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L’homosexualité, ce douloureux problème : Fiction documentée d’un mouvement révolutionnaire
- collectif Fléau social
- eba
- Note sur la graphie des genres
- Préface
- Introduction
- L’Homosexualité, ce douloureux problème
- Ponctuation
- Personnages
- Allo Ménie
- Le FAHR
- Ménie Whisky
- Le baptème de Claudia
- Commando Saucisson
- Sainte Ménie, Patronne des Inverti·ei·es
- Assemblée générale
- Au Katmandou
- Tout !
- 1er mai 1971
- Lexique
- Dancing
- Pour retourner aux sources de notre H\histoire
- Postface
- Remerciements
eba
Une note en fin d’ouvrage explique ce choix.
N’hésitez pas à partager ces textes, à les reproduire, à les faire connaître à celleux qu’ils pourraient intéresser. Ne vous en privez pas, c’est pour ces raisons que nous les éditons.
Éditions Burn~Août
Diffusion / distribution : Paon-Serendip
PDF sur https://editionsburnaout.fr/
ISBN : 978-2-493534-07-1
Note sur la graphie des genres
Pour le texte de la pièce, nous avons fait le choix de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les répliquesdu texte car, la pièce se situant dans les années 1970, cela aurait été anachronique. Cependant, nous avons utilisé une typographie post-binaire, la BBB Baskervvol, dans les didascalies et certaines indications par souci de refléter au mieux le genre des personnages et notre conviction que le masculin ne l’emporte pas sur le féminin.
Nous avons également utilisé le neutre pour certains personnages (comme l’éducateur·ice) lorsque le genre du personnage n’est pas déterminant pour le cours de l’histoire, le rôle peut donc être joué indifféremment comme un personnage masculin
ou féminin.
Pour la préface, l’introduction, la postface et les textes annexes, nous faisons également usage de la BBB Baskervvol de Bye Bye Binary (dessinée par Eugénie Bidaut, Julie Colas, Camille Circlude, Louis Garrido, Enz@ Le Garrec, Ludi Loiseau, Édouard Nazé, Julie Patard, Marouchka Payen, Mathilde Quentin).
Préface
Catherine Gonnard écrit sur les artistes femmes depuis une quinzaine d’années pour des catalogues d’art. Avec sa complice en écriture Élisabeth Lebovici, avec qui elle a coécrit Femmes artistes/artistes femmes, elle dialogue sur la culture visuelle des lesbiennes des années 1950 et 1960. Elle a été rédactrice en chef du mensuel Lesbia Magazine (1989-1998), rédactrice et directrice de publication du mensuel Homophonies (1981-1986) et pigiste pour divers journaux LGBTQ ainsi que pour des sites télématiques à partir des années 1980. Elle a participé au MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes), au CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuelle), aux Goudous télématiques, à la Coordination lesbienne…
Le 10 mars 1971 à la Salle Pleyel à Paris, une révolution se fait en direct sur Radio Luxembourg. Quelques-unes, quelques-uns vont crier pour toutes celles et tous ceux qui les écoutent… Les entendent, les comprennent, là dans la salle mais surtout, surtout, sur les ondes. Ces cris sont ceux d’une libération : celle des lesbiennes, des gays, des bis, des trans… En bref, des queers. Désormais, personne n’aura plus le droit de parler à leur place, de les juger, de les exclure, de les soigner malgré elleux… Les cris disent nous sommes là! Il faut faire avec nous hors de la honte, des préjugés, des psys et des curés… Nous sommes là et nous sommes fièr·es de ce que nous sommes ! Allô Ménie 1, l’émission de Ménie Grégoire, est désormais le lieu et le symbole d’une révolte d’un nouveau genre.
Depuis les années 1950, les nouvelles technologies font une entrée fracassante chez les Français·es, les jeunes générations découvrent la vie et le monde par le biais du téléviseur et surtout du transistor. Si l’imposant poste de radio a longtemps trôné dans les salons, écouté par toute la famille, le transistor, largement vendu à partir de 1956, fait la révolution technique. Sa petite taille, son prix abordable vont peu à peu permettre aux jeunes adolescen�s et adultes d’écouter leurs émissions préférées en toute intimité, dans leur chambre ou sur la plage. Parallèlement, le téléphone entre dans la vie de plus en plus de Français·es. Au téléphone filaire en bakélite noire, longtemps attendu par les familles, vont peu à peu s’adjoindre les anonymes cabines téléphoniques, puis le répondeur. La génération de 68 est bien celle qui grandit avec l’avancée des nouvelles technologies de la communication et de l’interactivité. Les homosexuel·les des années 1970 vont vite les adopter, quand l’anonymat du téléphone relié au standard d’un média de large diffusion comme la radio ou la télévision va permettre de faire entendre des témoignages en toute intimité. Leur large diffusion va permettre à toutes les personnes isolées dans leur famille, au travail, dans leur village, leur syndicat ou leurs associations de s’y reconnaître, de se sentir, enfin, une communauté hors des rares lieux de la nuit, et de se révolter…
En 1967, RTL, la radio la plus écoutée en France, en Belgique et au Luxembourg joue la carte de l’interactivité avec ses auditeur·ices. Dans l’émission du matin Allô Luxembourg de Georges de Caunes, lesjournalistes Henri Gault et Christian Millau répondent aux questions de cuisine, un vétérinaire sur les soins à donner aux animaux… et Ménie Grégoire en « spécialiste des questions féminines ». Avant d’arriver à RTL, elle a participé à la revue Esprit, écrit dans divers magazines et journaux comme Vogue, Elle, Le Monde… Elle a déjà publié un livre, Le métier de femme, pour lequel elle a été invitée à des émissions de télévision et de radio. Depuis le début des années 1960, elle est proche du planning familial. Elle démarre à RTL le 10 mars 1967. Au début, peu de coups de téléphone la concernent, jusqu’au jour où elle lit une lettre, reçue parmi beaucoup d’autres à la suite d’un article paru dans Elle, concernant la vie sexuelle du couple (hétérosexuel, faut-il préciser). Elle se met à recevoir plusieurs centaines de lettres. Ainsi va commencer la lecture des lettres suivie de la réponse de Ménie, puis la prise d’antenne directe avec les auditeur·ices. Suite à son immense succès, l’émission Allô Ménie changera d’horaire et passera l’après-midi de 15 h à 15 h 30. Les lettres affluent qui abordent les sujets les plus divers sur les femmes, les hommes, la famille et le couple, anticipant de peu les questions de l’après Mai 68 : la fertilité, l’inceste, la masturbation… La parole se libère sur la sexualité, la contraception, les violences faites aux femmes, et bien sûr l’homosexualité et ce qu’on appelle le transsexualisme. Au bout d’un an, l’écoute d'Allô Ménie s’élève à deux millions d’auditeur·ices quotidien·nes.
L’émission du 10 mars 1971 consacrée à l’homosexualité est particulière, puisqu’elle a lieu à Paris, en public et non en studio comme habituellement, et en présence de nombreux invités. Il s’agit de fêter les quatre ans d’antenne de Ménie et en même temps de présenter un thème qui puisse sembler aux organisateurs plus « consensuel » que d’autres sujets comme le viol ou l’inceste. Le titre de l’émission est annoncé les jours précédents: L’homosexualité, ce difficile problème, si l’on en croit les mémoires de Ménie Grégoire. Plus tard, la confusion se fera avec le terme « douloureux », employé par le prêtre lors de l’émission. Pour le débat, pas de femmes invitées ; la parole est donnée à deux homosexuels militants, André Baudry, président du mouvement homophile Arcadie créé en 1954, et Pierre Hahn, journaliste, qui vient de publier un livre sur la répression de l’homosexualité, ainsi qu’à l’abbé Guinchat, au psychanalyste Yves Guéna, à l’écrivain Armand Lanoux et aux Frères Jacques, artistes de music-hall. La pluralité des paroles pouvait même sembler une avancée. C’était sans compter avec la rupture de la jeune génération qui venait de se produire au sein d’Arcadie et celle qui couvait avec les lesbiennes du mouvement des femmes. Iels sont dans la salle grâce aux invitations distribuées par Pierre Hahn. Les propos du prêtre, du psychanalyste et même le discours modéré de Baudry ne sont plus supportables: là, à ce moment-là, dans cet espace de l’écoute et du témoignage anonyme, seule la parole des personnes concernées peut désormais résonner. La manifestation qui interrompt le débat est entendue sur les ondes par ceux et celles qui ont justement besoin de cette révolte commune. L’émission s’arrête brutalement dans le brouhaha. Dès lors un mouvement peut naître, et peu à peu s’étendre en région. Ménie Grégoire ne peut le comprendre à ce moment-là, ni plus tard, elle qui ne se pensait pas homophobe. Finalement, de ce 10 mars 1971, on datera les débuts officiels du FHAR : Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire! Un Front encore très féminin si l’on en croit une photographie de Catherine Deudon prise à la sortie de la Salle Pleyel. Une joyeuse bande de filles fait une sorte de farandole : on peut y reconnaître Maffra, Christine Delphy, Monique Wittig, Élisabeth Salvaresi… Quelques jours auparavant, le 5 mars, certaines d’entre elles, avec d’autres féministes et quelques hommes du futur FHAR, avaient formé le « commando saucisson » : il s’agissait de faire du tapage au meeting anti-avortement organisé par « Laissez-les vivre »… Pour répondre aux violences du service d’ordre, iels avaient prévu des saucissons, armes peu réutilisées depuis il faut le dire, mais qui ont permis à l’événement de rester dans les mémoires.
L’humour et la dérision sont caractéristiques de ces jeunes troupes féministes visibles depuis l’action du 26 août 1970 à l’Arc de triomphe, où elles ont manifesté en déposant une gerbe « à la femme du soldat inconnu », beaucoup plus inconnue que lui évidemment ! L’interruption du 10 mars fait partie de cette mouvance d’actions qui déclinent l’humour et la provocation et vont permettre la visibilité naissante de FHAR, notamment à la manifestation du 1er Mai la même année à Paris. Pour la première fois en France, des homosexuel·les manifestent ensemble sans service d’ordre, avec une banderole révélatrice : « Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire ». Quelques images vidéo prises par Carole Roussopoulos permettent encore de voir cette banderole et d’entendre des slogans : « Nous sommes tous un fléau social », « Les pédés dans la rue »… Ce même caméscope militant a enregistré des débats du FHAR à l’université de Vincennes et bien sûr à l’École des beaux-arts où le groupe se réunit, ce qui souligne l’importance de cette nouvelle technologie pour la captation et la conservation de ces rares moments comme traces de notre histoire si marginale.
Cependant au FHAR, les filles ne trouveront finalement pas leur place lors des réunions aux Beaux-Arts, débordées par les plaisirs qu’auront les garçons de se retrouver enfin hors des pissotières… Dans le Rapport contre la normalité qui paraît la même année, elles analysent les différences qui existent entre les deux communautés : le manque de lieux commerciaux où se retrouver pour elles, le manque de conscience des garçons quant à leur place face au patriarcat, les salaires inférieurs des femmes, la division du travail… Même si l’ennemi commun reste bien sûr « l’hétéroflic », et l’hétéronormalité un « fléau social ». Faut-il le rappeler, le Katmandou, la boîte réservée aux filles la plus connue alors, ouverte par Elula Perrin et Aimée Mori en 1969, ne peut refuser l’entrée aux hommes voyeurs. Elula leur limite l’accès à la piste de danse… D’après une DJ qui y travaillait dans les années 1970, certaines féministes y ont tenté un happening, mais le lieu était peut-être un peu trop « bourgeois » et fermé pour que cela prenne. Cependant, Elula Perrin sera la première à proclamer son lesbianisme à la télévision, en 1977, lors de l’émission de Philippe Bouvard. L’écrivain Jean-Louis Bory a été interpellé à ce sujet dès 1973 par le même journaliste. Deux moments abondamment cités par celles et ceux qui les ont vécus en direct… Ainsi se lit aussi étrangement l’importance de quelques technologies dans une histoire qui se doit maintenant d’être racontée, jouée, répétée et synthétisée par le théâtre pour nous être redonnée dans ses cris, ses révoltes, ses larmes, ses rires, ses amitiés, ses rejets, ses fiertés.
Introduction
En mai 2018, à Lyon, l’association Mémoires Minoritaires nous proposait de participer au festival du même nom, dédié aux mémoires des minorités sexuelles et de genre2. À partir d’une retranscription partielle de l’émission de radio Allô Ménie du 10 mars 1971, consacrée à l’homosexualité, nous devions faire revivre un moment historique: le piratage d’une émission rétrograde par une poignée de militant·es déterminé·es à foutre le bordel. Iels se nommeraient bientôt le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. On avait entendu parler des émeutes de Stonewall3 mais c’était la première fois qu’on apprenait qu’il avait existé une révolte queer en France. On a commencé par faire revivre ce moment à travers des happenings, en surgissant au milieu du public, mais on a rapidement voulu aller plus loin. On rejouait notre propre histoire, mais il fallait d’abord qu’on la connaisse. Grâce au fonds d’archives de Mémoires Minoritaires, nous avons alors rassemblé des photos, journaux, fanzines, films, témoignages. Nous les avons ingurgités, régurgités et nous nous sommes frayé un chemin de sens. Pour être sûr·es d’avoir compris, on a épluché des livres d’historien·nes4, on a dessiné des frises et des schémas. On a lu et relu de vieilles correspondances d’homosexuel·les au placard, écrit nos pro- pres archives. Et de compter sur la magie du théâtre et sur notre pugnacité pour en faire un spectacle.
En 2018 on était des petit·es poulett·es frétillant·es qui n’y connaissaient rien. Aujourd’hui on publie le texte du spectacle. Entre les deux, on pourrait citer mille étapes : se rencontrer, s’affronter à des textes qui ne sont pas du théâtre, les jouer devant les copaines, se perdre dans les archives, élaborer des définitions intellos, avoir froid, faire de la dramaturgie, s’autoriser à rêver, combler les trous par la fiction, revenir au réel, finir les répétitions en manif, écrire des textes courts et à fleur de peau, seul·es ou à plusieurs, les éprouver sur scène, les couper, les réécrire, faire des impros collectives, tout retranscrire, avoir trop de textes, arbitrer au plateau, avoir très chaud, relire les archives, découvrir les Gazolines, vouloir faire un spectacle parfait de militant·es parfait·es, faire des nuits courtes, blanches, renoncer à des projets rémunérés, à du sommeil, à du temps avec des potes ou en famille, lever des fonds pour des adelphes en galère, ouvrir nos appartements pour les héberger, se demander ce que ça fait, ce que ça nous fait, un spectacle trans pédé gouine, sans savoir encore ce que c’est. Trans. Pédé. Gouine. Pas encore tout à fait.
D’un jour à l’autre, cela s’est écrit entre OpenOffice et les improvisations, entre les lectures et les discussions, dans l’ivresse de la vie collective. Cette histoire, celle du FHAR, est une histoire de chair. C’est rendre au corps ce qui lui appartient. Ce qui compte : ce qui change la vie, la fait basculer, fait entrer un corps dans un corps, un corps dans sa vie, un corps dans son corps. Rejouer cette histoire et devenir Fléau social a transformé nos propres corps.
