneta, Playfair Display et Basteleur.
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Le template web-to-print A4 a été réalisé au Mudam Luxembourg lors de The Collective Laboratory par les membres des éditions Burn~Août et Amélie Dumont entre le 2 et 14 janvier 2024, suite à une invitation de Line Ajan et Clémentine Proby.