Fléau social = faire corps. On a longtemps lutté contre la logique du nom propre. Il était impensable pour les institutions de ne pas s’adresser à un génie incarné. C’était forcément anticréatif. Alors on a persisté : le passage de relais devenait notre principe de fonctionnement, à la mise en scène comme aux rendez-vous pros. On déjouait les logiques de pouvoir internes en lisant Starhawk5. On passait un temps fou à organiser nos sessions de travail, à démêler les nœuds, à gérer les dramas. On prenait sur nous en silence, on ravalait nos seums, nos ressentiments parfois justes, nos déceptions parfois franches, parce qu’il fallait avancer. Alors, lorsque toute l’énergie engagée n’aboutissait à rien, en tout cas à rien de visible, la colère prenait le dessus et ça semblait définitif.
En 2021, on avait déjà passé trois ans sur ce spectacle. On l’avait joué dans plusieurs théâtres, mais persistait un sentiment d’inachevé. La fatigue et la résignation commençaient à s’imposer. Certain·es d’entre nous voulaient tout arrêter. Mais au même moment, des personnes continuaient à croire en nous et des institutions commençaient à nous soutenir. Un deal se dessinait alors : OK pour continuer le projet, à condition de renoncer à la mise en scène collective. Non sans friction, on a quitté la création à quatorze têtes pour aboutir à une dramaturgie à quatre, une mise en scène à deux, et une dernière phase d’écriture à un. Renoncer à un idéal d’horizontalité était une étape symboliquement difficile, mais il fallait l’accepter.
Se remettre au travail. Des questions émergent. Comment continuer à travailler collectivement tout en donnant de la cohérence à la langue du texte? Comment retrouver l’effervescence et la joie des débuts sans perdre en précision ? Comment traiter les biais du FHAR intelligemment? Pour y répondre, un choix : replacer Claudia, l’assistante de Ménie Grégoire, au centre de la narration. Claudia. Son nom avait surgi comme une possibilité lorsque nous avions découvert l’archive sonore de l’émission. Qui était-elle? Et si, elle aussi, était au placard ? Et si elle avait décidé de rejoindre le FHAR ? Pas comme une militante chevronnée, mais comme une personne bousculée par des événements qui la dépassent et la déplacent? Claudia, qui avait vu le jour dans la première version du spectacle, puis disparu, apparaît à nouveau comme une évidence. Elle observe avec acuité les ambiguïtés de son époque. Parfois, elle rêve, et on rêve avec elle.
Il aura fallu six ans d’expérimentations, de balbutiements, et trois versions du spectacle pour arriver à un texte définitif. Le temps long s’est imposé à nous, et avec lui sa part de clarté. On raconte des histoires plutôt qu’une Histoire, et il faudra peut-être encore tout réécrire. On se crée des liens d’affection avec l’Histoire, bien qu’elle nous ait souvent ignoré·es.
Regarder derrière soi et faire ce constat vertigineux : Fléau social est un pan de nos vies. Peut-être ne pas s’appesantir là-dessus. Le FHAR n’a pas renversé le cours de l’histoire, on n’a pas révolutionné le théâtre contemporain. Ce travail a aussi révélé des zones d’ombres, dans cet héritage et dans notre propre réalité. Plutôt, avec humilité, rechercher ce qui émerge de ces années de création collective. Des amitiés pour sûr, savoir qui est avec soi au moment de se faire une place. Une prise de conscience? Une vie queer radicale? Est-ce qu’on irait nous aussi jeter des pavés sur la police? Renverser un car de CRS à mains nues comme l’ont fait les Gazolines? Et après quelques années, maintenant que nos revenus épongent un peu l’inflation, quelle place on laisse aux petit·es poulet·tes frétillant·es qui nous succèdent ?
Faire ce livre avec les éditions Burn~Août est un moyen de faire état de nos forces, nous soupeser et nous dater au carbone 14. On relira ce livre en se demandant si on serait prêt·es à tout recommencer. On essaiera de se souvenir. Qui pouvaient bien être Adèle, Aez, Arthur, Cikacé, Corentin, Lili, Flora, George, Lauryne, Louise, Louv, Lucie, Maudie, Mya, Nino, Roy, Siméon, pour s’engager à l’aveugle dans cette longue traversée ?
Ce texte est celui du spectacle L’Homosexualité, ce douloureux problème, une création collective de Fléau social.
Produit par le collectif Fléau social, L’Homosexualité, ce douloureux problème a été créé, après plusieurs versions d’étape, le 10 mars 2023 au théâtre Albert Camus du Chambon-Feugerolles.
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Mise en scène, coordination de projet et jeu : Louise Bernard et Louv Barriol
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En collaboration et avec les comédien·nes : Arthur Colombet, Lucie Demange, Nino Djerbir, Lauryne Lopes de Pina, Flora Souchier, Lili Thomas
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Musique et son : Adèle Lloret-Linares alias Anomalie Magnétique
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Lumière et régie générale : Mya Adjallé et Marie Plasse a Régie plateau : Marie Tralci
Ponctuation
Cette pièce s’accompagne de notes en bas de page et d’un lexique en fin d’ouvrage, qui permettent de mieux comprendre les complexités du FHAR — mais qui ont aussi vocation à être lu·es comme des témoignages de notre démarche de création. Vous pouvez y voir une sorte de reenactment de nos premières périodes de travail, où nous avons plongé dans un univers d’archives pour en apprendre plus sur ce mouvement dont on ne savait encore rien et qui allait nous occuper pour longtemps. Vous retrouverez dans la section « Lexique » les mots suivis d’un astérisque (*).
Personnages
Si les personnages de la pièce sont tous issus du travail de recherche et de documentation que nous avons entrepris pendant cinq ans et s’inspirent librement de militant·es et faits réels, ils restent cependant bien des figures fictionnelles à part entière.
Martial, 23 ans, militant homosexuel, ouvrier spécialisé chez Renault, ancien membre de la JOC6.
Zaza, 21 ans, « folle* », situationniste*, ancienne membre d’un CAL7 et future Gazoline*.
Allo Ménie
Après-midi du 10 mars 1971. Pour célébrer ses quatre ans, l’émission radiophonique Allô Ménie a exceptionnellement installé son plateau à la Salle Pleyel pour une diffusion en direct ouverte au public.
Ménie Grégoire et ses invités s’apprêtent à reprendre l’émission entamée plus tôt dans l’après-midi. Claudia accueille les spectatrices qui rentrent dans la salle.
Claudia ~, au public Bonjour! (…) Tout commence avec la présentatrice radio — le spectacle hein, pas les mouvements révolutionnaires, le spectacle — donc avec la présentatrice. Elle s’appelle Ménie, Ménie Grégoire…
Claudia ~ Oh je crois qu’à ce moment-là elle n’est pas bien vieille, une quarantaine, cinquantaine d’années /
Claudia ~ Ah bah voilà, mars 71, Ménie Grégoire, cinquante ans tout pile, chroniqueuse en avance sur son temps, mais avec les légers défauts de la bienpensance d’une femme hétérosexuelle, bien rangée. Donc, le 10 mars 71 à la Salle Pleyel, elle consacre son émission Allô Ménie à : « l’homosexualité, ce douloureux problème ».
Ménie Grégoire ~ Les femmes me contactent pour parler de.. de leur corps, des hommes, de sexualité… /
Claudia ~ D’ailleurs vous saviez qu’elle s’appelait Marie ? Marie Grégoire. Tout de suite ça fait moins.. enfin, je m’égare. Donc mars 71, émission spéciale sur l’homosexualité, ce « douloureux problème ». Bon. Il y a, il y a.. Yves Guéna — le psychanalyste —, le Père Guinchat — un prêtre —, les Frères Jacques et.. bref, plein de gens pour donner leur point de vue sur l’homosexualité.
Claudia ~ Ah oui, et j’oubliais, nous sommes dans les années 70, fumer nuit déjà gravement à la santé mais qu’à cela ne tienne, les gens fument beaucoup ! Partout ! Tout le temps ! Alors nous, pour ne pas vous enfumer, on a décidé de remplacer les cigarettes par des yaourts.
Claudia : Oui. On fait comme d’habitude. Je vous donne le top et on relance sur la deuxième partie de l’émission. (Ménie acquiesce. Claudia s’adresse alors au public.) Tout le monde est prêt ? (… ) Tout le monde est prêt. On lance le direct dans trois, deux, un…
Un jingle festif se lance sous un tonnerre d’applaudissements. L’émission reprend 8.
Ménie Grégoire : Ici Ménie Grégoire qui vous dit bonjour à tous, vous entendez la Salle Pleyel remplie à craquer et qui fait beaucoup de bruit car nous venons d’avoir depuis une demi-heure une discussion absolument passionnée et passionnante sur l’homosexualité que nous allons continuer en direct. Mais avant de donner la parole aux gens qui connaissent bien la question pour des tas de raisons diverses, je voudrais résumer ce que moi j’ai entendu pendant trois ans, et ce que j’ai essayé de comprendre, et ce qu’on m’a dit, car les lettres d’homosexuels tiennent une très grande place dans mon courrier…
Je crois qu’on m’a dit trois choses : on m’a dit premièrement que c’est un accident, qu’on ne naît pas comme ça, on ne s’y attendait pas, contrairement à ce qu’on croit, on a dû le devenir, on ne sait pas comment.. les gens qui savent vous diront que c’est par un mauvais rapport avec le monde, représenté souvent par les parents. On m’a dit deuxièmement que tout être humain entre douze et quatorze ans peut se tromper, il passe toujours une phase où il n’a pas encore choisi, où il est un peu perdu et ça.. ça peut arriver à tout le monde. La troisième chose qu’on m’a dite, c’est que la notion de culpabilité, qui est très importante dans ce cas-là.. vient de la société et que la société culpabilise très différemment les hommes et les femmes. Elle culpabilise les hommes et pas les femmes, et les lettres que j’ai reçues des homosexuels garçons, jeunes.. me disent qu’ils sont malheureux, qu’ils sont malheureux la plupart du temps jusqu’à l’envie de suicide et que cette découverte est un drame, et c’est pour ça que je veux poser le problème comme il me l’a été posé, comme une chose pas drôle, comme une chose finalement importante et qui peut arriver dans toutes les familles, à tous les enfants de chacun de nous.
Alors.. ceux qui ne souffrent pas, bien sûr, ne m’ont pas écrit, mais il y en a qui m’ont écrit, en disant qu’ils ne souffraient pas pour faire de la propagande, c’est-à-dire se réhabiliter et j’en conclus que comme on a besoin de se réhabiliter c’est qu’on est quand même culpabilisé d’une façon ou d’une autre. Alors je vais bientôt donner la parole aux gens qui sont là, je sais déjà ce qu’ils ont à dire, ils ont beaucoup de choses à dire. Mais d’abord, je voudrais donner la parole à Claudia, mon assistante, qui va vous lire une lettre de mon courrier. Claudia, allez-y.
Claudia : Merci Ménie. Je voudrais d’abord dire qu’en tant qu’assistante, il nous arrive tous les jours des témoignages extrêmement graves, cruels, et la souffrance des gens qui s’expriment nous ébranle.. très souvent dans ces problèmes, des homosexuels.. je sais qu’il y a des homosexuels qui assument leur homosexualité, en particulier dans la salle aujourd’hui, mais il y a tous ceux qui souffrent et qui ne savent à qui parler, qui ne savent à qui s’adresser et qui écrivent à Ménie. Ils parlent toujours de suicide et on les sent bannis de la société, et ils sont très, très malheureux. Je vais vous lire une lettre écrite par un homosexuel à Ménie:
On est dans l’autobus de la ligne 2, direction Cherbourg depuis Équeurdreville. Ce bus.. je le connais comme ma poche.. ses rampes de fer moites.. ses sièges gris poussière, et le petit CTC bleu brodé dessus. Il avait un parfum de godasse c’t’engin, il sentait toujours l’intérieur d’une godasse après une journée à trépigner à l’usine. L’autocar de la ligne 2, je l’ai pratiqué cinq ans, matin et soir. Je me souviens du chauffeur, Bébert, il chantait bien le Bébert, on l’avait surnommé le cantateur. Dans ce bus, j’ai fait cinq ans d’allers-retours avec mon collègue, mon grand copain.. Antoine.. Antoine Caron. Vraiment mon grand copain. Je me souviens, les soirs d’hiver en rentrant de la Socoval.. la petite nuit de dix-sept heures depuis le fond de l’autobus, et l’odeur du radiateur mêlée à la chaussure. C’était comme un morceau de chez nous, presque notre maison au fond. Nous deux au bout de l’autocar, Bébert qui monte le son de son poste de radio, nous deux, seuls au monde dans ce fond d’autobus, et le cantateur qui chante dans sa petite cabine…
I’m so hurt To think that you You lie to me I’m hurt, way down deep inside of me You said your love was true And we’d never, never, ever part9
Mais arrêteuh / Quoi arrête, y avait une Renault 4 — une Renault 4, une calotte, c’était ça le jeu — / Mais tu m’as fait mal là / AÏEUH MAIS ARRÊTE Y AVAIT PAS DE RENAULT 4 LÀ / Si y en avait une mais tu l’as pas vue / T’arrêtes maintenant ! / Mais toi arrête / Mais c’est toi qui me tapes / Non c’est toi qui me tapes / Arrête / Arrête / Arrête / Arrête / Arrête / Non toi arrête / Non toi / Toi arrête / J’arrête si t’arrêtes / Toi t’arrêtes et moi j’arrête / Toi d’abord / Non.. toi / Non toi / Toi / Toi / Toi / Toi / Toi…
Ménie Grégoire : Je crois que là le problème est bien posé. Est-ce que vous voulez qu’on le pose autrement? Vous voulez qu’on demande à Yves Guéna, qui est psychanalyste, de nous expliquer ce qu’est l’homosexualité ?
Yves Guéna : Je crois qu’il faut partir des éléments de base : l’amour est une attirance irrésistible qui pousse deux êtres l’un vers l’autre et les amène à certains actes dits sexuels et normalement cet élan se passe de l’être d’un sexe à un être de l’autre sexe, et il arrive que par accident cet élan se passe entre deux individus de même sexe. Voilà pour la définition de base.
Ménie Grégoire : Est-ce que ça peut arriver à tout le monde ? Que pensez-vous de la position que je prends, que c’est pour moi un accident, c’est-à- dire une immaturité, c’est l’impossibilité de dépasser un certain stade qui est l’instant d’hésitation entre son sexe et l’autre ?
Yves Guéna : Je prendrais la même position que vous, tout au moins c’est ce que l’expérience m’a montré, à savoir que quand un homme est homosexuel, et qu’il adopte un rôle féminin, c’est généralement que sa virilité, sa masculinité, n’est pas développée.
Ménie Grégoire : Alors nous avons dans la salle un homosexuel qui a dit autre chose, qui a dit : « moi je n’aime pas les femmes parce que… », quel est celui qui a dit ça.. levez la main que je vous donne la parole.. il était devant.
Ménie Grégoire : Oui.. avec mon frère, on a grandi dans une famille catholique. On est tous les deux homosexuels mais évidemment on en parlait pas à la maison, c’était tabou. Bon, moi aujourd’hui j’assume mon homosexualité et je le vis plutôt bien. Mais mon frère lui, poussé par un prêtre, il s’est marié avec une femme, et maintenant je peux vous dire qu’il est bien malheureux.
Ménie Grégoire : Je vous remercie, car là vous posez le problème religieux, on pourrait peut-être demander au Père Guinchat de répondre, et de donner sa position sur une histoire comme celle-là, c’est-à-dire un prêtre qui a poussé un homosexuel à se marier. Qu’est-ce que vous en pensez? Est-ce que vous l’auriez fait ?
Père Guinchat : Je crois que le prêtre qui a pris une position de ce genre est sorti de son rôle. Un prêtre n’est pas un psychologue et il y a des quantités de domaines où il doit reconnaître son incompétence. Combien de fois il m’arrive de dire à des gens qui viennent parler avec moi, ce n’est pas mon rôle, allez voir un médecin.
Suzon : Oui, mais pas seulement. Je pense que dire que l’homosexualité masculine résulte du fait qu’on n’assume pas sa virilité, c’est déjà poser la virilité d’une certaine manière et ça demande à être justifié pour le moins.
Yves Guéna : Oui.. malheureusement je crois que c’est une question qui nous entraîne trop loin.. parce que, quand j’ai dit qu’un homme n’a pas développé entièrement sa virilité, il faut faire appel à des connaissances, à des structures de l’individu assez profondes. Donc je dis bien, ça entraîne trop loin et il est très difficile de répondre sur ce plan. Il est un autre plan sur lequel il est plus facile de parler, c’est ce qui a amené l’individu à ne pas atteindre son développement et alors là, nous tombons dans un domaine qui est celui du milieu, qui est celui des principes, de l’éducation et qui joue évidemment un rôle fondamental.
Ménie Grégoire : Alors là, je vous pose une question précise. Quand vous, psychanalyste, vous voyez quelqu’un qui vient vous trouver en disant je crois que je suis homosexuel, ou je le suis, je voudrais en sortir — parce que ça arrive — est-ce que vous considérez que c’est réversible et comment ?
Yves Guéna : Je pense que l’homosexualité est tout à fait réversible, oui ! Enfin sauf dans les cas rares où la dominante féminine chez un homme est vraiment flagrante et semble irréversible, mais dans la plupart des cas, on peut dire que l’homosexualité est un accident et que normalement elle se résoudra.
Suzon : Alors là, l’intervention du psychanalyste a en effet mis les choses tout à fait au clair. Dans notre société, pour s’aimer, l’homme dans un couple doit être viril ! Et la virilité ça signifie être le supérieur et dominer sa femme /
Suzon : .. Si on comprend bien, pour ne pas devenir homosexuel, et pour avoir des relations hétérosexuelles, il doit d’abord y avoir cette inégalité entre les sexes /
Ménie Grégoire : Alors là, madame, moi, je vous interromps. Vous dites une chose qui est à analyser. Parce qu’elle manifeste, en disant cela, une espèce de refus de l’homme et elle considère l’homme quand il vient lui faire l’amour comme venant l’embêter et l’écraser de sa supériorité. Une femme normale / (Cris de protestation dans la salle.) .. une femme qui est hétérosexuelle ne trouve pas qu’on l’écrase, elle trouve qu’on lui fait un joli cadeau //
Yves Guéna : Je voulais dire que c’est vous-même qui associez virilité à supériorité, je n’ai jamais rien dit de semblable.
Ménie Grégoire : Absolument ! (Réactions dans le public.) Dieu merci, il n’y a plus que moi qu’on entend, vous voyez que la salle est en pleine confusion. Je voudrais passer le micro à.. à vous.
L’éducateurice : Je pense effectivement qu’il y a ici une confusion très grave. Quand on a suivi un enfant pendant des années, ce qui est mon cas n’est-ce-pas, on se rend compte tout simplement que c’est une question d’éducation. Il y a eu au départ un accident, vous l’avez dit Ménie. Cet accident provient souvent du fait que la mère elle-même a été traumatisée enfant.
Ménie Grégoire : Je vous remercie de cette belle analyse vécue. Je voudrais vous poser une question pendant qu’on vous tient. Dans la première partie de l’émission, vous nous avez dit que vous avez découvert cette tendance chez un enfant de cinq ans, vous l’avez emmené à des psychiatres et il a évolué dans le même sens.
L’éducateurice : Oui Ménie, cet enfant, très jeune, a voulu aimer sa mère et, pour lui faire plaisir, il s’est identifié à elle, tout simplement. Il refusait son sexe, il voulait des poupées.. bien sûr il voulait porter le nom de sa mère… En somme, il y avait un refus complet du père.
Ménie Grégoire : C’est éclatant, c’est tout simplement une analyse sans prise de position, vous voulez ajouter quelque chose ?
L’éducateurice : Oui, je voudrais demander au psychanalyste si, quand il affirme la réversibilité possible chez les homosexuels, il l’affirme au nom de la théorie psychanalytique ou s’il l’affirme au nom de son expérience ? Est-ce qu’il a connu des cas de réversion bénéfique ? Je n’en ai pas connus pour ma part qui aient fait cette réversion heureuse.
Ménie Grégoire : Je précise pour les personnes qui viendraient de nous rejoindre que cette personne est éducateurice donc en a vu un certain nombre.
Yves Guéna : Ça pose un assez sérieux problème ce que vous dites… Je crois que trente pour cent des jeunes qui vont consulter des psychanalystes ou des psychiatres sont soit impuissants, soit se croient homosexuels ou ont commencé l’homosexuel.. l’homosexualité. Et il apparaît relativement facile et très rapide d’enrayer une homosexualité commençante, c’est-à-dire de rendre l’individu normal.
Ménie Grégoire : Continuons. Oui le jeune homme que nous avons entendu tout à l’heure. Prenez le micro très près.
Martial : Oui, alors, bon.. je suis certainement pas la personne la plus renseignée dans la salle mais je pense qu’on peut se mettre d’accord sur plusieurs points… Bon.. déjà, on vit dans une société bourgeoise, et cette société, elle ne vient pas de nulle part, c’est une société judéo-chrétienne avec une certaine morale, et donc une morale sexuelle. Bon.. mais moi, ce qui me frappe, c’est qu’on cherche toujours à donner des explications à l’homosexualité, comme si on ne vivait pas dans cette société. On lui cherche toujours des causes extérieures, comme par exemple un mauvais rapport avec les parents.. mais la vraie question.. la vraie question, elle est ailleurs, toute cette psychologie est complètement détachée de la vraie vie !
Ménie Grégoire : Autrement dit, si vous permettez que je traduise en langage plus clair, vous pensez qu’il y a dans notre société une morale qui condamne, qui est répressive.. que si on sortait de notre société pour aller dans d’autres, il n’y aurait pas la même morale ni la même répression…
Martial : Ah bah ça c’est évident! On sait bien que dans d’autres sociétés, on a pas réprimé l’homosexualité comme on la réprime aujourd’hui en France, et je crois pas me tromper en disant que certaines sociétés, comme la Grèce antique ou comme certaines tribus d’Amérique du Sud, en ont fait un modèle social à part entière !
Ménie Grégoire : Mais alors là, je voudrais qu’on lui réponde. Il nous dit que dans d’autres sociétés, c’est considéré comme très bien, voyez la Grèce antique, on connaît l’argument, mais enfin il nous l’a posé, est-ce que quelqu’un peut lui répondre ? Mon Père, vous ne vous sentez pas le courage ?
Ménie Grégoire : Mais non, c’est une question humaine, générale, il s’agit de savoir. Enfin! Imaginez que l’homosexualité devienne un modèle social, eh bien je ne sais pas, nous nous serions très vite pas reproduits //
Ménie Grégoire : .. enfin! Enfin, je ne sais pas, il y a tout de même là quelque chose, il y a une norme, une norme de vie, il y a tout de même une négation de la vie et des lois de la vie dans l’homosexualité.. (Murmures de contestation dans la salle.) je pense tout de même qu’on peut répondre cela sans blesser personne. Il me semble… Allez-y.
Florence : Bon alors on parle de l’homosexualité d’une façon absolument horrible, comme s’il fallait la justifier, comme si l’hétérosexualité est.. était quelque chose de naturel. Or on sait maintenant parfaitement que tout individu est bisexuel, qu’il n’y a pas de détermination sexuelle autre que sociale.. (Elle est applaudie, des réactions fusent de toute part.) AUTRE QUE SOCIALE ! Alors, la seule question.. la seule question qu’il faille //
Ménie Grégoire : Écoutez.. je vous ai dit.. vous êtes.. l’individu.. permettez une seconde. Non, on n’entend plus rien, Claudia… Arrêtez on n’entend plus rien.. elle a posé sa question. (Claudia retire le micro à Florence. Ayant fait taire les protestations, Ménie reprend.) Évidemment Freud a établi une bisexualité originelle, mais il ne nous a pas dit qu’on allait rester bisexuel jusqu’à notre mort et qu’on n’allait pas se reproduire. Il nous a.. il nous a donné les moyens de choisir un sexe. Nous avons d’ailleurs ici dans la salle un travesti qui a choisi un autre sexe que le sien, eh bien je vous assure que ce qu’il nous a dit tout à l’heure n’était pas emballant, hein ! Elle n’arrive pas à vivre ! //
Florence : répondant sans micro,La seule question qui se pose à propos de l’homosexualité c’est la répression des homosexuels et non la question de pourquoi ils le sont devenus.
Ménie Grégoire : Et je tiens à poser les deux questions, savoir pourquoi ils le sont devenus, ce qui intéresse beaucoup le public et les parents qui ont des enfants, mais on peut poser la question de la répression. Qui veut parler, il y a des mains qui se lèvent partout, les homosexuels semblent souffrir de répression, qu’ils nous disent ce qu’ils en pensent.
L’éducateurice : À propos de la répression de l’homosexualité, on pourrait poser la question de savoir quelle est l’influence justement de la famille sur la fabrication des homosexuels.
Ménie Grégoire : Ça c’est une très belle, très belle question. Quand.. quand vous dites ça d’ailleurs vous avez une prise de position personnelle, vous.. vous semblez croire, comme moi, que ce n’est tout de même pas un bien d’être homosexuel, vous accusez ce douloureux problème les familles d’avoir rendu des gens homosexuels et je vous suis totalement, car je pense que les familles sont dans le coup. (Faisant signe à Claudia.) Là-bas, s’il vous plaît, le micro.
Suzon : interceptant le micro, Bon. Alors moi je voudrais continuer à propos de la pression qu’exerce la famille, que.. que cette pression oblige les jeunes enfants, les jeunes garçons et filles, à être hétérosexuels et qu’il faut partir, quand on parle de sexualité, de la bisexualité, on est tous bisexuels. Il faut prendre ce point de départ.
Florence : J’aimerais demander aussi à monsieur le psychanalyste ce qu’il entend par attitude virile en amour, et vis-à-vis de la femme, et vis-à-vis de l’homosexualité, et j’aimerais terminer /
Ménie Grégoire : Écoutez, les hommes.. les hommes qui sont à l’écoute savent très bien ce que c’est, et les femmes aussi… (Réactions.) Mais si! Si vous posez la question, vous m’étonnez tout de même, vous savez bien que ça existe, vous savez bien que les femmes heureuses sont celles qui ont rencontré des f.. des hommes qui les ont satisfaites. Voyons. Bien évidemment.
Florence : terminant sans micro.. et j’aimerais terminer en disant que s’il y a un rapport entre l’homosexualité et le combat des femmes, c’est que nous sommes les mêmes jouets de la répression virile du male chauvinism10, comme on dit aux États-Unis //
Ménie Grégoire : Oh là là… Écoutez, je suis.. je suis un peu désolée des bruits de la salle qui ne nous permettent pas de continuer, vous voyez à quel point le débat est passionné, mais nous continuons quand même bravement. Vous avez parlé tout à l’heure d’un problème religieux, je voudrais que le Père Guinchat réponde tout de même, on l’a presque mis en cause au fond, qu’est-ce que font les prêtres devant un homosexuel? Qu’est-ce que vous faites quand on vient vous trouver en vous disant « .. Je suis homosexuel .. » ? Qu’est-ce que vous leur dites ? Est-ce que vous les rassurez aussi ? Vous voulez répondre ?
Père Guinchat : Je suis un petit peu gêné pour répondre à cette question.. comme prêtre.. je fais partie d’une Église, et j’essaie d’être fidèle à un Dieu, qui a donné un certain modèle de vie.. qui n’est pas imposé mais.. pour être de la maison, il faut tout de même marcher dans le sens de ce modèle de vie. Après cela, il y a le fait concret.. je rejoins tout ce qui a été dit quand on a parlé de la souffrance de certaines situations. Alors là aussi, moi j’accueille beaucoup d’homosexuels, mes confrères également.. //
Père Guinchat : .. qui viennent parler de leur souffrance. À cette souffrance-là, on ne peut pas être insensible. /
Ménie Grégoire : Écoutez, alors là, je dis qu’il y a une chose tout à fait extraordinaire qui se passe, puisque des projectiles sont lancés sur le plateau et des homosexuels de tout ordre, hommes et femmes //
Un autre cri : Nous demandons la liberté pour nous et pour vous11 !
Une autre voix : Arrêtons de raser les murs ! Sortons des ghettos*! Quittons les tasses*! Quittons les dancings*! Rejoignez-nous !
Un·e militant·e : au micro, À celles et ceux qui sont comme nous: vous n’osez pas le dire — vous n’osez peut-être pas vous le dire —, nous étions comme vous jusqu’à présent. Pour les autres, nous disons ici que nous en avons assez, que vous ne nous casserez plus la gueule, parce que nous nous défendrons. Nous disons plus, nous n’allons pas seulement nous défendre, nous allons attaquer12.
Le FAHR
Le début de cette scène est librement inspiré d’une séquence du film documentaire Le FHAR de Carole Rousspoulos (1971, Video Out).
Salle de classe aux Beaux-Arts, début de soirée. Les militant·es se sont retrouvé·es spontanément après l’attaque de l’émission. La discussion a déjà commencé.
Suzon : Avec les copines gouines du MLF, ça fait un moment qu’on se dit que le féminisme hétéro, y en a soupé. On dînait ensemble avec Florence l’autre soir et on se le disait — bon si je dis ça les hétéros vont m’engueuler, tant pis — mais on a quand même été le fer de lance du mouvement. On s’est beaucoup mobilisées, sur des sujets qui ne nous concernent pas /
Suzon : .. et elles, les copines hétéros, elles ne reconnaissent pas qu’on est opprimées différemment d’elles. Pour elles, ce qui nous caractérise, c’est juste qu’on aime d’autres femmes, comme si c’était une petite fantaisie qui ne relevait que de la sphère du privé. Nous, on est pas d’accord. L’homosexualité, c’est politique. On a que le droit de former des ghettos pour s’aimer en secret, voilà tout. La société ne veut pas de nous, mais c’est de bonne guerre, parce qu’on veut pas d’elle non plus. La morale, l’idéologie bourgeoise, la famille: très peu pour nous. Et il se trouve que Florence était très copine avec Philippe…
Florence : .. alors j’ai exfiltré Philippe, je l’ai présenté aux copines, et on s’est dit: faire un truc politique avec les copains pédés, on l’a jamais fait, c’est le moment.
Suzon : Cette action qu’on vient de faire chez Ménie Grégoire, c’est pour dire : on est là, on existe, on ne se cachera plus.Et même s’ils refusent de nous parler, on va s’imposer à eux.
Zaza : À propos du nom, en arrivant Pierre-Guy proposait le MHAR, Mouvement Homosexuel d’Action Révolutionnaire, pour « l’hétéroflicage, y en a MHAR », c’est bien.. mais moi je plaide pour le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, le FHAR13 !
Florence : Oh oui, comme un phare dans ta nuit ! On vote ? Qui vote pour qu’on s’appelle le MHAR ? (Des mains se lèvent dans l’assemblée.) Qui vote pour qu’on s’appelle le FHAR? Soyez pas timides! (D’autres mains, plus nombreuses.) ON S’APPELLE LE FHAR !!!
Suzon : Un soir, on allait au Katmandou14 avec les copines, dans le groupe, y a Chantal et Christine qui se tiennent la main. Là, on croise une bourgeoise toute pincée, habillée tout en pied de poule, jupe bien stricte, rien qui dépasse, elle lève les yeux au ciel en nous croisant, c’est tout juste si elle ne s’évanouit pas. J’ai eu envie de lui dire.. c’est pas la peine de faire cette tête madame, ça peut arriver à n’importe qui, et vous feriez mieux d’entamer un travail sur vous pour vous ouvrir un peu l’esprit, vous encaisserez mieux la nouvelle quand vous apprendrez que votre fille est l’une des nôtres. D’ailleurs, sans vouloir vous froisser, c’est la meilleure chose qui pourrait lui arriver. Regardez-vous.. femme parfaite, toujours coquette, entièrement dévouée à votre mari et à l’éducation des marmots. Aux réunions Tupperware du mercredi vous échangez des sourires convenus avec vos copines qui maquillent mal votre désespoir. Dites-moi que vous n’avez aucun rêve frustré, enfoui sous le monticule de la vie familiale, et je ne vous croirai pas.
Suzon : Là je vous dresse un portrait idéal de l’homosexualité et, parce que je suis bonne en politique, vous commencez à y croire. Tant mieux. Mais attention.. même nous, on est à l’abri de rien !
Florence : On en a vu des couples de copines avec un Jule* qui fait tout le bricolage et met pas un pied en cuisine, et l’autre qui se farcit tout le ménage, le repassage et consorts. C’est pas très réjouissant à voir.. enfin, à ce compte-là, autant être avec un gars, c’est moins d’emmerdements dans l’espace public. (Rires dans la salle.) Donc, attention à ne pas mimer le couple hétéro, le couple hétéroflic* y en a qui disent.
Suzon : Et puis y a encore une chose intéressante à notre propos — et ça, ça va plaire aux camarades gauchistes hétéros, même les machos, donc si par hasard y en a qui se cachent dans la salle, écoutez bien — nous ne nous reproduisons pas. Donc nous ne perpétuons pas les biens de la bourgeoisie, avec nous, l’héritage, c’est foutu, y en a plus.
Zaza : D’ailleurs, avis aux groupies staliniennes — j’en vois qu’on se coltine depuis les Comités Vietnam15 et les groupes de lycéens maoïstes —, le FHAR ne sera pas un de ces mouvements bureaucratiques avec des représentants à la tête de structures hiérarchisées. Y a pas de chef ici, y en aura jamais! La révolution de la vie quotidienne, elle passe par l’autogestion généralisée, sur des bases vraiment égalitaires. Qu’on nous laisse décider pour nous-mêmes. Et moi je veux que cette révolution soit sublime, flamboyante, si je fais quelque chose, je le fais avec panache
Martial : Y’a tout à décider entre nous ! On a un créneau pour faire nos AG16 ici même, aux Beaux-Arts, tous les jeudis à vingt heures. On s’y retrouve nombreux la semaine prochaine !
Florence : Ceux qui veulent nous suivre, Chez Moune17 ouvre jusqu’à deux heures du matin, c’est pas loin, donc on peut s’y suivre pour fêter dignement cette belle journée…
Zaza : T’as pas vu ma trousse? C’est terrible je perds tout! Hier c’étaient mes clefs, la semaine dernière j’oublie mon agenda en AG et maintenant ma trousse à maquillage.. ça fait deux heures que je la cherche et comme par hasard je croise un mec extraordinairement mignon avant d’avoir eu le temps de me refaire. Tout à fait mon genre en plus.. oh c’est pas vrai, qu’est-ce que j’en ai fait ? Un de ces jours c’est ma tête que je vais perdre…
Philippe : en lui tendant la trousse qu’il vient de trouver, C’était Pierre. (Zaza ne comprend pas.) Le mec extrêmement mignon que t’as croisé, c’était Pierre.
Zaza : Pierre?(…) Pierre! (Philippe hoche la tête.) De la Jeunesse Communiste* ? Et t’as réussi à traîner cet hétéro jusqu’ici ?
Philippe : La question c’est plutôt : qu’est-ce que je ne lui ai pas dit. Je lui ai parlé de tout. De sueur, de cul, de bouche, des dancings, des hommes qui jouissent au fond des pissotières, des caresses sous les ponts, des inconnus de tous âges…
Zaza : Et l’angoisse des flics? La peur des truqueurs* qui s’amusent à nous casser la gueule, t’as pas oublié j’espère ?
Zaza : Mon chéri.. laisse tomber, tu vas te casser les dents. Et puis je te l’ai déjà dit, toi t’es un intellectuel pas un évangéliste. Arrête d’essayer de débaucher tous les minets efféminés que tu croises à la JC.* (Elle aperçoit Claudia.) On écoute aux portes ?
Philippe : Bah entre, on va pas te manger tu sais. Bon Zaza, on terminera cette conversation plus tard, faut que je file.
Zaza : Eh bien ma jolie, c’est bien dommage, t’arrives un peu tard. Le rassemblement vient juste de se terminer.
Zaza : Pourquoi? Il m’a semblé entendre que toi et ta copine Ménie vous receviez beaucoup de courrier de gens comme nous, des gens très très malheureux, n’est-ce pas ?
Claudia : Justement, tout à l’heure vous n’aviez pas l’air.. vous étiez.. c’était.. enfin j’imaginais pas ça. Ce que je veux dire c’est que tu ne sembles pas malheureux.
Zaza : Malheureuse, chérie, surveille ta grammaire18. T’imaginais quoi ? Qu’on avait toutes envie de se jeter d’un pont parce que des gens comme toi veulent pas nous faire un petit peu de place ? //
Zaza : du ton des gens qui savent dire des choses terribles avec sarcasme, de sorte qu’on ne sait jamais si elle est sérieuse, s’il faut rire ou pleurer,.. Parce que des gens comme toi préfèrent nous laisser crever dans des asiles ou en prison ou battues à mort par des types qui se sentent tellement menacés par notre existence qu’ils seraient prêts à y mettre fin à coup de couteaux dans n’importe quel recoin mal éclairé de cette foutue ville ?
Zaza : Approche-toi. (Elle montre deux rouges à lèvres à Claudia.) Qu’est-ce qui irait le mieux, rouge carmin ou rouge rubis ?
Zaza : Vendredi soir, tout le monde se retrouve dans un dancing rue du Château-d’Eau19, t’as qu’à venir !
Ménie Whisky
Cette scène est inspirée du croisement de deux documents d’archives : 1- un article de journal écrit par Gérard Le Scour, « De homosexuels en colères interrompent une émission publique sur leurs problèmes », publié dans France Soir le 12 mars 1971, pour lequel Ménie aurait été interviewée dans sa loge à la suite de l’attaque de l’émission, un verre de whisky à la main, et aurait dit: « Je ne me suis pas trompée, le sujet est brûlant. Je referai la même émission, mais en studio » (Michael Sibalis, « L’arrivée de la libération gay en France. Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) » in Genre, sexualité & société, printemps 2010) ; 2- la vidéo Ménie Grégoire vue par Gilbert Prouteau du 1er juillet 1977, visionnable sur le site de l’INA
Salle Pleyel, plus tard dans la soirée. Le plateau de l’émission est encore marqué par l’attaque. Des confettis jonchent le sol et une banderole — qui pourrait dire « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous » ou « Vous ne nous normaliserez pas » — pend lamentablement. Ménie se cherche un petit remontant.
Ménie Grégoire : Qu’est-ce que j’en ai fait? Ah ! La voilà. (Elle sort une bouteille de whisky et se sert.) Écoutez Claudia, je compte sur votre discrétion, j’ai bien besoin d’un p’tit remontant. Non mais vous vous rendez compte.. c’était beau n’est-ce pas ?
Ménie Grégoire : Étonnant? Non Claudia, plus que ça, bien plus. Vous savez pourquoi laudia, gens m’écrivent ? Vous savez pourqu tous ce Ménie Grégoire ? oi ils écrivent à Ménie Grégoire ?
Ménie Grégoire : Exactement Claudia, vous voyez, c’est ça, c’est ça qui les pousse à m’écrire, la solitude Claudia. C’est cette solitude de l’homme moderne, cette solitude qui l’accompagne du début à la fin. Celle de l’homosexuel, de la ménagère, de la gamine avortée ou du mari impuissant. Tous empêtrés dans des interdits collectifs. Et à chaque fois, la même phrase qui revient dans les lettres, la même phrase encore et toujours : « Je »
Ménie Grégoire : … Ma chère Claudia, j’ai bien de la chance de vous avoir. Ma toute première émission publique sur l’homosexualité, son premier affrontement avec la société.. tous ces gens qui étaient là dans cette salle.. c’était.. Comment va votre ami ? Je vois bien que vous vous êtes pomponnée, c’est pour lui n’est-ce pas? C’est très beau ce rouge, ça vous donne un air plus sûr de vous. Faites voir un peu. (Elle s’approche de Claudia et la regarde affectueusement, acquiesce puis va pour se resservir.) Vous voyez tout à l’heure, ces gens, ces gens qui crient, qui se dressent, je voulais leur dire : je vous ai compris. J’ai compris vos souffrances, et je voudrais tous vous mettre dans mon giron, tous vous placer au chaud contre mon ventre, vous mettre dans mon ventre, tous, pour vous dire: ne criez plus, nous vous avons compris, nous vous avons entendus, j’ai bien entendu votre souffrance. Il faut tout de même dire qu’il y a des gens qui ont au fond d’eux-mêmes une terrible quête de bonheur. Mais qui n’ont pas la chance de le trouver. En deux minutes je ne résous pas un problème, ils le savent et moi aussi, mais en deux minutes je prouve aux gens que l’apparence n’est pas tout.. et que derrière tout ce qu’ils me disent, il y a tout ce qu’ils ne me disent pas. Derrière tout ce qu’ils se disent, il y a tout ce qu’ils se cachent. Et en deux minutes, croyez-moi, on peut apprendre aux gens qu’ils n’ont pas tout dit. Ce sont les auditeurs qui font cette radio. Ce sont eux qui parlent. Ce n’est pas pour moi tout ça, vous comprenez ?
Le baptème de Claudia
Florence : répondant à Claudia, Ah non pas du tout, on va taguer les locaux d’Arcadie, c’est juste là regarde.
Florence : Comme nous on voulait pas vivre planquées, ils nous ont virées. Donc on leur a préparé un petit cadeau d’adieu, une petite surprise pour les remercier.
Suzon et Claudia se retrouvent seules.Tension. Joues rouges. Suzon donne la bombe à Claudia qui s’apprête à taguer.
Suzon : Attends, il te manque un truc. (Elle lui enfile une cagoule sur la tête en prenant soin de dégager les yeux et la bouche, c’est très sexy.) Ça va t’es sûre ?Tu peux changer d’avis, je voulais pas te mettre la pression.
Commando Saucisson
Scène en partie inspirée de la célèbre action du MLFz racontée par Marie-Jo Bonnet dans Libération des femmes et des lesbiennes, année 0 avec Marie-Jo Bonnet, retranscription d’un enregistrement sonore réalisé par Christine Rougemont le 2 décembre 2018 au Centre LGBT Paris Île-de-France.
Appartement rue Charlemagne20, au petit matin. Les militans ont fait la fête toute la nuit. Florence chante Le jour se lève d’Esther Galil21, pour elle d’abord, puis pour ses camarades, puis pour le monde entier. Il est bientôt cinq heures, le matin va venirVous avez tous le coeur à aimer ou dormir Mais moi je reste seule
Refrain : Le jour se lève sur ma peine Alors le monde entier fait l’amour Mais ça n’a pas d’importance Car c’est pour toi, pour toi, que je danse Il est bientôt cinq heures, le soleil va briller Sur la mer et les fleurs et sur l’éternité Mais moi je reste seule Refrain Il est bientôt cinq heures, le matin va venir Il est bientôt cinq heures, vous allez tous partir Mais moi je reste seule Refrain Le jour se lève sur ma peine Alors le monde entier fait l’amour…
Philippe : à Claudia, On s’est déjà vus non ? Attends, ça va me revenir. MLF ? La Ligue communiste ?
Claudia : On s’est croisés sur mon lieu de travail.. c’est pas toi qui frappait la tête du Père Guinchat contre le bureau ?
Florence : C’est la bonne, je sais que c’est la bonne, y’a tout qui va, le pieu c’est incroyable, j’ai jamais pris autant de plaisir de ma vie, on s’écoute, on se comprend.. et alors sa mère est une femme très ouverte tu comprends, elle trouve ça sensass' que sa fille ait une amie.. et alors je suis invitée jeudi rue de Sèvres.. et on pourrait tous se rencontrer, pourquoi pas ? C’est plus gai ! Mais moi je peux pas présenter Cécile à mes parents, je peux pas. C’est des cultos cathos mes parents, y’a rien qui les a préparés.. alors déjà je vois pas dans quelle vie je les fais prendre le train et laisser les bestiaux une nuit entière.. mais surtout, t’imagines, ma pauvre maman auvergnate si je lui présentais Cécile en lui disant qu’on se fréquente ?
Florence : Mais je détruis pas tout comme ça moi. Et alors oui hein, je vous vois venir avec vos injonctions à la révolution, mais moi je suis pas si révolutionnaire que ça, voilà. Je suis pas libre ! C’est bon, comme ça ? C’est plus clair ? Je fais de mon mieux, qu’est-ce que j’y peux moi si c’est pas assez ? Elle va me quitter, c’est sûr, elle va me quitter…
Martial : entre en coup de vent, essoufflé, C’est bon, j’en ai trouvé rue du Fauconnier ! Philippe tu préfères les grecs ou les suisses ?
Florence : Vous vous rendez pas compte, on est tombées amoureuses pendant le Commando Saucisson, c’est historique.. le moment.. la scène, c’était.. je vous la refais ?
Florence : Chut ! On est le 5 mars 71. Nous sommes quelques-unes du MLF* — (à Claudia) Mouvement de Libération des Femmes — devant le Palais de la Mutualité. Le lendemain, nous ferons la une du journal, et Le Monde nous baptisera « le Commando Saucisson ». Mais pour le moment, nous nous tenons immobiles, infiltrées dans la foule. Nous nous regardons en coin, discrètement. Suzon ressemble à une vraie catho, elle a même couvert ses cheveux. Moi, je marche auprès de Cécile, ma Cécile, j’ai chaud, je sue, le service d’ordre ne nous remarque pas, je serre mon saucisson contre moi, d’une main ferme, glissée dans mon sac, l’autre, au bras de Cécile. Je ne sais pas si c’est la peur, l’excitation, ou le contact avec Cécile mais mes jambes tremblent comme du coton. J’avance en essayant de ne pas perdre les filles de vue. Un pas après l’autre. J’ai peur que mes joues deviennent trop roses, que quelque chose soit écrit sur mon visage et nous trahisse toutes. J’essaie de me calmer, de respirer normalement et Cécile me tire après elle… Elle serre ma taille contre elle et me dit : « Gouine, tiens toi prête. » On entre. La main de Cécile quitte ma hanche, effleure le bout de mes doigts et serre délicatement ma main.. et ses yeux qui regardent les cathos brûlent d’une détermination jamais vue.. et alors.. tout se mélange, j’ai envie de la serrer contre moi, l’embrasser.. d’un coup d’oeil, j’embrasse la nuque de Cécile, puis la salle toute entière, je repère les entrées et les sorties, je pense à tenir le poids de ses seins dans mes mains, je relève les positions du service d’ordre, leur nombre, leurs outils de défense et les filles qui sont en place dans la foule. Une vague de chaleur m’envahit. Suzon nous regarde, et je vois sa main se glisser dans son sac, dans quelques secondes elle donnera le signal. Mon corps se tend, mes muscles se contractent, je sens Cécile, je nous sens tremblantes, prêtes à exulter, prêtes à dégainer, et crier dans trois, deux, un…
Suzon : J’en peux plus de cette histoire ma vieille, c’est la dernière fois que tu la racontes nom d’une pipe !
Suzon : On devait passer tout un service d’ordre, alors on a pris des saucissons pour les matraquer.
Martial : Philippe, tu te souviens de la bande de jojos qui était tombée sur un type à la tasse de Jussieu22 ?
Martial : J’en ai croisé un juste en bas en passant à l’épicerie. C’est pas la première fois que je le vois celui-là, à coup sûr il est du quartier.
Martial : Pour nous les pédés, les pissotières, ce qu’on appelle les tasses, c’est là où on va quand.. /
Martial : Bon, donc on est sur le trottoir d’en face, on voit trois affreux jojos qui se dirigent vers la tasse, et on les entend qui se disent : « Tu vas voir, on va se marrer… ». Y’avait un pauvre gars, un solitaire comme nous, qui voulait se réchauffer un peu, il avait pas eu le temps de se tirer tu comprends ? Les trois gars lui tombent dessus et commencent à le frapper comme ça //
Martial : Alors je me mets à hurler : « Salopes d’hétéros, si vous voulez cogner, la police recrute, vous pourriez jouir », et là, je les vois qui lâchent le pauvre gars, se redressent, et nous foncent dessus.
Martial : Et là, y’a un arabe qui se pointe, pas pédé pour un sou, enfin je crois pas, et pourtant les hétéros lui font les mêmes insultes ! Alors l’arabe les traite de merdeux..
Philippe : .. et moi je gueule avec lui, je dis : « Sales petites ordures racistes, arabes ou pédés, vous voulez nous coincer pour jouir de votre haine », et là, y’en a un qui s’avance vers nous, furieux comme un chien, et bah l’arabe a sorti un couteau, et tout le monde s’est tiré. Comme quoi, racisme sexuel* et racisme tout court, c’est le même combat…
Martial : Je sais pas ce qu’il est devenu l’autre gars, mais à mon avis, on lui a quand même sauvé un peu le cul…
Zaza : ,moqueuse,Parce que vous croyez que si les gens étaient au courant de nos vies, ils essaieraient de faire quelque chose pour nous ?
Martial : Non mais peut-être que si les pédés et les lesbiennes se reconnaissaient, on pourrait s’organiser et pas juste se faire casser la gueule.
Florence : Non mais c’est vrai, on s’est dit, le privé est politique.. quand on se raconte nos vies, nos rêves, nos désirs, avec qui et pourquoi on couche, c’est politique.
Philippe : Mais oui, nos histoires, nos vécus, nos perspectives particulières sur la lutte, il faut les écrire.. pas seulement pour nous, mais aussi pour ceux qui pourraient nous lire.
Zaza : ,en complicité avec Martial, Encore une occasion pour Philippe de frimer avec ses contacts journalistes23 !
Philippe : Y’a des camarades qui viennent de créer un journal qui s’appelle Tout!. Ce sont des types assez ouverts, je les connais bien, je pense qu’ils accepteraient de nous publier. J’en suis même sûr ! Qui m’accompagne ?
L’ambiance devient un peu plus lourde. Zaza comprend qu’il est temps de laisser Suzon et Claudia seules.
Claudia : Non je.. je devrais rentrer, j’ai déjà découché une fois.. on va commencer à se poser des questions.
Suzon : Laisse-moi deviner, « Suzon je suis vraiment désolée, tout ça c’est très nouveau pour moi, c’est pas contre toi Suzon, ce qu’il s’est passé l’autre soir entre nous c’était un accident mais / »
Claudia : C’était pas un accident. Et ce qu’il s’est passé l’autre nuit, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis des années. Je.. oui c’est nouveau pour moi, enfin, c’est pas nouveau, c’était là, ça a toujours été là seulement.. j’avais jamais.. j’ai toujours.. je me suis.. j’ai l’impression de me réveiller d’une immense gueule de bois et en même temps je me suis jamais sentie aussi vivante et vulnérable à la fois, c’est terrifiant et.. et maintenant que c’est là, maintenant que c’est sorti, maintenant que vous êtes là, je peux pas faire marche arrière tu comprends ? C’est comme si.. je peux pas ne pas.. et tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai construit.. si je le dis, tout ça, ça va être détruit, ma mère va être détruite, mon couple va être détruit et.. et oui c’étaient des mensonges mais quand même, ça compte non ? On construit des vies, des cités entières, des nations sur des mensonges alors pourquoi pas la mienne ? //
Claudia : .. et comment je peux savoir si ça vaut le coup ? Hein ? Détruire tout ? Tous ces mensonges ? Est-ce que mon bonheur doit me coûter celui des autres, celui de mes proches ? T’imagines ? Et si je les fais souffrir et que finalement je suis malheureuse ? Si ça se trouve j’irai dans le mur et je serai aussi désespérée et suicidaire que toutes ces personnes qui écrivent à Ménie, et y’aura plus personne, parce qu’au lieu de me taire, je leur aurai dit, je leur aurai tout dit, et ce sera fini, tout sera fini ! Tu sais comment ces gens-là vont mal ? Tu sais comment ils se sentent seuls, et en détresse et.. et dans leur solitude y’a personne ! Personne à part Ménie, hein, Sainte Ménie Grégoire, Sainte Patronne des Inverties, je veux pas, je veux pas ça…
Suzon : Claudia.. ça va.. ça va aller, excuse-moi j’aurais pas dû.. j’ai un petit peu paniqué, je voulais pas.. déclencher tout ça. C’est juste que.. tu me plais beaucoup et j’ai eu peur que tu.. que tu t’en ailles, tu vois ça aurait pu arriver, que tu me dises « Voilà Suzon , c’était une erreur ».. Ça arrive…
Sainte Ménie, Patronne des Inverti·ei·es
Comme un rêve, Ménie, une apparition grandiose entre drag-queen et sainte-on-ne-saitpas-trop, une présence style Barbara.
Parle terre et bénis la de ta richesse par le ciel fais couler le miel d’entre ses hanches érigées comme des montagnes bordant une vallée sculptée par la bouche de la pluie. Et tu as su en la pénétrant que tu étais le vent qui souffle au creux de ses forêts doigts qui murmurent miel qui s’écoule de la coupe fendue empalée sur la lance des langues sur la pointe de ses seins sur son nombril et ton souffle qui hurle dans son vestibule au travers de poumons de souffrance. Vorace comme les mouettes ou comme une enfant tu rejaillis encore et encore sur la terre ferme.24
Sainte Ménie grégoire : énumérant avec délectation, Sainte Ménie Grégoire, Marie Ménie des Anges, Sainte Patronne des Inverti·es, Ange du Placard, Camarade des Coeurs Refoulés…
Je suis là Mon enfant J’ai entendu Ta détresse Traverser Les ondes
Ne pleure plus car je suis là, Tu ne dois pas craindre cet émoi Depuis toujours au fond de toi Ta vraie nature se déploie //
Claudia Claudia ne t’en fais pas Claudia Claudia bienvenue chez toi Ne refoule plus tous tes émois Révèle-toi
Après tant d’années passées Dans un placard tu t’es cachée Après tant d’années passées Il faut bien vivre et puis s’aimer //
C’est très beau ce rouge Ça vous donne l’air plus sûr de vous Est-ce que vous me comprenez Claudia ? Est-ce que vous me comprenez…
Assemblée générale
Dans un amphi aux Beaux-Arts, tard dans la soirée. L’AG hebdomadaire s’éternise depuis bientôt trois heures. Fatigue et tension sont palpables.
Martial : Les gauchos, ils ne se sentent pas oppresseurs. Ils baisent comme tout le monde, ça n’est pas de leur faute s’il y a des malades ou des criminels. « J’y peux rien moi, mais j’suis tolérant. » Leur société — parce que s’ils baisent comme tout le monde, c’est bien la leur — nous a traités comme un fléau social pour l’État, l’objet de mépris pour les hommes véritables, sujet d’effroi pour les mères de famille. Les mêmes mots qui servent à nous désigner sont leurs pires insultes.
Eux, les grands adorateurs du prolétariat, ils ont encouragé de toutes leurs forces le maintien de l’image virile de l’ouvrier : « La révolution sera le fait d’un prolétariat mâle et bourru, à grosse voix, baraqué, et roulant des épaules. » Ils le savent, eux, ce que c’est, pour un jeune ouvrier, que d’être pédé en cachette ? Ils le savent, eux qui croient à la vertu formatrice de l’usine, ce que subit celui que ses copains d’atelier traitent de pédale ? Nous on le sait, nous, parce qu’on se connaît entre nous ! Parce que nous seuls, on peut le savoir.
Nous sommes, avec les femmes, le tapis moral sur lequel ils essuient leur conscience. Ils demandent : « Que pouvons-nous faire pour vous ? » Vous ne pouvez rien faire pour nous tant que vous resterez chacun les représentants de la société normale, tant que vous vous refuserez à voir tous les désirs secrets que vous avez refoulés. Vous ne pouvez rien pour nous tant que vous ne faites rien pour vous-mêmes25. Si on est ici, c’est pour désintégrer la société, pas pour l’intégrer, c’est important de se le rappeler, dans la loi française, on a quand même un statut de fléau social, au même titre que l’alcoolisme et la tuberculose26 /
Zaza : Eh bien, il serait peut-être temps de le revendiquer ! Nous sommes un fléau social ! Tout le monde, scandant en choeur — Nous sommes un fléau social ! Nous sommes un fléau social ! Nous sommes un fléau social ! //
Claudia : Homosexuels de tous poils, CALMEZVOUS ! Il nous reste un point à l’ordre du jour, la validation du tract pour la manifestation du 1er Mai.
Philippe : Il faut rejoindre le cortège de la CGT, on est en train de devenir une institution bourgeoise alors qu’on est censés être révolutionnaires.
Martial : En même temps y’a que des bourgeois ici… On est aux Beaux-Arts, pas chez Renault ou chez Wisco.
Zaza : Philippe, commence pas à phagocyter le mouvement avec tes stratégies de trotskyste27 là, tu nous emmerdes ! Y’a quatre ans, sur les trois cents personnes condamnées pour homosexualité, cent quarante-trois étaient des ouvriers et pour autant les syndicats, ils ont pas bronché. Pas question de marcher avec eux !
Martial : En plus, les gauchistes, ils sont persuadés que l’homosexualité c’est un vice de bourgeois.
Florence : Avec les copines du MLF on a observé la même problématique de classe pour l’avortement. Les bourgeoises payent et vont en Suisse alors que les ouvrières mettent carrément leur vie entre les mains des tricoteuses*. C’est horrible… Et c’est à elles qu’on met des amendes !
Philippe : Oui, on sait que les problèmes individuels que vivent les femmes et les homosexuels sont le résultat de leur statut politique de classe opprimée //
Philippe : .. et c’est justement dans le but de maintenir ces dynamiques d’oppression que les mouvements gauchistes font volontairement l’impasse sur ces questions, mais c’est par les syndicats qu’on rencontrera nos camarades travailleurs et homosexuels.
Martial : Moi, si j’suis là, c’est parce que je me suis fait virer de la JOC ! Tant pis tant mieux, sans ça j’aurais p’t-êt' jamais foutu un pied au FHAR. Et c’est pareil partout, CGT, CFDT, Lutte Ouvrière et consorts ! Donc, pour moi, c’est hors de question qu’on fasse cortège avec eux ! Oui, on veut faire alliance avec les ouvriers mais ce sera pas par les syndicats.
Suzon : Camarades ! De toute façon, on est bien d’accord, sans les ouvriers et les ouvrières, le mouvement n’a pas sa pertinence. Le fait est qu’on a enfin voté à la dernière AG : le FHAR fait son propre cortège, on va pas remettre ça à l’ordre du jour. Est-ce qu’on peut valider le tract ? Y’a toute une commission qui a bossé dessus.
Claudia : S’il vous plaît, s’il vous plaît, un peu moins de bruit, on n’entend rien ! Suzon s’il te plaît, tu fais rapporteur ? On peut écouter Suzon qui va lire le tract28 ?
Suzon : « Les homosexuels en ont marre d’être un douloureux problème. Parce que ceux qu’on accuse d’être les représentants dégénérés d’un vice bourgeois ont pris conscience que leur lutte était la même que celle de tous les opprimés contre cette société patriarcale et capitaliste qui instaure l’esclavage à tous les niveaux. Ne jouissez pas dans le système ! / »
Suzon : « .. Les homosexuels dans la rue le 1er Mai ! Rejoignez le FHAR dans son cortège autonome, rendez-vous à 10 h devant les Beaux-Arts, 14, rue Bonaparte. »
Suzon : , exhortant le reste de l’assemblée à faire de même,Par pitié, on retourne pas en rédaction…
Philippe : .. Le contenu du tract est validé !(Applaudissements d’approbation.) Le FHAR participera au défilé du 1er Mai dans un cortège autonome. La commission rédaction s’occupera d’imprimer les tracts. Florence, c’est bon de ce côté ?
Philippe : Pour ce qui est des banderoles, un groupe se retrouve après l’AG* dans l’atelier d’Armand pour les fabriquer !
Philippe : Je voulais juste vous dire : je pense qu’on peut être très fiers de ce qu’on a fait, de ces premières actions qu’on a faites ensemble. Ce qu’on a voulu leur dire, à Ménie Grégoire et aux cathos, ce qu’on a voulu dire à la France, ce qu’on a voulu dire à cette société, c’est que nous n’acceptons plus cette normalité. On n’accepte pas cette normalité et nous ne l’acceptons pas non plus dans nos mouvements politiques. Si nous, nous sommes révolutionnaires, c’est parce que nous sommes homosexuels, et si nous sommes homosexuels, c’est parce que nous sommes révolutionnaires. L’un ne va pas sans l’autre. Nous revendiquons la libre disposition de nos corps et de nos désirs, et ce pour toute la société ! Et à partir du 1er Mai, il faut qu’on soit partout ! Il faut qu’on aille à la rencontre des ouvriers et des immigrés, parce que dans leurs rangs aussi se trouvent des camarades homosexuels. Il faut qu’on aille à leur rencontre pour les rallier à la révolution. Il faut qu’on tracte à la sortie des usines, à la sortie des ateliers, à la sortie des foyers de travailleurs immigrés… PARTOUT !
Au Katmandou
Zaza : La dernière fois, je voulais te dire, c’était vraiment super, c’était vraiment très fort pour moi et je pense.. je pense souvent à ça. Souvent.. je pense à toi, tous les jours, toutes les nuits, je me couche et je replonge dans tes yeux, dans ta bouche, dans ton corps, dans ta queue.. et je voudrais qu’on recommence, je voudrais qu’on recommence tout le temps et qu’on s’arrête jamais. Ta queue, tu vois, ta queue, elle me bouleverse Martial.. j’ai envie de me la prendre jusqu’à.. jusqu’à oublier que j’existe et que t’existes aussi tu comprends ? Je voudrais juste être une bouche, me réduire à un cul, juste un cul, un trou béant, un abysse qui contiendrait toi, ton corps, ta bouche, ton grand nez, tes petits yeux, ta queue, ton foutre et tout l’univers, et moi je voudrais disparaître dans mon cul avec toi, je voudrais disparaître dans mon cul et crever, je voudrais crever crever crever dans mon cul avec toi putain !
Zaza : Viens on part tous les deux, j’ai envie que tu me serres très très très fort contre ta bite !
Martial : Moi ? J’habite encore à La Courneuve ! Avec les camarades, on a trouvé une nouvelle piaule C’est pas l’Amérique mais bon, puisqu’on est là !
Martial : Ouais c’est là-bas qu’on couche. C’est con mais c’est vrai que ça fait du bien de pas rester seul.
Martial : Ah ouais toi aussi, c’est clair y’a tellement de monde ici, je suis en sueur. T’es sûr que ça va ?
Zaza : Oui oui.. euh super ! Super. Super super. Super moment, super ambiance, super bar hein. T’aimes bien ce bar ?
Martial : Ouais je comprends, moi aussi j’ai très mal à la mâchoire. Je me suis pris un coup dans la gueule à la dernière manif. Ça m’a fait très plaisir de te voir ici en tout cas, rentre bien.
Philippe, magnétique, traverse la foule pour retrouver Martial. Ils dansent et s’embrassent comme s’ils étaient seuls au monde dans ce dancing.
Florence : Vous me donnez un bonheur immense. À quinze ans, au pensionnat, j’ai été dénoncée pour une liaison féminine. Je me suis crue anormale et folle. J’ai dû m’enfuir du pensionnat, ne rencontrant personne qui semble aussi folle, aussi anormale que moi. J’ai décidé de me tuer. Je me suis retrouvée claquemurée dans une pièce, les bras perforés de perfusions, abaissée au stade de cobaye, d’éprouvette. Une année d’internement, c’était atroce. Heureusement, grâce à vous, grâce à nous, grâce à tout ce qu’on fait, je sais maintenant qu’il existe des folles comme moi. Et je crois même que notre plaisir est encore plus beau parce que nous sommes folles29.
Tout !
Florence : Vous connaissez l’histoire de cette faiseuse d’anges* qui a été guillotinée il y a trente ans ? Pour avoir aidé 27 femmes à avorter. Guillotinée pour crime contre la sûreté de l’État /
Suzon : Une septicémie, vous vous rendez compte ? Elle était à ça d’y passer ! Je comprends pas. Tout ce qu’on fait avec le MLF, tout ce travail pour libérer la parole, se réapproprier nos corps, construire des réseaux de solidarité, et Sylvie a quand même fini par avorter en secret.
Zaza : Y’a toujours des pans d’intimité qui se disent pas. On a beau avoir la rhétorique, les amis, maîtriser le discours, y’a des choses qui sont tellement ancrées en nous parfois.. on peut pas tout rationaliser.
Philippe : Demandez votre numéro, la nouvelle parution du quinzomadaire Tout! 30 Demandez !
Suzon : .. Y’a à peine quelques semaines, t’as trois cent quarante-trois femmes qui signent un manifeste pour la légalisation du droit à l’avortement libre et gratuit, trois cent quarante-trois femmes qui déclarent publiquement avoir avorté31, alors tu te dis quand même, c’est bien que ça avance, ça y est tu vois, c’est public ! Mais en fait ça change rien, les copines continuent à s’avorter à l’aiguille sans oser demander de l’aide.
Philippe : On peut peut-être aller lui rendre visite, j’ai le fourgon rempli du quinzomadaire à distribuer mais une fois qu’ils seront déposés, on peut tous rentrer dedans ! Elle est hospitalisée où ?
Florence : Non je peux pas, je dois récupérer des tracts pour les Gouines Rouges* avant qu’on aille voir Sylvie.
Claudia : Y’a de plus en plus de pédés aux AG, ça devient impossible de se faire entendre quand tout le monde vient plus que pour baiser.
Suzon : Fallait dire ça aux types qui nous ont traitées d’hystériques castratrices quand on leur a demandé d’aller se chauffer ailleurs.
Zaza : Plutôt crever, je déteste la branlette intellectuelle. Passer dans les journaux, c’est mettre des noms sur le groupe. Notre stratégie, ça devrait être d’être innombrables et anonymes.
Zaza : Nous au moins avec les Gazolines on fait des choses concrètes. J’ai besoin qu’on soit concrètes. Y’a que par la violence et l’ironie qu’on arrivera à décimer leur société. Faut qu’on aille dans la rue pour tout casser, qu’on se montre en plein jour pour leur foutre mauvaise conscience.
Martial : On en est pas tous à baiser en plein jour ! Et qu’est-ce qu’on en a à foutre de leur mauvaise conscience. Il s’agit pas de courage ici. Tu sais ce que ça veut dire quand t’es ouvrier de t’afficher publiquement ?
Zaza : On dirait que ça vous arrange d’avoir honte. On a dit quoi ? On a dit : le privé est politique. On a dit : révolution totale. Plus on recule devant la haine, plus on se condamne à vivre dans les marges et la honte. Moi, je refuse de me cloîtrer dans un de ces ghettos où on se serre bien au chaud.
Florence : Zaza, on parle pas de se cloîtrer dans un ghetto, là ! Les Gouines Rouges, c’est pour se retrouver entre femmes /
Florence : Oui, entre femmes ! Pour qu’on puisse parler sans qu’on nous coupe la parole, sans qu’on nous invisibilise et sans qu’on s’approprie toutes nos idées !
Suzon : , lisant, « Lesbiennes, notre place est à l’intersection des mouvements qui libéreront les femmes et les homosexuels. Le pouvoir que nous revendiquons est celui de nous réaliser.32 » C’est tellement limpide que c’en est beau.
Zaza : Parfois, je nous regarde et je me dis : ça y est, la société qu’on est en train de construire sera extraordinaire et grandiose, on va réussir à tout désintégrer. Et parfois je me dis qu’on va juste passer à côté de notre révolution. Mais moi, je veux pas qu’on se rate. Parce que sinon on sera les sacrifiés de l’histoire, et ce sera nous les responsables.
Suzon et Florence préparent un sac d’affaires pour Sylvie. Elles partent, bientôt suivies des autres. //
Claudia : , au public, C’est drôle, quand on en parle aujourd’hui, je suis toujours un peu étonnée de la tournure de l’histoire. Je veux dire, quand on en vient à parler du FHAR, du MLF, des Gouines Rouges. Faut dire, les réunions du FHAR c’était devenu quelque chose, c’est pas pour jeter la pierre aux gars, mais c’était devenu un vrai baisoir, y’a pas d’autres mots. C’est les flics qui y ont mis un terme. Avec les filles on s’était déjà tirées. À ce moment-là, on se voyait moins avec Zaza. Cela dit, elle faisait grand tapage avec les Gazolines dans tout Paris ! Mais à part nous, qui s’en souvient ? Qui se rappelle de l’outrance de Lola et Hélène au 1er Mai 71, de la bastonnade qui a suivi les funérailles de Pierre33, et du car de CRS qu’elles ont renversé à mains nues ? On cherchait pas le mémorial, je crois que c’était pas ça qui était important. Mais de là à laisser si peu de traces…
Finalement tout ça, ça a à peine duré. En 74, le FHAR, les Gouines Rouges ou les Gazolines, tout ça, c’était déjà fini. Alors bien sûr, on était là à des événements, parfois pour gonfler les rangs, parfois pour écrire, aller à la rencontre des gens, coordonner les manifs, faire des actions… On était là pour le procès de Marie-Claire Chevalier34, on avait chanté pour la loi Veil35, et très vite, même s’il n’y avait plus vraiment le FHAR tel que nous l’avions connu, on se croisait régulièrement dans un comité de quartier ou au milieu des cortèges et de la foule des premières prides36.
Et puis, il y a eu le décès de Philippe.. le premier de la bande à être mort du Sida. Évidemment y’en a eu d’autres. Au début, certains ont cru que c’était de la propagande, et puis les copains médecins leur ont expliqué, alors ils ont fait ce qu’ils ont pu… Moi c’est quand j’ai vu le préservatif d’Act Up sur l’obélisque de la Concorde37 que je me suis mobilisée. C’est con non ? J’en ai honte.. mais avant ça, j’étais restée un peu sidérée, tout en me persuadant que finalement ça ne me concernait pas. Je..
En fait, y’a tellement de choses qu’on n’a pas vu venir. Moi, j’ai la sensation d’avoir été traversée, que ma subjectivité s’est retrouvée aux prises avec une conjoncture historique qui m’a emportée dans son courant. J’étais à la fois avec et dedans. Je me demande qui, chez les anciennes et les anciens du FHAR, se reconnaît dans les mouvements actuels. Qui parmi nous aurait pu anticiper le mariage pour toustes38 ? On voulait littéralement détruire la famille et son régime bourgeois, et aujourd’hui je me retrouve à marcher pour la PMA39, et il y a quelques mois à peine, Camille, mon petit Camille, a enfin pu faire son changement d’état civil40.
Je sais bien qu’on a tendance à cristalliser les mouvements sociaux comme des bouts de marbre qui jalonnent l’Histoire avec un grand H mais c’est pas ça…
C’était vivant.
Y’a si peu de différences entre ce qu’on a vécu nous et ce qui se vit aujourd’hui dans les luttes actuelles. Un même espoir diffus, une semblable fulgurance, un tremblement d’émancipation similaire à ce qu’a été le mien et sûrement, sûrement, parfois, les mêmes découragements.
C’est bien la preuve que même si les groupes meurent et que les temps changent, la lutte, elle, continue. On sait que d’autres suivront, avanceront à nos côtés, nous remplaceront, peut-être nous donneront tort, et c’est presque rassurant.
1er mai 1971
La majorité des slogans dans cette scène sont issus du texte « Ta petite “rêvolution virile” tu peux te la foutre au cul, camarade ! » de Nicole Bley, Trou Noir, no 14, du 28 avril 2021.
Paris, matin du 1er Mai 1971. Les mouvements gauchistes défilent dans la rue. Tout à coup, dans le moutonnement groupusculaire, un groupe d’une centaine de jeunes gens fait irruption, chantant, criant, affirmant, dansant et riant leur homosexualité. Sur les trottoirs, c’est la stupeur 41.
Des voix : , scandant,Patron, salaud, le peuple aura ta peau ! Patron, salaud, le peuple aura ta peau !
D’autres voix : Pas de patron à l’usine, pas de patron à la maison! Pas de patron à l’usine, pas de patron à la maison!
Les gauchistes jouent des coudes autant qu’ils peuvent, pour les rejeter, les faire disparaître au loin, ils beuglent l’Internationale pour recouvrir leurs voix… Alors le FHAR entonne à son tour son Internationale 42.
Debout les gouines et les pédales Debout les butchs et les pédés Jetons la misère et la honte À bas la vieille moralité
Des modèles faisons table rase Folles, pédales, debout, debout Le monde va changer de base Nous ne sommes rien soyons tout
Raser les murs n’est plus coutume L’amour est une denrée commune Lesbiennes, pédés et anormaux Convertissez les hétéros C’est l’orgasme final! Tous au lit et demain, Les Gouines et les Pédales Soeuront le genre humain43.
Lexique
Arcadie
Revue fondée par André Baudry en 1954, elle prône l’assimilation des homosexuels à la société et propose un contenu élitiste qui se veut « littéraire et scientifique » pour « informer les hétérosexuels et éduquer les homophiles ». Marie-Jo Bonnet explique : « Le FHAR avait été créé un mois auparavant, à l’initiative de militantes du MLF et de quelques camarades de l’association Arcadie qu’elles connaissaient et qui en avaient assez du réformisme homophile de papa ». (« Les Gouines Rouges (1971-1973) », Ex Aequo, no 11, octobre 1997).
Chauvinisme mâle
Dans « Combat pour la libération des femmes », Monique et Gille Wittig, Marcia Rothenburg et Margaret Stephenson, L’Idiot international, no 6, mai 1970, il est défini comme tel : « L’idéologie de la classe dominante qui perpétue le sexisme et en tire des profits multiples et divers est, dans ce moment-ci de l’Histoire, celle de la classe capitaliste et de ses complices : tous les mâles qui consciemment ou inconsciemment, avec plus ou moins de violence suivant leurs intérêts, se servent de la situation de classe dans laquelle la société capitaliste les a placés par rapport à nous. Cette suprématie, cette attitude de classe qui caractérise le mâle, les Américaines en lutte l’appellent le “chauvinisme mâle”. Le chauvinisme mâle sévit partout ». Mais ce terme est très vite remplacé par le mot « phallocratie » comme l’explique Françoise d’Eaubonne dans « Le FHAR, origines et illustrations », Trou Noir, no 12, 28 février 2021 : « Je revendique, sans aucune fausse modestie, l’introduction d’un nouveau mot dans le vocabulaire. […] Au lieu de “chauviniste mâle”, je proposai “phallocrate” qui fut bientôt adopté en dépit de cette objection : “Mais on ne comprend pas”. Toujours la croyance en la bêtise du “peuple”. Moins de deux semaines plus tard, tout le monde utilisait ce mot au lieu du pesant “chauvinisme mâle”. On pourra oublier tous mes bouquins, on n’oubliera pas ce mot. Qu’importe qu’on en ignore l’inventrice ! ».
« Phallocratie », terme biologisant et transphobe, est lui défini par le FHAR dans son Rapport contre la normalité(Paris, Champ libre, 1971) comme tel : « Forme de domination de la société, sous prétexte que le phallus (votre bite) est supérieur au vagin ou au clitoris. Tout pouvoir d’État est fondé sur cette petite différence ». Aujourd’hui, au grand malheur des TERF (Trans-Exclusionary Radical Feminist, féministes qui excluent les femmes trans des luttes féministes), on utilise heureusement les termes « patriarcat » et « sexisme ».
Dancing
Folles
« Nos frères. Les homoflics comme les hétéroflics leur reprochent d’être efféminés, maniérés, de s’afficher. Objet de mépris pour beaucoup de gens, les folles ne sont acceptées que si elles amusent (notamment dans les milieux des arts et des lettres) » (FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971). Originellement, se dit d’hommes homosexuels qui adoptent et performent les codes socialement vus comme féminins.Aujourd’hui beaucoup de personnes qui se revendiquaient comme « folles » à l’époque sont des femmes trans (voir Gazolines).
Pour en savoir plus : Jean-Yves Le Talec, Folles de France : Repenser l’homosexualité masculine, Paris, La Découverte, 2018.
Gazolines ou Gasolines
“Au sein du FHAR, nous avions trouvé nos âmes soeurs dans les Gazolines, un groupe informel de filles et de folles — dont plusieurs allaient par la suite faire leur transition. Avec elles, nous partagions le rejet des petits chefs et le goût de la subversion généralisée. L’une d’entre elles, et pas la moindre, qui travaillera plus tard comme journaliste sous le pseudonyme d’Hélène Hazera, fréquentait assidûment la rue Charlemagne. Très influencée par les situationnistes, elle était un peu plus jeune que moi, intelligente, cultivée, très radicale et bien jolie. Dans une interview récente, elle confesse que, pour elle, les Gazolines étaient mues avant tout par le “désir de faire chier”, manière un peu abrupte d’exprimer l’opposition aux “gauchistes” qui entendaient diriger le mouvement et le faire apparaître comme sérieux et respectable”. (Lola Miesseroff, Fille à pédés, Montreuil, Libertalia, 2019, p. 95.)
Ghetto
“Boîte et tasse : notre ghetto. Les boîtes de nuit spécialisées et les pissotières. Beaucoup d’entre nous y draguent” (FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971). Le terme « ghetto » est ainsi utilisé par les militans du FHAR pour désigner les endroits dans lesquels les homosexuels se voient contrains de se retrouver, à l’abri des regards, pour faire des rencontres, draguer, baiser, etc. L’homosexualité étant encore pénalisée à l’époque, ce qu’on appellerait aujourd’hui une sorte de « non mixité » ou de « communautarisme » était donc une question de survie. Aujourd’hui on trouve évidemment choquant d’utiliser le terme « ghetto » dans d’autres contextes que ceux liés à l’antisémitisme ou au racisme. Le FHAR ne fait d’ailleurs pas la distinction entre racisme et homophobie et parlede racisme sexuel pour parler d’homophobie.
Gouines Rouges
« Les gouines rouges sont nées d’une volonté de s’affirmer au coeur d’un double mouvement de révolte des femmes et des homosexuels parce que les lesbiennes risquaient d’en disparaître prématurément. […] La parution du numéro 12 de Tout !, où pour la première fois des homosexuels des deux sexes prenaient publiquement la parole dans un journal d’extrême gauche, a fait basculer l’équilibre entre les sexes du côté des hommes. […] Nous nous sentions dépossédées du F.H.A.R., de la parole, de notre visibilité et peut-être plus encore de notre libération sexuelle. […] La misogynie latente et souvent humiliante d’un grand nombre venu là pour “jouir sans entrave”, comme le dit le slogan, nous décide à nous réunir à part le mardi […] Nous nous sommes réunies chez les unes et les autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux A.G. du F.H.A.R. » (Marie-Jo Bonnet, « Les Gouines Rouges (1971-1973) », Ex Aequo, no 11, octobre 1997.)
Homo-flic ou homoflic
« Homosexuel qui singe le précédent, [l’homoflic], en croyant compenser l’infériorité réelle de sa situation dans la société par des attitudes super-viriles. Ce sont des homosexuels fascistes, grands défenseurs de l’armée, des associations masculines, d’autant plus misogynes qu’ils n’ignorent pas leur féminité secrète. Fréquents dans l’armée » (FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971). On parlerait aujourd’hui d’homophobie intériorisée ou de « pédé de droite ».
JC
JC Certais membres du FHAR, dont Guy Hocquenghem, ont été à la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR ou JC) puis à la ligue communiste (LCR), se rapprochant parfois des maoïstes. Certais ont été exclu de l’une ou l’autre de ces organisations gauchistes à cause de leur homosexualité, comme le raconte Lola Miesseroff : « En mai 1968, dans le comité d’action de mon bled, je m’étais liée très étroitement avec un tout jeune homme, Christian. […] Il était à la JCR, homosexuel […] On a fait Mai 68 ensemble, mais lui à la JCR, et moi de mon côté, avec tout le milieu marseillais qui commençait à se former. La JCR l’a viré d’ailleurs. Le prétexte, c’était ses "fréquentations anarcho-maoïstes” — essentiellement moi, mais il n’était pas le seul à me fréquenter — ; la vraie raison, c’est qu’il était homo ». (Entretien avec G.D., DDT21 Douter de tout… septembre 2017.) Voir aussi maoïste.
Jule
« Dans le langage de nos soeurs, celle qui, par son attitude, cherche à imiter les hommes. Le jule est à la lesbienne ce que la folle est à l’homosexuel masculin » (FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971). On peut imaginer que des « jules » de l’époque pourraient se définir aujourd’hui comme des butchs, ou comme des hommes trans.
Maoïste
Le maoïsme séduit de nombreuses personnes en Europe occidentale comme Hélène Hazera, Guy Hocquenghem ou Jean-Paul Sartre. Il est aussi largement diffusé dans les milieux étudiants et contestataires. Beaucoup de membres du FHAR se disent maoïstes en 71 mais en font la critique plus tard : « On était anti-gauchiste. Ça, c’est le truc qu’il faut dire et redire, le FHAR était un mouvement anti-gauchiste : “Gauchistes desserrez les fesses, gauchistes desserrez les fesses”. Des gens du FHAR étaient passés par les groupes militants et on les avait traités comme des sous-merdes. Parfois jusqu’à se faire frapper. Les maoïstes n’étaient pas des tendres ». (Hélène Hazera, « On les aura ! », Trou Noir, no 1, du 28 janvier 2020.)
MLF
Le Mouvement de Libération des Femmes est un mouvement autonome, en mixité choisie, fondé dans les années 70. Il remet en question la société patriarcale et revendique la libre disposition du corps des femmes à travers notamment la lutte pour la contraception et le droit à l’avortement. « Le MLF a changé ma vie. Oui, nous autres filles du MLF avons changé le monde et l’aventure n’a été ni austère ni ennuyeuse. On se devait d’être drôles, impertinentes, imaginatives, radicales, les slogans fusaient comme des feux d’artifice : "Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette”, "Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ! ”. […] La liberté des femmes est une conquête récente, on est prié de s’en souvenir et de la défendre. Avis aux jeunes générations ! » (Marie-Jo Bonnet, Mon MLF, Paris, Albin Michel, 2018.)
Racisme sexuel
Il semble que les membres du FHAR, dans leurs écrits, emploient le terme de « racisme » pour désigner toutes les formes de rejet et/ ou d’oppression. Parce que tout ce qui n’est pas viril est dévalué, les femmes et les homosexuels seraient donc victimes de « racisme sexuel ». Aujourd’hui on parle d’homophobie. « Nous disons ici que nous en avons assez, que vous ne nous casserez plus la gueule, parce que nous nous défendrons, que nous pourchasserons votre racisme contre nous jusque dans le langage. Nous disons plus : nous ne nous contenterons pas de nous défendre, nous allons attaquer. […] Nous revendiquons notre statut de fléau social jusqu’à la destruction complète de tout impérialisme. À bas la société fric des hétéro-flics ! À bas la sexualité réduite à la famille procréatrice ! Aux rôles actifs-passifs ! Arrêtons de raser les murs ! Pour des groupes d’autodéfense qui s’opposeront par la force au racisme sexuel des hétéro-flics. Pour un front homosexuel qui aura pour tâche de prendre d’assaut et de détruire la “normalité sexuelle fasciste”. » En outre, certains membres du FHAR semblent estimer que les hommes racisés, arabes, et les homosexuels partagent une condition commune : « Oui, nous nous sentons une solidarité d’opprimés très forte avec les arabes ». Mais, avec nos grilles de lectures actuelles, on perçoit bien que leurs positions et leur manière d’en parler sont empreintes de racisme et d’exotisation, comme par exemple lorsque le FHAR déclare : « Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes faits enculer par des arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons ». Pour une analyse fine des écrits du FHAR à travers un prisme décolonial, nous vous conseillons : Todd Shepard, Mâle décolonisation. L' « homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, trad. Clément Baude, Paris, Payot, 2017, cité par Vincent Gay dans « La décolonisation et l’arabe sexualisé », Contretemps, 1er juin 2017. Les trois citations de cette entrée sont extraites de Tout !, no 12, 23 avril 1971.
Situationniste
L’Internationale Situationniste (I.S.) est une organisation artistique et politique libertaire, fondée en 1957, qui visait à abolir la société de classes et de consommation. Il s’agissait de faire d chaque situation une occasion visible pour la lutte. Le mouvement situationniste, dont les figures les plus connues sont Guy Debord et Raoul Vaneigem, a marqué et influencé beaucoup de mouvements des années 60 et 70, dont une partie du FHAR et des Gazolines. “[…] j’avais écrit pour avoir un numéro de l'Internationale situationniste (IS) … Mais j’étais toute seule, avec ma copine de l’époque, que j’avais convertie à ça. J’étais isolée avec mon IS sous le bras, mes Vaneigem, etc. Je n’étais pas pro-situ, ça n’existait pas, mais enfin j’avais trouvé ma maison politique, si l’on peut dire. Ç’a été vraiment fondateur. Avant, j’avais pourtant lu des tas de trucs — Émile Armand, Émile Pouget —, mais ça ne m’avait pas parlé de cette manière-là. Mais, quant à me définir, je ne pouvais pas dire autre chose qu’anar, à l’époque, mais pas copain avec les gens de la FA, et aussi en plein accord avec les idées des situationnistes”. (Lola Miesseroff entretien avec G.D., DDT21 Douter de tout… septembre 2017.)
Tricoteuses ou Faiseuses d’anges
Noms donnés à celles qui pratiquent les avortements illégaux en référence aux aiguilles à tricoter qu’elles utilisent pour percer la poche des eaux, ou ouvrir le col de l’utérus, afin d’entraîner une fausse couche. Cette technique, faute d’hygiène du fait de sa clandestinité forcée, était souvent suivie de complications médicales, voire entraînait la mort.
Trotskystes
« Au FHAR, assez vite, nous, on se heurte à ce qu’on a appelé les petits chefs. C’est là qu’on fait cause commune avec ce qui sera plus tard les Gazolines. Des petits chefs dont on se rend compte qu’ils manipulent les réunions, c’est-à- dire qu’un tas de choses sont décidées à l’avance. On commence à gueuler. […] C’étaient des gauchistes. Hocquenghem arrivait directement de chez les trotskystes. Et puis le FHAR commence à être invité dans des galeries d’art, à des trucs mondains, mais nous, on proteste : c’était retourner dans le ghetto ». Entretien de (Lola Miesseroff avec G.D., DDT21 Douter de tout… septembre 2017.)
Truqueurs
Nom donné à ceux qui feignent d’être homosexuels pour approcher plus facilement des homosexuels dans le but d’ensuite les agresser et/ou les voler. Leur présence dans des espaces de rencontre perpétue un climat d’insécurité. « Des camarades nous ont demandé de faire un appel pour la constitution de groupes d’autodéfense et d’entraide. Il ne s’agit pas bien sûr de se constituer en groupes armés, néanmoins il est relativement facile aux groupes locaux du FHAR de contrôler par exemple les “lieux de drague”, d’empêcher les truqueurs de sévir voire de leur donner le cas échéant, une leçon méritée ». (« Autodéfense », rubrique « Infos », Le Fléau Social, no 2, octobre-novembre 1972, p. 3.)
Pour retourner aux sources de notre H\histoire
Revues et journaux d’archives
Films et vidéos
-
Ménie Grégoire vue par Gilbert Prouteau,
Paul-André Picton, France Régions 3, Rennes, 1977 -
La Révolution du désir — 1970,
la libération homosexuelle, Alessandro Avellis, Hystérie Production, 2007 -
Les Invisibles
Sébastien Lifshitz, Zadig Productions en association avec Cinémage 6, 2012 -
Les Derniers Paradis
Sido Lansari, Transglobe films et Via digital, 2019
Ressources audio
-
-Allô Ménie_
RTL, 10 mars 1971, originellement retranscrite dans La revue h, no 1, 1996, pp. 52-59, et consultable sur https://www.memoire-sexualites.org -
« Les queers sont les maoïstes du genre »,
En quête de notre histoire, Radiorageuses, 2010 -
« Hélène Hazera, une femme de combat »,
À voix nue, France Culture, 2017 -
Le Feuilleton des Luttes. Épisode 1 : Marie-Jo Bonnet
Nathalie Harran, 2 décembre 2018, Collectif Archives LGBTQI, en partenariat avec le Centre LGBTQI de Paris Île-de-France -
“Sortir les lesbiennes du placard —
Face à un féminisme hétéro”, LSD, La série documentaire, France Culture, 5 novembre 2019
Livres et articles
-
« Combat pour la libération des femmes »
Monique et Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson, L’Idiot international, no 6, mai 1970 -
Rapport contre la normalité
FHAR, Montpellier, Question de Genre / GKC, 2013, 1971 -
« La révolution des homosexuels »
Guy Hocquenghem, Le Nouvel Observateur, no 374, 10 janvier 1972, p. 32-35 -
Trois milliards de pervers :
la grande encyclopédie des homosexualités Paris, Acratie, 2015 (1973) -
Les Homosexuels aux dossiers de l’écran
Armand Jammot, Paris, Robert Laffont, 1975 -
Race d’Ep ! Un siècle d’images de l’homosexualité
Guy Hocquenghem, Bordeaux, La Tempête, 2018 (1979) -
« La pensée straight »
Monique Wittig, Questions Féministes, no 7, février 1980, p. 45-53 -
Le mouvement homosexuel en France (1945-1980)
Jacques Girard, Paris, La Découverte, 2017 (1981) -
« Le FHAR dans la nuit »
Denis Boullé, L’Archigai, Archives gaies du Québec, 5 mars 1996, p. 7-8 -
Le rose et le noir
Frédéric Martel, Paris, Seuil, 2000 (1996)
-
« Les Gouines Rouges (1971-1973) »
Marie-Jo Bonnet, Ex Aequo no 11, octobre 1997 -
Jenny Bel’air, une créature
François Jonquet, Paris, Flammarion, 2001 -
“L’arrivée de la libération gay en France. Le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR)”
Michael Sibalis, trad. Nathalie Paulme, Genre, sexualité & société, printemps 2010 -
Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne
Todd Shepard, trad. Clément Baude, Paris, Payot, 2017 -
Les Lois Fondamentales de la Biologie
Marguerin le Louvier, Lyon, Éditions douteuses, 2017 -
“Explosons les codes sexuels ! Une ancienne du FHAR parle”
Entretien de Lola Miesseroff par G.D., DDT21 Douter de tout…, septembre 2017 -
Archives des mouvements LGBT+, une histoire de luttes de 1890 à nos jours
Antoine Idier, Paris, Textuel, 2018 -
Qui sème le vent récolte la tapette — Une histoire des Groupes de libération homosexuels en France de 1974 à 1979,
Mathias Quéré, Lyon, Tahin Party, 2019 -
« On les aura ! Entretien avec Hélène Hazera »,
Entretien d’Hélène Hazera par Anal Wintour, Trou Noir, no 1, 28 janvier 2020 -
« La fièvre des Archives »
Sam Bourcier, Trou Noir, no 2, 28 février 2020 -
« Lola, une fille à pédés révolutionnaire »
Entretien de Lola Miesseroff par Anal Wintour Trou Noir, no 5, 28 mai 2020 -
« Et voilà pourquoi votre fille est muette »
Trou Noir, no 5, 28 mai 2020 -
“Ta petite “rêvolution virile” tu peux te la foutre au cul, camarade !”
Nicole Bley, Trou Noir, no 14, 28 avril 2021 -
« La communauté des marginaux »
Julian Volz, trad. Marius Bickhardt, Trou Noir, no 23, 28 avril 2022 -
Trou Noir #1 — Voyage dans la dissidence sexuelle,
Bordeaux, La Tempête, 2022 -
“Homosexualité récupérée ?
Une illusion sans avenir” Pierre Hahn, Trou Noir , no printemps 2023, 20 juin 2023
Postface
Mémoires minoritaires est une association qui anime le Brrrazero, le Centre de mémoires LGBTQI+ de la Métropole de Lyon créé en 2021 et qui, depuis la même année, coordonne Big Tata (https://bigtata.org/), un réseau et une plateforme numérique dédiée aux mémoires LGBTQI+. Depuis, l’invitation de Mémoires minoritaires à participer au festival du même nom et à rejouer la fameuse émission Allô Ménie à partir du verbatim retrouvé dans les archives, la collaboration entre Fléau social et Mémoires minoritaires est récurrente.
Avant Mémoires Minoritaires, j’étais aux
Audacieux·ces. Je ne suis pas un militant queer. Mon
passé militant, c’était au PC et à la CGT. J’étais loin de penser, dans les années 80, que ma sexualité serait un objet politique. J’étais pédé mais j’étais dans la lutte des classes. L’intersectionnalité, ça n’existait pas. C’est ma séropositivité, dans les années 2000, qui m’a projeté dans un univers de questionnements : d’autres façons de lutter, de construire des réflexions politiques. Ce qui m’a le plus apporté, c’est d’entrer chez les Soeurs de la Perpétuelle Indulgence. Enfant, j’aimais collecter des tas de choses, dans des boîtes : des pinces à linge, des feuilles mortes, des bouts de tissus, de laine. La question des matières m’a toujours intéressé. Les papiers aussi. Les papiers avec des photos. J’ai continué, j’ai découpé les photos, les scènes de films. Je les agence par famille, je les colle dans des cahiers avec du scotch, sans légende.
Je prenais les magazines de ma mère, les romans-photos, je viens d’un milieu ouvrier, on avait ça, j’avais 7 ou 8 ans.
Marguerin : Mai 2018 à Lyon.
On a monté l’association Mémoires Minoritaires avec Roméo pour faire des événements autour des archives LGBTQI lyonnaises. On faisait nos petites réunions tous les deux à l’Antisèche et nos idées naissaient dans les pintes, la complicité et la rigolade. C’est dans ce cadre qu’on a imaginé un festival des mémoires queer pour le cinquantenaire des événements de Mai 68. On avait sous le coude l’enregistrement de l’émission « L’homosexualité, ce douloureux problème » de 1971, mais on ne savait pas trop quoi en faire. On voulait juste que nos archives restent vivantes et en liberté. On a donc demandé à Siméon, qui était mon amoureux à l’époque, et qui étudiait à la Comédie de Saint-Étienne, de faire une performance autour de cette émission. Siméon a donc réuni ses potes pour
jouer les rôles de Ménie Grégoire, du curé, d’André Baudry, etc.
Cette « réactivation théâtrale » s’est tenue le 5 mai 2018 au CEDRATS. Je revois encore les (faux·sses) militant·es du FHAR débarquer au milieu des cartons d’archives en nous jetant des paillettes. Un grand moment de transmission et de célébration. On a entrevu ce à quoi notre travail de mémoire queer devait ressembler : un chantier punk et foutraque, communautaire et créatif, expérimental et désacralisé.
Novembre 2023 à Vaulx-en-Velin.
L’association Mémoires Minoritaires a bien grandi. On a désormais notre local dans les bureaux du Grrrnd Zero. Le Brrrazero est à la fois une bibliothèque LGBTQI, un centre d’archives communautaire, un cocon et notre QG. L’association compte une vingtaine de membres actifs. Ce week-end, on se réunit pour traiter les archives d’une militante féministe et lesbienne qui a traversé la France et l’Amérique du Nord depuis les années 60. On est formé·es par Roméo et Illiana à la collecte, à la conservation, au classement…
Quelques jours plus tôt, Burn~Août et Fléau social nous invitaient à écrire la postface de leur livre. On en profité pour se faire un atelier d’écriture et produire ce texte touss ensemble.
Exemples de questions :
- C’est quoi ton premier souvenir de manif ?
- T’écoutais quoi comme musique quand t’étais ado ?
- Dans 1000 ans, des archéologues déterrent le bunker de nos archives queer : qu’est-ce qu’elles y trouvent ?
- Décris ton plus beau souvenir de teuf en donnant un maximum de détails.
Prévoir 6 à 8 questions.
Cet exercice est inspiré des protocoles d’auto-enquête (voir les ateliers menés par le collectif Burn Out entre 2018 et 2019 sur le rapport des queers au travail). Il a pour but d’enclencher la conscientisation d’un imaginaire de lutte commun : qu’est-ce qu’on fabrique au juste dans ce collectif, d’où on vient, où est-ce qu’on va ensemble ?
Je suis arrivée à Mémoires Minoritaires quand j’ai découvert la bibliothèque du Brrrazero à l’été 2021. J’ai dû assister à une lecture dans le jardin et ensuite j’ai passé une bonne partie de mon été à la bibli à lire L’essentiel des gouines à suivre: 1987-1998 d’Alison Bechdel. Ce que je trouve trop kiffant, au-delà de créer un fonds d’archives, c’est de me dire que des gens vont les consulter. À chaque fois qu’on fait des réunions, des CR, me dire qu’on crée des archives… C’est aussi de l’égo. Me dire qu’il y a des petites traces de nous que des gens vont fouiller dans 50 ans en se demandant : « C’est qui ceux-là ? »
Au terme de l’exercice, chacun·e se retrouve avec une feuille contenant plusieurs réponses. Sur une feuille à part, individuellement, mélangez ces réponses à la manière d’un « cut-up » : on pioche un verbe ici, un morceau de phrase là, et on assemble les mots pour créer un sens nouveau. Au fil du cut-up, la consigne est de former les principes d’un manifeste queer et punk.
Je me pose la question avec tout ce que je garde. Faire tenir dans une boîte un petit musée de ma séropositivité ? L’histoire du sida, des amis décédés et quelque chose des Soeurs. Mon voile de chez les Soeurs. Et mes faux-cils. Et les réunions au Rita Plage. Les réus c’était tellement drôle. Y’avait des fous rires des fois. En vrai, c’était toutes les réus, et aussi quand on cataloguait ensemble avec B. et qu’on écoutait Catherine Ringer et Bernard Lavilliers. Aussi quand on organisait des soirées à Grrrnd Zero et que la moitié de l’asso se retrouvait finalement dans la bibliothèque parce que tout le monde est anxieux·e social·e à Mémoires Minoritaires. Des gros·ses introverti·es qui sont en mode : la soirée c’est bien mais j’aime beaucoup mieux faire du tricot à la bibli.
Par groupes de trois, improvisez oralement une histoire autour d’un document d’archive queer (une photo, un tract, un fanzine). Deux personnes se remémorent (« Je me souviens ») et une troisième prend des notes.
Le Souvenir est un jeu d’improvisation orale tiré du site de microjeux de rôle Trop Long Pas Lu. Il permet d’élaborer un récit à partir de ce que l’on sait, de ce qu’on l’on croit savoir ou de ce que l’on imagine de notre histoire queer commune.
Je repense à notre première rencontre au Live. On s’était mis une barrière : ne pas coucher ensemble. Utile dans le militantisme. On s’est fait confiance direct. Bientôt on aura un local. On s’est dit qu’on allait investir l’Élysée. C’était le 21 juin et Kiddy Smile était déjà à l’intérieur. Dire qu’on est là, qu’on a été là et qu’on sera toujours là.
Toujours par groupes de trois, une personne devra raconter la trajectoire personnelle et militante qui l’a amenée à militer au sein de votre collectif queer. Une deuxième personne mènera l’entretien tandis qu’une troisième prendra des notes.
En 1989, je me réveille, j’ai 8 ans. Je tombe sur cetteimage de personnes très maquillées et je comprends qu’il y a cette maladie qui tue tout le monde dans cette société où l’humain se sent si puissant et je comprends pas, je comprends pas qu’il y en ait qui disent que ces gens-là l’ont bien bien cherché.
J’ai 8 ans et je comprends pas.
J’ai la trentaine et je comprends toujours pas.
Imaginez collectivement une manière de mélanger la totalité des textes produits afin d’obtenir une photographie poétique de votre collectif queer à cet instant T.
Cette photographie est fragmentaire et échevelée. Elle est multiple et socialement située. Elle est documentaire, sensible et bordélique. Elle écoute du métal et fait de l’anxiété sociale. Elle commence à Lyon, en 2022. C’est la Marche lesbienne. Un mec sort à sa fenêtre avec un drapeau français { et nous fait des doigts. Quelqu’un escalade la gouttière pour récupérer { le drapeau. On hurle tou, on est galvanisés. Le drapeau est arraché, on le brûle, c’est l’euphorie, { je ressens une immense joie, comme embarquée dans une perte de sens. Une manière de faire communauté, de prendre soin les uns des autres. Après la manif, tout le monde est allé à la plage. J’écoute Sheila. J’écoute Sylvie Vartan. J’écoute les Bee gees et Barbara. J’ai les yeux étincelants et tout ce que je croyais { savoir n’est pas juste. Maybe cette vie est notre vie. Sur la péniche, je stresse. Je suis occupée, tranquille, j’observe. Les looks, les poses, tout ce qui me marque { et m’intrigue. Mes parents n’avaient pas voulu m’emmener { à la manif contre le plan Juppé. Parce que j’étais trop petite et que c’était { « trop dangereux ». Alors j’ai créé ma propre manif avec des playmobils. Je leur ai fait des pancartes avec des slogans nuancés { du style : « Juppé = gros con ». Pitié, reste populaire et mal élevé. Pas envie que tu te fasses gentrifier. Mon premier album, c’était Alizée. Avril 2002 : Le Pen au second tour face à Chirac. Le soleil, les gens qui font bloc. Je suis avec mon père. Je suis tendue avant même d’y arriver. Comme avant chaque événement social { où je ne connais pas la majorité des gens, et ce même si je sais que je devrais { être moins sujette au mégenrage. J’écoute du gros métal et du rock. J’écoute Zazie, Placebo, Sum 41. J’écoute Diam’s et Dalida. Rennes, 2016. C’est le printemps et Sciences Po est bloquée, { on manifeste contre la loi El Khomri. Je m’esquinte la voix à force de crier des slogans { devant les Sciences Économiques qui nous regardent d’un air blasé. Elles rêvent queer sur le monde. Elles dominent la ville. Elles sont à l’entrée du port, elles créent des ports, { des ports pour passer d’un monde à l’autre, est-ce qu’on est vivants ? Est-ce qu’on est mort dans ce monde ? En tous les cas on navigue. Parfois on reste endormi longtemps au soleil, { on ne se réveille pas, et plus rien d’autre n’existe que ces paillettes, je suis fatiguée. Ça fait plusieurs minutes qu’on pose pour la photo et ça commence à m’irriter d’avoir { le soleil dans la figure. Mon maquillage sèche, c’est pas agréable. J’avais 82 ans et je ne m’imaginais pas rencontrer { ma communauté avec autant de passion. Elle sont flamboyantes. Elles sont mortes ? Je suis l’une des soeurs. J’espère que la photo sera réussie. Je pense à pourquoi on fait ça. J’attends le résultat de mon test. Je pense à tous nos actes qui nous aident é tenir, à nos patchworks, à nos camarades. J’écoute Evanescence. J’écoute Placebo
Remerciements
Fléau social souhaite remercier toutes les personnes qui ont participé à la création des mille neuf cent soixante et onze versions du spectacle L’homosexualité, ce douloureux problème. Elles sont si nombreuses que toutes les nommer serait impossible.
Alors merci à toutes les petites et grandes mains sans lesquelles ce spectacle n’aurait jamais pu voir le jour, aux camarades des premières lectures, aux dégoteuruses d’archives oubliées, à toustes celleux qui se sont coulés (parfois au pied levé) dans les corps de ces militans pour les faire vivre un temps, aux écriva�s qui nous ont laissé des bouts d’elleux, à toutes les équipes dramaturgiques, aux forces vives de la première et dernière heures, aux collaborateu�ces artistiques en tous genres, aux constructeu�ces de décors du dimanche, aux murs de squash et regards extérieurs, à toustes celleux qui sont venus nous voir, aux critiques impitoyables et aux fans absolu·es, aux prêteur·euses et conducteu�ces de véhicules toujours bien trop remplis, aux pros qui nous ont fait confiance, aux ami·es qui ont cru en nous, aux chineur·euses de l’extrême et aux déménageur·euses infatigables, à Sainté, à toustes celleux qui nous ont accueilli·es, nourri·es, blanchi·es, logé·es, soutenu·es, ramassé·es à la petite cuillère et mis des claques au cul quand c’était nécessaire.
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Catherine Gonnard pour son temps, son militantisme et sa préface et Élisabeth Lebovici de nous avoir mis en contact.
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Mémoires Minoritaires — qui nous a presque enfants finalement— pour la postface participative, et particulièrement à Marguerin Le Louvier et Roméo Isarte pour leur proposition originelle.
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Corentin Rostollan-Sinet pour sa fast and furious relecture de la pièce.
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Roxanne Maillet pour sa couverture et les choix typographiques pour l’ouvrage.
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Les éditions Burn~Août qui travaillent comme des forcené·es et avec qui on adore collaborer.
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Les petis poules frétillans que nous étions au début de cette aventure et dont on espère avoir gardé quelques plumes.
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À nos ancêtres trans, pédés, gouines, bi, sans qui on n’en serait pas là, et avec qui on espère ne plus jamais se regarder en chiens de faïence.
Colophon
Relecture par mio koivisto.
Publié sous licence CC BY-NC-ND.
Version imprimée
Une version papier de L’homosexualité, ce douloureux problème : Fiction documentée d’un mouvement révolutionnaire, imprimée en sur Sirio Color Bruno E20 290 g/m², Holmen Book Extra Blanc 80 g/m² en 1 200 exemplaires par Corlet Imprimeur (ZI, rue Maximilien Vox, 14110 Condé-en-Normandie), reliée en dos carré collé, et distribuée par Paon Serendip est parue en juin 2024 avec l’ISBN suivant : 978-2-49353-407-1.
Cette version a été composée par Roxane Maillet pour la couverture, les pages titres et les choix typographiques en À l’aise, BBB Baskervvol, Bodoni Ornaments, Cimatics, Crédible, Gender Hicks, Gloria, K22 Spiral Wash, Mistral, Molle, Routed Gothic, Sharpixxxxxx, Spider Panic, Vampiro One et Webdings..
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Cette publication a été produite à partir d’un contenu web (HTML et CSS) généré avec Pelican et Weasyprint depuis une base de données en AsciiDoc.
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Le template web-to-print A4 a été réalisé au Mudam Luxembourg lors de The Collective Laboratory par les membres des éditions Burn~Août et Amélie Dumont entre le 2 et 14 janvier 2024, suite à une invitation de Line Ajan et Clémentine Proby.